Critiques Cinéma

LA PORTE DU PARADIS (Critique)

SYNOPSIS:  En 1870, une nouvelle promotion de Harvard célèbre avec faste et panache la promesse d’un avenir radieux. Vingt ans plus tard dans le Wyoming, les chemins de deux de ses meneurs se croisent à nouveau. Désormais shérif du comté de Johnson, James Averill voit son autorité contestée par l’association des éleveurs de bétail, dont fait partie son ancien ami Billy, devenu un homme cynique et lâche. L’association stigmatise les immigrants européens venus en nombre s’installer sur ces terres vierges. Appuyés en secret par le gouvernement fédéral, les éleveurs ont établi une liste noire d’immigrants à abattre pour l’exemple. Esseulé, le shérif Averill se dresse contre ce massacre programmé, mettant en danger sa propre vie ainsi que celle de la femme qu’il aime, une prostituée étrangère nommée Ella…

Cela fait maintenant 40 ans que le film de Michael Cimino a définitivement fermé une courte mais immense page du cinéma hollywoodien. De 1968 à 1980, une nouvelle vague de jeunes cinéastes s’emparent du pouvoir pour nous délivrer leur vision du monde à l’aune de la Guerre du Vietnam, du Watergate ou encore du mouvement hippie. Il est temps de montrer sur grand écran ce que les jeunes américains découvrent tous les soirs horrifiés devant le journal télévisé. Ces réalisateurs se nomment Brian De Palma, Peter Bogdanovitch, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola ou encore Robert Altman. Le réalisateur Michael Cimino commence le tournage de La Porte du Paradis en 1979 auréolé de l’énorme succès public et critique de Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter) (1978) qui remporta cette année-là l’oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur. Le film est sans doute le plus grand de cette période, un drame en trois actes dont la structure sera reprise pour La Porte du Paradis. Ce que ne sait pas encore l’archi-minutieux Cimino, c’est le désir du public de tourner la page de ces grandes fresques sociales ultra-pessimistes. Deux indices auraient pu mettre la puce à l’oreille au cinéaste mais il est toujours facile de l’observer après coup. Le gros carton des Dents de la Mer (1975) et de Star Wars (1977) a attiré un public assez jeune, friand de divertissements et lassé de voir leur Amérique montrée du doigt pour ses agissements (on est juste avant l’arrivée de Reagan au pouvoir). L’autre événement est l’échec cuisant de Sorcerer (1977), le chef-d’œuvre de William Friedkin, film désespéré où quatre hommes en fuite tentent de traverser la jungle avec de la nitroglycérine dans leur camion. Cimino ne se doute pas qu’il connaitra le même sort alors que son western sur la remise en cause des mythes fondateurs sort en salles en 1980. 40 ans après, ce film méritait-il un tel échec ? Est-ce le film d’un mégalomane qui n’a pas su écouter son entourage ? Ou bien est-ce tout simplement un film incompris et qui a toute sa place à côté de Voyage au bout de l’enfer. Pour notre part, nous répondrons que ce film, à sa troisième vision, est un vrai monument du cinéma américain et qu’il continue à fasciner à chaque vision.



Le film contient donc trois parties mais contrairement à The Deer Hunter, le deuxième segment sera le cœur du film avec une durée de plus de 3 heures (sur une durée totale de 3h37). La première scène est encore une scène de liesse (le mariage pour TDH) : nous sommes à la remise de diplôme des étudiants d’Havard soit la réunion de la haute bourgeoisie américaine. La reconstitution est remarquable, notamment le grand bal dans les jardins de l’Université. Les deux amis étudiants James Averill (Kris Kristofferson) et William Irvine (John Hurt) ont la vie devant eux, prêts à faire honneur à leur rang. Vingt ans plus tard, la réalité est moins idyllique. Les deux comparses sont maintenant dans le Wyoming et ont chacun choisi un chemin différent. Par idéalisme, Averill est devenu shérif tandis que Irvine est devenu un riche éleveur de bétail. L’arrivée en continu d’immigrés pauvres d’Europe de l’Est met à mal l’hégémonie de tous les éleveurs de bétail de la région qui voient leurs terres occupées par ces nouveaux arrivants. Pour régler ces différends, on engage des tueurs comme Nate Champion (Christopher Walken) qui effectuent le sale boulot pour le compte du syndicat des éleveurs.



