Critiques

CHEYENNE ET LOLA (Critique Saison 1) Une ambiance et surtout un ton particulièrement exceptionnels…


SYNOPSIS: Cheyenne et Lola, c’est la rencontre de deux jeunes femmes que tout oppose qui se retrouvent, malgré elles, prises dans un engrenage infernal. Pour survivre et partir à la conquête d’un milieu qui leur est très hostile, elles n’ont pas d’autre choix que de s’allier et, peu à peu, de devenir amies.Sortie de prison depuis 3 mois, Cheyenne (35 ans) fait des ménages sur les ferries en attendant de partir au Brésil où elle compte s’établir comme tatoueuse. Née dans la région tout en bas de l’échelle sociale, elle assume la sinistre réputation de sa tribu comme on assume sa cou-leur de cheveux, encaisse les coups durs sans broncher, garde son calme dans les pires situations. C’est un fauve qui fait semblant d’être domptée pour avoir la paix. Lola (27 ans) est une ravissante bulle de savon, très intelligente sous son air évanescent, égoïste et sans scrupule, qui vient de débarquer de Paris pour s’installer avec son amant. C’est aussi une jeune femme qui lutte contre un immense vide existentiel et qui va s’attacher à Cheyenne comme un jeune chiot. Or Cheyenne sait que sa vie est un terrain glissant, qu’elle peut dégringoler en enfer à la vitesse de la lumière. Lola ne fait pas partie de son univers, c’est plutôt une calamité dont elle voudrait se débarrasser. Elle sera la première surprise de leur amitié. La série est fondée sur leur improbable rencontre, scellée dès les premières minutes par un crime. Lola tue l’épouse de son amant, on ne saura jamais si c’est par accident ou si elle l’a fait exprès. Témoin involontaire de cet « accident », Cheyenne sait qu’elle risque d’être accusée du meurtre à cause de son casier. Elle est obligée de demander au caïd de la région, Yannick, de faire disparaître le corps. Une faveur qu’elles vont payer au centuple et qui va les entrainer dans un très dangereux jeu de dupes au sein de la pègre qu’il contrôle. Très différentes l’une de l’autre, voire antagonistes, Cheyenne et Lola opèrent en douce, dans le dos des caïds, flics, patrons, ex-maris et amants à qui elles offrent une façade lisse et docile tandis qu’elles trichent, grugent, et tuent s’il le faut. Car elles ont vu dans cet univers un moyen de gagner beaucoup d’argent, d’avoir enfin leur part du gâteau.Et elles foncent. De grosses galères en vraies emmerdes, il y a de bonnes chances qu’elles y parviennent.

Les meilleures surprises viennent parfois de là où nous ne les attendons pas et à ce petit jeu Cheyenne et Lola fait très fort puisqu’elle tape en plein dans le mille. Nouvelle série OCS Originals (la dernière en date étant Devils, qui fut loin d’être une réussite) en huit épisodes d’une cinquantaine de minutes, portée notamment par les têtes d’affiche Veerle Baetens (Cheyenne) et Charlotte Le Bon (Lola), Cheyenne et Lola décrite ici et là comme un melting-pot de Thelma et Louise et de Breaking Bad est un savoureux mélange dont l’homogénéité et la précision d’écriture nous ont réellement surpris. Créé par Virginie Brac qui n’en est pas à son coup d’essai puisqu’elle a (entre autres) écrit la saison 2 d’Engrenages (oui, ce n’est pas rien), et réalisé par Eshref Reybrouck (Undercover), le show est une sorte de western moderne où la symbiose entre distribution, écriture et réalisation s’avère hors pair.
 
Cheyenne et Lola dispose d’une ambiance qui nous agrippe dès son premier épisode : difficile lorsque la série débute de savoir si nous sommes au Texas, au Nouveau-Mexique ou en France tant l’aspect « désert » et « friche avec des ploucs » ressort immédiatement. Entre les camping-cars, les caravanes et le fameux « Bars des amis », se situer géographiquement n’est pas aisé. En réalité la série se déroule dans le nord de la France, avec des interactions répétées avec l’Angleterre, ce qui aura son importance par la suite dans l’intrigue puisque le trafic de migrants y prendra une place prépondérante. Si nous fûmes au début légèrement circonspects face à la durée (presque une heure) de chaque épisode, nos doutes furent rapidement dissipés : chaque minute est utile, l’ennui est aux abonnés absents, et nous n’avons pas vu défiler les épisodes. Cette durée est d’ailleurs extrêmement salvatrice car derrière son aspect de sororité improvisée par le destin, la série est bien plus complexe qu’elle n’y paraît de prime abord. Non pas complexe quant à son intrigue en tant que telle, mais complexe dans son écriture. Signalons premièrement que la série regorge de personnages dont l’importance varie du tout au tout suivant leur place dans la chaîne alimentaire de l’intrigue, mais que même le plus en retrait des seconds couteaux a la place d’exister et se permet de le faire. C’est très important de le dire car le show opte pour une riche galerie de protagonistes et qu’au-delà d’avoir chacun leur utilité (ce qui est déjà une forme de prouesse) ils ont aussi leur altérité…même la plus insignifiante des crapules fascine à sa façon. Cette réussite est possible grâce à un casting extrêmement bien choisi, qui donne même l’impression que les personnages ont été écrits à la façon Alexandre Astier, c’est à dire que lesdits personnages pourraient avoir été fabriqués en fonction des acteurs et actrices choisis et non l’inverse ; mais bien que le casting soit formidable, rien n’aurait été possible sans une écriture aux petits oignons. Ce brillant agencement va au-delà de la caractérisation des personnages, car si tout ce beau monde existe, il interagit également, et chaque interaction va vite donner lieu au brossage de plusieurs tableaux où chacun va s’illustrer en brouillant les pistes, en embobinant les uns et les autres, tout en travaillant avec d’autres rivaux qu’ils embobinent également…les ramifications sont habilement dressées et exploitées tout le long avec à la fois clarté et complexité.
 

