La fidélité

LA FIDÉLITÉ – FRANÇOIS TRUFFAUT / JEAN-PIERRE LEAUD

JEAN-PIERRE LEAUD/ FRANCOIS TRUFFAUT : DOUBLE MESSIEURS


Cinéaste phare de la nouvelle vague et du cinéma français en général, François Truffaut a beaucoup filmé à la première personne. Avant de se mettre lui-même en scène, il a trouvé en Jean-Pierre Léaud plus qu’un interprète, un double. Incarnation d’une grande partie de la personnalité du réalisateur, Léaud lui doit son statut d’acteur. Le comédien n’a jamais été aussi naturel et en liberté que chez Truffaut. Leur collaboration est assez unique dans le paysage cinématographique français, surtout grâce à la saga Antoine Doinel qui a permis aux spectateurs du monde entier de voir l’acteur grandir et vieillir devant la caméra du réalisateur. A travers six longs métrages et un court métrage, les deux hommes ont tissé un lien quasi unique qui va bien au-delà d’une simple collaboration artistique.


LES QUATRE-CENTS COUPS (1959)


Une claque ! En 1959, les jeunes loups de la nouvelle vague cassent les codes du cinéma français. Truffaut signe un film dur, poignant, attachant et sincère sur l’adolescence. Dans le rôle d’Antoine Doinel, Jean-Pierre Léaud, à peine 13 ans, crève l’écran. Naturel et maturité évidente transpirent à chaque plan. Avec ce film, c’est une partie de sa propre enfance que conte Truffaut. Avec Léaud, c’est une partie de sa propre personnalité qu’il va explorer. Truffaut est subjugué par le jeune comédien, ça se sent dans chaque moment du film. Lors du tournage de la scène où Antoine est face à la psychologue, Truffaut ira jusqu’à laisser l’acteur improviser, laissant sa personnalité et sa gouaille s’exprimer en toute liberté. Il veut retrouver le Jean-Pierre Léaud des essais. Cette scène sera la seule non postsynchronisée. Truffaut dira que le film est pour beaucoup autobiographique avant de revenir sur ce propos, constatant la peine qu’il causa à ses propres parents. Premier long métrage du réalisateur et premier film en rôle principal pour le jeune comédien, Les 400 coups est une naissance artistique pour les deux jeunes artistes, couronnée par un énorme succès public et critique. La collaboration nait sur un chef-d’œuvre qui, plus de 60 ans après sa réalisation, fait encore son effet.

ANTOINE ET COLETTE (1962)


Segment d’un film intitulé L’amour à vingt ans, Antoine et Colette est un court métrage permettant à Truffaut de retrouver le personnage d’Antoine Doinel, sortant de l’adolescence. Ce dernier rencontre son premier amour, incarné par la jeune Marie-France Pisier, qui ne voit en lui qu’un ami. Très maitrisé, le film amorce l’idée de retrouvailles avec ce personnage à différents carrefours de sa vie. En réalité, Truffaut et Léaud ne se sont pas vraiment quittés. Après le succès des 400 coups, le jeune Jean-Pierre se montre un adolescent difficile que le réalisateur va prendre sous son aile, devenant un ami et un mentor.

BAISERS VOLES (1968)


A nouveau, Truffaut retrouve le personnage de Doinel jeté ici dans le monde des adultes et vivant une histoire d’amour naissante et véritable avec la jeune Christine incarnée par la magnifique Claude Jade. On retrouve le naturel désarmant de Léaud, son aspect romanesque, romantique et juvénile. Les situations imaginées par Truffaut sont souvent cocasses et le film est un délice de tous les instants. Selon votre humeur, vous pouvez le trouver très gai et enjoué ou assez triste. Truffaut disait que le Doinel des 400 coups, au moment du scénario, c’était lui. Puis, pendant le tournage, c’est devenu aussi Jean-Pierre Léaud, et avec le temps, Doinel est parvenu à être une synthèse entre les deux hommes. Baisers volés est sans doute le moment où cette synthèse s’est totalement faite. Si l’on place Les 400 coups à part, ce Baisers Volés est sans conteste le plus réussi de la saga. Le ton décalé, à la fois drôle et sensible, l’interprétation aérienne de Léaud, un charme unique tout en insouciance et tendresse, des personnages atypiques et attachants… tout fait de ce film une pure merveille. Le film recevra le Grand Prix du Ciné Français en 1968.

DOMICILE CONJUGAL (1970)


Antoine Doinel est désormais marié avec Christine. Truffaut explore ainsi la vie à deux, ses moments tendres et ses problèmes. Avec le magnifique La peau douce, Truffaut avait déjà mis en scène l’adultère dans les grandes noirceurs. Ici, il va le faire avec plus de légèreté, n’excluant pas l’émotion, bref tout ce que lui permet l’alter-égo Doinel. Ce qui distingue ce Domicile conjugal de Baisers volés, c’est une touche plus amère qu’apporte le cinéaste. Le rapport amoureux vu par cet homme qui aimait les femmes ne peut être un long fleuve tranquille. La désillusion et la confusion des sentiments occupent l’esprit d’un Doinel plus adulte. L’interprétation de Léaud est à l’image du métrage, un peu plus posée. La première partie du film axée sur la vie à deux est savoureuse, la partie adultère est peut-être moins réussie. Le film est plus écrit et perd un peu en spontanéité par rapport au précédent. Cependant, on y retrouve l’esprit vif, l’humour et la tendresse qui caractérisent si bien Doinel. Truffaut voulait une comédie à l’américaine, à la manière de Lubitsch ou McCarey. Il conviendra lui-même ne pas être complétement parvenu au résultat qu’il souhaitait. Il n’empêche que ce Domicile conjugal reste un nouveau chapitre réussi de la saga Doinel.