A travers ce récit, Cimino aborde de manière frontale la lutte des classes et remet surtout en cause les mythes fondateurs américains. Le côté pile de cette jeune nation est immanquablement la figure du pionnier qui, grâce à son courage et à sa détermination, réussit à se sortir de sa condition (le fameux self made-man) d’où un libéralisme assumé et revendiqué à outrance. Il faut rajouter à ce mythe la place forte de la religion et la notion de communauté. Le côté face, moins reluisant, est la violence sur lequel s’est construit ce pays. Le massacre des indiens (Soldier Blue de Ralph Nelson, 1970), l’esclavagisme (12 years a Slave de Steve McQueen, 2013), les armes à feu (Bowling for Colombine, 2002), l’argent fou (Le Loup de Wall Street, 2013) sont des fictions qui ont apporté un autre regard sur ces fameux mythes américains. La Porte du Paradis est aussi à ranger dans cette catégorie. Alors que l’émigré est, de manière fantasmée, le bienvenu dans ce pays, la première apparition de Nate vient nous dire le contraire. En tuant froidement un immigré que voulait seulement nourrir sa famille, c’est tout un mythe qui s’effondre. L’étranger n’est pas le bienvenu.



Le réalisateur tout puissant décide toutefois de faire un véritable geste artistique ne se contentant pas de relater de manière didactique un épisode aussi dramatique qu’il puisse l’être. La caméra prend son temps pour nous immerger dans ces magnifiques paysages américains et la vie rurale de l’époque ce qui peut déconcerter le spectateur, d’autant plus que les enjeux sont connus d’emblée. La minutie avec laquelle Cimino fabrique ses plans est toujours aussi stupéfiante 40 ans après, aidé par une magnifique photographie et des décors naturels à tomber. Il se permet donc de digresser sur le trio amoureux composé d’Averill, Champion et Ella Watson (Isabelle Huppert) et, ainsi creuser ses personnages en profondeur. Averill est de plus en plus désabusé par la situation qui se profile tandis que Nate se rend compte au fur et à mesure de son travail totalement immoral. D’autant plus que les propriétaires terriens ont établi une liste d’immigrés à supprimer purement et simplement. La justice des puissants ne peut être discutée et leur pouvoir ne peut être remis en cause. Ce triangle amoureux parait en quelque sorte coupé de l’histoire principale et malgré cela, on s’intéresse profondément à sa conclusion. Ella, jeune tenancière d’un bordel, devra en effet choisir, l’un de ses deux prétendants alors pris dans les tourments du conflit qui s’annonce. On pourrait reconnaitre Cimino à travers le personnage d’Averill qui tente désespérément de raisonner à de nombreuses reprises les habitants du comté de Johnson pour régler leurs différents autrement que dans le sang et les larmes. Sauf qu’inexorablement, la violence et la haine emporteront tout sur leur passage et, dans une scène épique, une sorte de nouvelle guerre civile éclatera. On comprend pourquoi le public américain s’est détourné de cet œuvre assez difficile à appréhender car fort peu linéaire alors qu’elle s’apprêtait à voter Ronald Reagan, le chantre de « l’America is back ». De nombreuses œuvres avaient durablement abimés l’image des Etats-Unis auprès des américains et il était temps de passer à autre chose, de redorer le blason avec des films tous publics pouvant être exportés à l’international. La Porte du Paradis ruinera durablement United Artists et les producteurs reprendront définitivement la main.

Titre original: HEAVEN’S GATE

Réalisé par: Michael Cimino

Casting: Kris Kristofferson, Christopher Walken, John Hurt …

Genre: Drame, Western, Aventure

Sortie le: 22 mai 1981

Distribué par : United Artists

CHEF-D’ŒUVRE

 

2 réponses »

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