Nous parlions plus haut du casting : nous ne pourrons pas évoquer tout le monde car l’ensemble y est formidable (et ce n’est pas dit pour faire un effet de manche)…et qu’il y a justement beaucoup de monde. Veerle Baetens et Charlotte Le Bon sont extraordinaires, d’un naturel désarmant, impossible d’imaginer quelqu’un d’autre dans le rôle de l’une et de l’autre. Toutes deux apportent de multiples nuances à leurs personnages mais aussi à leur complicité. Mention spéciale à Charlotte Le Bon qui s’est probablement beaucoup amusée à interpréter Lola vu le tempérament, la fragilité et les sautes d’humeur de cette dernière, souvent à l’origine de tout et surtout n’importe quoi. Savoureux. Mais contrairement à ce que laisse sous-entendre le titre de la série, les deux femmes sont loin d’être les seules à valoir le détour. Sophie-Marie Larrouy (Mégane, la sœur de Cheyenne) impressionne dans un rôle loin d’être évident, l’apogée de sa prouesse étant probablement le fameux concours du plus grand pénis du coin. Patrick d’Assumçao (Yannick) est exceptionnel : omniprésent, il interprète le caïd de la région, la pourriture par qui passent tous les trafics et tous les règlements de comptes. Non seulement le personnage inspire la crainte et le déferlement de violence imprévisible, mais pas que ; la série ne se repose pas sur ses lauriers et va approfondir ce dernier jusqu’à le rendre parfois presque attachant…impressionnant. Citons également Babette (Natalia Dontcheva) dont l’importance ne va cesser de croître dans les drames qui se jouent, avec le Bar des amis comme épicentre régulier. Signalons enfin la présence d’Alban Lenoir, bien que son personnage soit sans doute celui qui nous a le moins emballé (s’il y avait un défaut à trouver parmi la galerie, ce serait sans doute lui, qui manque cruellement de consistance et apparaît trop comme un faire-valoir de Cheyenne). De nombreux rôles plus en retrait sont néanmoins, comme nous le disions, indispensables car qu’ils contribuent ou non à l’intrigue, ils font la richesse de l’ambiance de la série (l’inoubliable Dany Chapelle, l’avocate du mari de Cheyenne, le gagnant du concours du plus gros pénis, la cheffe d’équipe de Cheyenne, l’homme de main aux cheveux longs de Yannick qui a un enfant handicapé, le grand costaud qui surveille la jeune fille maltraitée etc.).
 

L’ambiance et surtout le ton sont à ce titre particulièrement exceptionnels dans la mesure où l’équilibre trouvé est parfait tandis qu’il mixe légèreté et violence, sans vouloir rendre l’ensemble trop décomplexé et sans atténuer les actes de chacun. Ainsi tout est plus ou moins grave, mais suivant les moments ça l’est moins qu’à d’autre. Ou alors un acte dont la gravité est traitée de façon un peu sous-estimée, reprendra de l’ampleur après sa découverte par un autre personnage. Dans Cheyenne et Lola toutes les actions finissent par avoir des conséquences. Si la violence n’est pas montrée de façon aussi grave qu’elle pourrait l’être, c’est sans nul doute un choix visant à conforter la série dans son identité : Cheyenne et Lola sont confrontées à la violence du monde, leur rencontre fortuite va les y aider, ou non, mais elles vont s’épauler et se déchirer sans que, contrairement à un Thelma et Louise, elles se retrouvent suffisamment acculées pour baisser les bras. Ce sont des battantes et survivantes débrouillardes et même encerclées elles finissent souvent par trouver une solution.

Malgré un cliffhanger qui rabat les cartes pour une potentielle deuxième saison, cette première fournée d’épisodes pourrait tout à fait être auto-suffisante avec une fin ouverte qui ne nécessite pas nécessairement de réponses quant au sort de certains protagonistes. Il semblerait néanmoins qu’une suite soit bel et bien en projet, nous n’allons donc pas bouder notre plaisir et serons au rendez-vous si elle finit par voir le jour. En attendant nous vous sommons de regarder cette pépite qui ne paie peut-être pas de mine juste en regardant les photos promotionnelles, mais qui s’avère être une magnifique surprise en cette fin d’année 2020, rocambolesque, à l’image des vies de Cheyenne et Lola.

Crédits: OCS

2 réponses »

  1. Complètement d’accord avec votre critique, c’est une des meilleures séries de cette année, et de surcroît, française. Une très bonne surprise.

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