Critiques Cinéma

MATRIX RESURRECTIONS (Critique)

ATTENTION SPOILERS : 

Cet article révèle certains rebondissements 

et nous vous conseillons sa lecture

 après le visionnage du film

SYNOPSIS: MATRIX RESURRECTIONS nous replonge dans deux réalités parallèles – celle de notre quotidien et celle du monde qui s’y dissimule. Pour savoir avec certitude si sa réalité propre est une construction physique ou mentale, et pour véritablement se connaître lui-même, M. Anderson devra de nouveau suivre le lapin blanc. Et si Thomas… Neo… a bien appris quelque chose, c’est qu’une telle décision, quoique illusoire, est la seule manière de s’extraire de la Matrice – ou d’y entrer… Bien entendu, Neo sait déjà ce qui lui reste à faire. Ce qu’il ignore en revanche, c’est que la Matrice est plus puissante, plus sécurisée et plus redoutable que jamais. Comme un air de déjà vu… 

Plus de 15 ans ont passé depuis Matrix Revolutions. Et si certains projets mettant en scène le retour de personnages-phares dans la Matrice ont échoué, 2021 a sonné le retour véritable et définitif du vaisseau Wachowski aux affaires.De vaisseau ici, il n’en sera question que la moitié, cependant : partie loin de la science-fiction, Lilly laisse Lana seule aux commandes de ce qui est le projet le plus risqué de sa carrière. Parce que la fin de Revolutions bouclait plus qu’honnêtement la trilogie avec des enjeux achevés, et puis aussi parce que… Neo et Trinity sont morts, au nom de la trêve avec les Machines. Comment alors, faire revenir les morts d’entre les morts ? Dans quel but ? Et aussi révolutionnaire qu’ait été la trilogie et ses apports au cinéma d’action contemporain, comment réussir à se renouveler dans une industrie agonisante où les univers partagés se déchirent chaque année ? Ce sont les défis auquel se confronte donc ce Matrix Resurrections, pour un résultat qui risque de donner le tournis autant qu’il divisera. Et comme il semble impossible de donner un ressenti sans entrer dans les détails de l’intrigue, soyez prévenus : vous entrez en zone spoilante.


La sensation de “déjà vu” consiste à ce que notre cerveau pense revivre une exacte situation que l’on pense avoir déjà vécue – alors que ce n’est pas le cas. Et ce début en trompe-l’œil du film le montre : si l’on pense tout savoir, c’est loin d’être la vérité. Avec ce personnage, Bugs (merveilleuse Jessica Henwick) qui revit des scènes cultes du premier opus, on pense être en terrain conquis, à deviner chaque séquence. C’est évidemment faux, même si c’est, justement, ce que les machines veulent nous faire croire, à nous spectateurs, mais aussi à Neo, redevenu Thomas, et qui pense être un concepteur de jeux vidéo en pleine crise de nerfs à cause de son associé. Le premier acte du film se révèle alors d’une violence folle, mais aussi d’un grand ludisme. Un grand cirque où Lana Wachowski, qui semble en avoir sur la patate après ses derniers échecs cinématographiques (Cloud Atlas, Jupiter Ascending, Speed Racer), se moque impunément de la Warner (en lâchant le nom du studio dans plusieurs dialogues !), des fanboys, et de l’industrie toute entière qui se contente de réinjecter les mêmes films et mêmes œuvres à un public qui ne réfléchit pas – ou qui, plutôt, ne réfléchit plus à ce qu’il regarde. Comme si elle avait conscience qu’il fallait satisfaire le public, voilà qu’elle replonge Neo, figure cool par excellence de la pop-culture, dans la Matrice, où il devra réapprendre qui il est, ce qu’il a accompli… Mais aussi qui il a aimé.


C’est là que le film révèle son vrai dessein : oui, il y a de l’action dans Matrix.  Étonnamment brouillonne, banale, voire même, en dépit de quelques éclairs hallucinants, décevante. Il y a aussi de nouveaux personnages, pour la plupart joués par des acteurs issus de Sense8, comme pour leur offrir un nouvel épilogue familial après le final de la série Netflix. Il y a même des caméos, extrêmement déceptifs, comme l’incohérent Mérovigien revenu pour sortir ses meilleures insultes so French à tout-va ou même Niobe, héritière de la dernière cité humaine qui n’est plus Zion mais Io – comme si seul le cœur de Zion avait survécu, le reste étant tombé à cause des humains. Mais le vrai but du film, c’est tout simplement de re-connecter ensemble deux âmes qui avaient injustement été séparées. En faisant de Trinity et Neo le moteur au sens littéral du terme de « Resurrections », quitte à les faire revenir avec une explication simpliste, Lana Wachowski s’autorise aussi à laisser parler son cœur et à explicitement convoquer ses deux personnages préférés pour les ramener à la vie.  Elle qui avait avoué avoir puisé dans le deuil de ses parents à quelques mois d’intervalle pour se consoler, la voilà qui s’offre la plus belle consolation possible – et qui culmine scènes par scènes, l’alchimie entre Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss étant toujours au rendez-vous après toutes ces années. Il y a quelque chose d’extrêmement émouvant à revoir deux âmes sœurs retomber amoureuses comme si la Matrice n’avait jamais impacté cela. De la même manière que Cloud Atlas mettait en scène un amour entre deux âmes sur différentes générations et époques, Matrix Resurrections se révèle être en plus de toutes ses qualités en cohésion totale avec la filmographie récente des Wachowski.



