Critiques Cinéma

LA GRANDE TRAVERSÉE (Critique)


SYNOPSIS: Ecrivaine américaine à succès et lauréate du prix Pulitzer, Alice Hughes, en panne d’inspiration, entreprend un voyage à bord du Queen Mary 2, vers l’Angleterre où elle doit recevoir un prix littéraire. Elle est accompagnée de son agent, de deux amies qu’elle n’a pas vues depuis trente ans, et de son neveu Lucas. La traversée s’annonce tumultueuse… 

A travers sa très animée carrière qui prend elle aussi, de façon méta, la forme d’une « grande traversée » secouée de remouds en tout genre, Steven Soderbergh est l’exemple type du cinéaste indépendant contemporain, naviguant à travers cette industrie hollywoodienne en recherche constante de codes artistiques et de fabrication. Le metteur en scène américain a une place particulièrement singulière dans cette tentative d’équilibre par sa pluralité, car si on le connaît surtout pour son remake de Solaris, sa trilogie Ocean’s, son Traffic qui lui vaudra l’Oscar de la Meilleure Réalisation ou même son Contagion qui a connu un retour fulgurant sur le devant de la scène en 2020 (pour des raisons évidentes que vous devinerez aisément), il est surtout un cinéaste atypique à la carrière variée, poussant son hyperactivité créative vers une multitude de domaines cinématographiques qui tranchent avec l’aspect grand public de ces productions majeures. Entre séries, documentaires et long-métrages indépendants aux méthodes de fabrication singulières (Soderbergh réalise jusqu’à deux films par an, certains tournés sur quelques jours seulement), le metteur en scène s’illustre par l’aspect multi facettes de ses propos et des thèmes qu’il explore, sautant d’un genre à un autre en quelques films. En 2021, Soderbergh revient pour adapter pour la plateforme HBO Max un scénario de la romancière américaine Deborah Eisenberg : Let Them All Talk, ou en français La Grande Traversée.


Let Them All Talk raconte l’histoire d’une écrivaine américaine majeure qui peine à boucler son prochain roman et qui refuse de parler à qui que ce soit de ce nouveau projet, malgré les nombreuses tentatives de sa toute nouvelle agent Karen de s’immiscer dans son processus de création. Dans cette lignée, cette dernière pousse Alice à aller recevoir un prix en Angleterre, l’obligeant à partir en bateau vers l’Europe. Alice décide de convier son neveu Tyler, et deux amies de longue date Susan et Roberta dans cette croisière improvisée qui ne s’amuse pas vraiment. A travers cette histoire de traversée qui prend la forme d’un film choral dont la réussite ne surprend pas de la part de Soderbergh, Let Them All Talk est une navigation retorse et pleine de vagues dans la période crépusculaire de la vie d’une autrice vieillissante en proie aux doutes et aux regards vers les regrets passés. Si les personnages ne parlent que de leurs expériences terminées au lieu d’évoquer le futur, c’est parce que celui-ci les dépasse, les effraie. Même Tyler, pourtant figure de la jeunesse, de la fougue et des émotions à travers son histoire dans le film, se plonge dans les histoires de jeunesse de sa tante, comme si cette croisière prenait brusquement la forme d’une rétrospective de vies toutes entières.


Soderbergh, en plus de réaliser le film, s’est aussi chargé d’assurer la photographie et le montage de son film, chose courante dans la filmographie du bonhomme. Il fabrique donc avec cette œuvre d’un calme absolu où les comédiens sont les garants de la bonne tenue du film par leur engagement et leur justesse, un produit Soderbergh pur jus, dans la lignée de ses précédentes œuvres (si lignée il peut y avoir dans ces vagues incessantes et diverses de productions en tout genre où seule son envie du moment compte). Mais avec ce film, le cinéaste a du mal à transcender le scénario, livrant une mise en scène des plus classiques à travers un produit fini d’une propreté si étincelante qu’elle semble presque anodine. Du calme dont il a souhaité habiller le récit, il n’en sort qu’un film aux aspects lisses et qui manque cruellement de l’imagination débordante de son metteur en scène. Mais malgré ces quelques défauts formels, difficile de nier les qualités d’écriture de l’ensemble qui offrent à ses acteurs des personnages solides, divers et intéressants par leurs motivations respectives. Ainsi, en naviguant entre les intrigues respectives de chaque protagoniste à travers le récit, Deborah Eisenberg crée une dynamique très juste, dans laquelle se plonger n’est pas difficile.


Car on retrouve en tête de proue du casting l’étincelante Meryl Streep dont on n’aura jamais fini de chanter les louanges, qui s’offre pourtant dans ce film un rôle discret, plus en nuances, de cette femme en continuelle remise de question qui se voit poussée par tout son entourage à terminer son prochain roman, roman que beaucoup pensent être une suite à son œuvre la plus populaire qu’elle déteste pourtant. A ses côtés nagent Candice Bergen et Dianne Wiest dans les rôles de Susan et Roberta, qui trouvent ensemble une alchimie évidente malgré leurs personnalités diamétralement opposées, conférant un charme direct à l’ensemble du film. Et c’est également une réussite pour Gemma Chan et Lucas Hedges, apportant au film un point de vue et une parenthèse plus jeune, peut-être plus inconsciente et donc moins lourde de thématiques majeures, à travers cet océan de propos. Avec sa nouvelle production, le créateur compulsif Steven Soderbergh trouve un écho méta à sa propre carrière, principalement soulignée par ses œuvres les plus populaires bien qu’il s’efforce de créer des produits plus singuliers dans son industrie, donc à l’instar de sa protagoniste. Bien que La Grande Traversée manque de rythme, d’une vraie cohésion d’ensemble et de densité, le nouveau Soderbergh reste un produit intriguant aux aspérités crépusculaires malgré ses visuels très lumineux, qui parvient même à émouvoir – contre toute attente – dans ses résolutions finales. Une bonne surprise, certes inégale, qui se fait transmetteur d’un point de vue et d’états d’âme dans un domaine artistique où tout passe continuellement trop vite.

Titre Original: LET THEM ALL TALK

Réalisé par: Steven Soderbergh

Casting : Meryl Streep, Candice Bergen, Dianne Wiest …

Genre: Drame, Comédie

Sortie le: 20 avril 2021 sur MyCanal

Distribué par: HBO Max

BIEN

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