J'ai quelque chose à vous dire...

J’ai quelque chose à vous dire… Bertrand Tavernier (Hommage)

Cher Bertrand Tavernier,

Il y a les réalisateurs que l’on aime, qui, lorsqu’ils disparaissent, vous laissent un sentiment de tristesse indéfinissable et puis il y a les autres. Ceux avec qui l’on vit une histoire  passionnelle, dont les films nous accompagnent au quotidien, vous savez ces films auxquels on revient constamment parce qu’ils vous parlent à vous seul, du moins parviennent-ils à vous en laisser l’illusion. A mes yeux, vous faites incontestablement partie de cette seconde catégorie. Depuis que votre travail est entré dans ma vie, j’ai compris la définition des mots « passeur », « passionné », « éclectique », « cinéphile »… Vous étiez en effet le premier cinéphile de France, vous connaissiez tout, vous défendiez pied à pied ceux qui vous semblaient dignes d’être portés aux nues alors qu’ils étaient trop souvent voués aux gémonies, vous vous faisiez vibrant, les trémolos de votre voix et votre enthousiasme débordant achevaient de vous convaincre les plus réfractaires. C’était si revigorant de voir quelqu’un transpirer le cinéma par tous les pores de sa peau, l’exsuder à un tel point que c’en était impressionnant, c’était absolument renversant de sentir passer l’érudition qui était la vôtre et de se sentir transporter dans un tourbillon indescriptible, là où être cinéphile n’était pas un simple hobby mais une véritable passion chevillée au corps et à l’âme. Vous nous transportiez dans votre univers d’où on ne voulait s’échapper pour rien au monde, car il était dans une moindre mesure, un peu le nôtre aussi. Votre œuvre aura marqué nos vies, votre propension à passer d’un sujet à l’autre vous ayant permis de démontrer votre appétit pour les histoires petites et grandes qui formaient un ensemble d’une cohérence exemplaire.

Prod DB © Films de la Tour/Little Bear / DR

Difficile de se dire que vous lâchez la rampe alors que vous en aviez sans doute encore sous le pied. Que vos Mémoires et vos 100 ans de cinéma américain n’ont pas encore atterris sur les rayons des libraires et que l’on fantasme déjà de s’en régaler, si tant est qu’ils y arrivent un jour. Que certains de vos films sont encore inédits en Haute définition mais que l’on sera aux premières loges pour les (re)découvrir lorsque ce sera enfin le cas. Et si ce film écrit avec Russel Banks dont vous vous désespériez de parvenir à le monter un jour et qu’on ne verra donc jamais nous laisse un goût amer en bouche, redécouvrir votre cinéma mais aussi le cinéma que vous aimiez restera fort heureusement comme un de ces plaisirs inégalables que nous offre l’existence. Je parcoure votre filmographie à l’instant d’écrire ces quelques mots et des frissons me parcourent en me souvenant des émotions que vos films m’ont offerts. L’Horloger de Saint-Paul, le tout premier, qui m’est si cher (et votre amitié avec Philippe Noiret qui donnera autant de films inoubliables), Que la fête commence évidemment, Le Juge et l’assassin bien sûr, Une semaine de vacances, Des enfants gâtés, Coupe de torchon, Un dimanche à la campagne, Autour de minuit… Puis ensuite la passion vibrante éprouvée pour La Vie et rien d’autre, L’appât, Capitaine Conan, L627, Ça commence aujourd’hui, Laissez Passer, Holy Lola… Et votre ultime opus, Voyage à travers le cinéma français, une merveille prolongée par 8 autres pour la télévision. Je me souviens de la projection au cinéma Les Fauvettes de ce documentaire de 3 heures qui passaient en un claquement de doigts suivie de la rencontre menée par Jean-Pierre Lavoignat où vous prolongiez le plaisir de nous en dire plus sur vos motivations, sur vos admirations, sur vos passions… En sortant de ce moment suspendu vous m’aviez donné l’envie d’aller dévaliser les rayons de l’enseigne culturelle la plus proche pour découvrir tout ce que je ne connaissais pas et dont vous parliez avec un enthousiasme si communicatif que j’en étais béat d’admiration.

Photo: Fred Teper

L’amour du cinéma m’a permis de trouver une place dans l’existence était titrée sous la forme d’un entretien avec votre ami Thierry Frémaux, la préface de la réédition de votre livre Amis Américains. Il n’y a pas plus beau résumé de qui vous étiez, de la personne admirable dont les emballements et les élans du cœur nous ont permis de trouver à nous, vos admirateurs éternels, une place, aussi modeste soit-elle, dans la ronde infinie de la cinéphilie. Des remerciements infinis ne suffiront pas à vous rendre tout ce que vous nous avez donné. Vous serez pour toujours dans nos cœurs et nous n’avons pas fini d’en apprendre grâce à vous.

Votre dévoué Fred Teper

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