Une filmographie qui parlait aussi, il faut le dire, de fluidité. Fluidité du récit et du montage dans Cloud Atlas et Sense8, mais aussi fluidité de genre, avec la transition des deux sœurs depuis Revolutions. Elles-mêmes affirmaient que Matrix était de façon assez visionnaire une allégorie de la dysphorie de genre et de la transidentité, avec notamment les notions de deadname (le prénom qu’une personne porte avant de transitionner et qu’il ne faut pas utiliser, n’étant plus valable), la prise d’hormones via les deux pilules bleues et rouges, et la dysphorie de genre avec les différents jeux de miroir qui fractionnent le visage d’un personnage, par exemple. Ici, on peut tout à fait percevoir la transidentité de Lana Wachowski comme une donnée aussi essentielle dans le récit qu’auparavant. Jonathan Groff (le nouveau Mr. Smith), pendant la promotion du film, disait de la réalisatrice que sa transition avait changé sa manière de travailler et d’aborder les aspects visuels et narratifs de son travail. Comme si l’action ne l’intéressait plus, et qu’elle se contentait du strict minimum pour revenir à ce dont elle voulait réellement parler. Le retour de Neo à une identité de “Thomas” semble être une régression pour un personnage qui avait assumé le nom de “Neo” comme étant le sien de manière définitive. Idem pour sa compagne rebaptisée “Tiffany”, à laquelle on colle de faux enfants et un faux mari (“Chad”, joué par Chad Stalhelski, qui était la doublure de Keanu Reeves sur le premier film) avant qu’elle ne reprenne de manière éblouissante son titre de Trinity…  Et puis ça ou là, des éclairs queer apparaissent… notamment dans cette volonté finale de faire de la Matrice un monde “où le ciel serait un arc-en-ciel”, avant de terminer sur une reprise féminine de Wake Up de Rage Against the Machine qui terminait le premier Matrix.  Tout cela manque grandement de finesse, mais au fond, est-ce vraiment utile d’être fin dans une société où la fille de Donald Trump assume de “prendre la pilule rouge” sans réaliser qu’elle a contribué à plonger le monde sous pilule bleue ? Avec Matrix Resurrections, Lana crie haut et fort dans un blockbuster à 150 millions de dollars vendu comme Matrix 4, qu’elle ne voulait pas offrir de Matrix 4. Ce qu’elle voudrait à la place ? Un monde plus enclin à l’amour, à la queerness, et à la reconstruction sous des auspices meilleurs. Une utopie, une vraie, mais qui au-delà du message cynique de sa première partie (la meilleure du film, le deuxième acte se révélant plus automatique et explicatif, parfois trop lourdement), continue de perpétuer l’optimisme rafraîchissant d’une réalisatrice qui méritait comme sa sœur d’être plus écoutée et produite; et pas seulement pour des suites de blockbusters, mais aussi pour des projets originaux, ces oasis de plus en plus rares à Hollywood.


Et si l’on regrettera parfois un manque de caractérisation des nouveaux personnages pourtant instantanément cools comme le Morpheus de Yahya Abdul-Mateen II, ou un score aussi convenu que ses images, Matrix Resurrections s’impose malgré tout comme l’un des grands blockbusters de ce début de décennie, aussi passionnant à décortiquer sur le fond que sa forme laisse perplexe. Un film qui déchaîne les passions autant qu’un certain The Last Jedi – et dont la scène post-générique, avec son petit goût de Vice d’Adam McKay, enfonce un clou déjà bien rouillé dans le cercueil qu’est l’absence d’originalité à Hollywood. Si l’on devait condenser en quatre mots le message de Lana Wachowski à l’industrie, aux fanboys et globalement aux instances dirigeantes de ces dernières années aux Etats-Unis, on pourrait reprendre sa belle citation envoyée à la famille Trump qui se vantait de prendre la pilule rouge : “Fuck both of you”.

Titre Original: MATRIX RESURRECTIONS

Réalisé par: Lana Wachowski

Casting : Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Carrie-Anne Moss

Genre: Science fiction, Action

Sortie le: 22 décembre 2021

Distribué par: Warner Bros. France

EXCELLENT

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