LES DEUX ANGLAISES ET LE CONTINENT (1971)


Premier film du tandem hors Doinel, Les deux anglaises et le continent a été injustement boudé lors de sa sortie. Il s’agit pourtant d’un des chefs-d’œuvres de son auteur. A la fois délicat et intelligent, le film livre une réflexion sur le couple et l’amour dans ce qu’il a de plus physique et destructeur. Truffaut adapte un roman de Henri-Pierre Roché (dont il avait déjà adapté Jules et Jim), roman qui l’avait accompagné lors de son séjour à l’hôpital quand il avait fait une dépression suite à sa rupture avec Catherine Deneuve. Pour le réalisateur, il s’agit donc d’une entreprise peut-être encore plus personnelle que les autres car intime et il est assez logique qu’il aille chercher Jean-Pierre Léaud pour incarner le rôle principal masculin, un homme libertaire étouffé par les figures féminines qui l’entourent. L’interprétation de Léaud est magnifique, loin de Doinel. Ici, il endosse un personnage beaucoup plus adulte. La voix de Truffaut est présente dans le film, narrant l’histoire, se confondant avec son personnage. Il faut aussi souligner le travail fantastique de deux maitres dans leur art respectif : Nestor Almendros à l’image et Georges Delerue à la musique. Si le film sortira dans une version tronquée, Truffaut reviendra sur cette œuvre juste avant de mourir en 1984, lui restituant des minutes précieuses supplémentaires. Une preuve de plus attestant de l’importance qu’avait Les deux anglaises et le continent pour son auteur.

LA NUIT AMÉRICAINE (1973)


Véritable déclaration d’amour au septième art, La nuit américaine est l’un des films les plus connus de François Truffaut. Ici, la collaboration Léaud/Truffaut gravit un échelon supplémentaire : les deux hommes se retrouvent aussi devant la caméra. Truffaut joue le rôle du metteur en scène, il était logique qu’il confie à son acteur fétiche celui du comédien. Dans La nuit américaine, Léaud retrouve un peu de l’esprit du personnage Doinel, à moins tout simplement qu’il ne soit Léaud lui-même ou plus encore Truffaut. Car dans le film, Léaud est un passionné de cinéma, totalement habité par ce septième art. Truffaut donc. En montrant les coulisses d’un tournage, le cinéaste se refuse à porter un regard « documentaire », genre qu’il n’aimait pas, mais au contraire à laisser entrer la fiction dans le réel. Comme son personnage de réalisateur le déclare dans le film, la vie est boiteuse alors que les films sont comme des trains dans la nuit, ils avancent sans temps mort. En filmant tout ce petit monde, Truffaut met en avant un art qui le passionne, un univers qui est le sien et se définit comme un artisan plus que comme un artiste. Est-ce vraiment la vision qu’il avait de lui-même ? Jean-Luc Godard lui reprochera avec ce film de ne pas se livrer totalement et honnêtement. Les deux amis, anciens des Cahiers du cinéma, se brouilleront et ne se montreront plus sur la même longueur d’onde. La nuit américaine sera un succès international et remportera l’oscar du meilleur film étranger. Il reste aujourd’hui encore une œuvre indispensable pour tout cinéphile.

L’AMOUR EN FUITE (1978)


Dernier volet des aventures de Doinel et dernière collaboration Léaud/Truffaut, L’amour en fuite est un film plus mélancolique que les précédents. Antoine (Jean-Pierre Léaud) et Christine (Claude Jade) se séparent, ce sera le premier divorce par consentement mutuel, Antoine retrouve Colette (Marie-France Pisier), vit avec Sabine (Dorothée). Si la comédie et la valse des sentiments sont toujours présentes, il y a quelque chose d’un peu usé ici qui n’empêche pas le plaisir lié à l’attachement que l’on éprouve pour ce personnage que l’on aura vu évoluer au fil des films. Plus que tout, le film est l’aboutissement d’une aventure cinématographique et humaine assez rare dans l’histoire du septième art. Truffaut ne voulait pas vraiment faire un nouveau Doinel. Sans doute un peu poussé par l’échec de son précédent film, La chambre verte, il consent à mettre un point final à sa saga Doinel. L’amour en fuite n’est pas le mieux construit et tient parfois plus du récapitulatif. Mais il est aussi une conclusion que Truffaut veut heureuse à son personnage. Mineur mais indispensable.

La collaboration Léaud/ Truffaut a donné une saga assez unique dans l’histoire du cinéma et deux autres films magnifiques. Elle est surtout l’illustration parfaite du lien spécifique qui amène un réalisateur et son interprète à s’apprécier, se trouver jusqu’à parfois se confondre l’un dans l’autre. Truffaut a été le pygmalion de Léaud et il est troublant et passionnant de voir leur relation évoluer au fil des films. Une collaboration rare donc qui a marqué notre cinéma de son empreinte artistique et humaine.

Composés de quatre longs et d’un moyen-métrage, « Les Aventures d’Antoine Doinel » comptent parmi les plus grands trésors de la cinéphilie mondiale. Les 400 Coups, Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal et L’Amour en fuite sont présentés pour la première fois au cinéma dans leur sublime restauration 4K ainsi que dans un coffret UHD ou Blu-Ray chez Carlotta

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