Critiques

LE JEU DE LA DAME – THE QUEEN’S GAMBIT (Critique Mini-Série) Échiquier dense et royal…

SYNOPSIS: En pleine Guerre froide, le parcours de huit à vingt-deux ans d’une jeune orpheline prodige des échecs, Beth Harmon. Tout en luttant contre une addiction, elle va tout mettre en place pour devenir la plus grande joueuse d’échecs du monde.

On retrouve de nombreuses reconstitutions historiques dans certaines des plus populaires séries du moment. Le début du 20ème siècle à Birmingham dans Peaky Blinders, Les années 20 espagnoles dans Les Demoiselles du Téléphone, ou encore le règne d’Elisabeth II dépeint dans The Crown. C’est aujourd’hui une nouvelle venue qui fait trembler Netflix, vainqueur d’un succès inattendu sur l’échiquier très vaste des programmations de la plateforme, qui se posait pourtant en challenger. Histoire d’une victoire écrasante, à l’instar de la trajectoire de sa protagoniste, brillante, surprenante et passionnante. Le Jeu de la Dame (ou The Queen’s Gambit) suit le parcours de Elisabeth « Beth » Harmon, orpheline à 8 ans après la mort tragique de sa mère. Elle apprendra dans la cave poussiéreuse de l’orphelinat où elle est placée les rudiments des échecs grâce au concierge de l’établissement, M. Shaibel. C’est son esprit développé survolant déjà les mathématiques en cours qui lui permettra d’avoir un talent prodigieux au jeu des rois, grâce à sa mémoire photographique et son esprit vif. Talent qui l’emmènera droit aux principaux championnats de l’état, puis du pays, avant de toucher du doigt les plus hautes sphères mondiales, notamment la toute-puissance russe, qui monopolise les trophées les plus convoités de la planète. Beth, femme brillante dans un milieu d’hommes brillants, devra également affronter ses propres démons, puisqu’une intelligence incroyable vient toujours avec un prix à payer. Pour elle, ce prix a le goût d’alcool et de petites pilules vertes.


Récit à la portée intimiste flagrante, Le Jeu de la Dame se centre avant tout sur sa protagoniste, évoluant aux fil des épisodes. Bête de révisions et d’analyse stratégique, son talent naissant aux échecs deviendra une véritable révélation pour tous les champions qu’elle battra à plate couture comme si elle avait déjà 10 ans d’expérience. Beth sert de protagoniste de haute voltige, brillant par son esprit vif et profondément structuré, laissant apparaître une logique prodigieuse lui permettant de visualiser au plafond un échiquier géant afin de refaire ses parties dans sa tête. Mais cette capacité lui vient pourtant seulement lorsqu’elle ingère un de ces calmants sous forme de pilule verte que l’orphelinat prescrit aux enfants, pilules qui créeront vite chez elle une dépendance à l’état second qu’il crée, seul état où elle arrive suffisamment à concentrer et structurer son intelligence folle. C’est bien cette ligne directrice qui conduira les principales intrigues de la série, permettant de développer en plus d’une histoire classique de montée en force d’une grande championne un match contre elle-même qu’elle peine à gagner. Mais Le Jeu de la Dame est construit dans sa structure comme une série de sport. On assiste à l’ascension fulgurante d’un immense talent de la scène, qui affronte les plus grands un à un jusqu’à tomber sur un mur, un bloc russe inarrêtable qui la renvoie directement à ses premières défaites dans la cave de M. Shaibel quand elle avait 8 ans. The Queen’s Gambit déploie alors un arsenal de pions pour nous faire vivre de l’intérieur cette percée à travers la scène mondiale, rendant alors passionnants, didactiques et intenses à souhait les parties d’échecs. On suit les pions glisser sur l’échiquier comme une danse ou un art martial hypnotique. En ça, il n’y a presque aucune base à avoir en amont du visionnage sur les règles des échecs pour comprendre ce qu’il s’y passe, même si le connaisseur et/ou le joueur aura un plaisir conséquent à analyser en même temps que les personnages les parties en cours. Car la série a développé ses parties avec une précision chirurgicale, faisant appel à des joueurs professionnels – notamment le maître russe Garry Kasparov – pour assurer que chaque partie et chaque mouvement ait du sens et de l’intérêt dans l’histoire racontée.


Ce qui participe grandement à l’immersion du spectateur dans le récit. Et l’immersion place la barre très haute dans Le Jeu de la Dame, possédant à son palmarès des éléments techniques et artistiques très singuliers et très bien traités, offrant en premier lieu une direction artistique sublime. Les décors et les costumes sont d’une précision redoutable, installant définitivement l’intrigue dans une époque et dans des visuels assumés et propres. Que ce soit dans un sordide orphelinat aux couleurs âpres et austères, dans un appartement new-yorkais claustrophobique ou dans un gigantesque hôtel prestigieux à Paris, la série montre qu’elle sait y faire avec son image, profitant également d’une photographique sublime nous renvoyant directement dans les années 60/70. La série est due à l’association des scénaristes Scott Frank et Allan Scott, le premier également réalisateur du projet, et montrent qu’ils maîtrisent leur sujet, leurs thématiques et leurs personnages. Car ce sont bien eux, les personnages, qui portent les 7 épisodes en déployant des sous-intrigues dramatiques, romantiques et même empathiques.


En tête d’affiche, la fantastique Anya Taylor-Joy brille de mille feux, et fait battre le cœur parfois titubant de la série. Entre stoïcisme maladif, démonstrations exubérantes et déclarations d’amour enflammées, sa Beth Harmon est aussi lumineuse que sombre, aussi belle que hantée, aussi battante que désespérée. Pleine de contrastes et d’émotions, la comédienne offre probablement son meilleur rôle à l’écran et prouve une fois de plus – si ce n’était déjà pas assez clair – qu’elle est un des talents les plus prometteurs de sa génération. Et malgré cette accaparement de l’écran, la suite du casting n’est pas en reste, développant une galerie de personnages secondaires impressionnante de diversité et de thématiques. Harry Melling – très présent actuellement dans la sphère Netflix, puisqu’il était récemment au casting du Diable, Tout le Temps de Antonio Campos, également dans La Balade de Buster Scruggs des Frères Coen – s’offre un rôle touchant et percutant de maître au niveau de son état, qui va se voir très vite dépassé par la rapidité de Beth. On retrouve également le très volubile Thomas Brodie-Sangster, qui s’offre pratiquement un rôle à contre-emploi de son image d’adolescent sympathique au visage angélique, incarnant ici un jeune prodige des échecs, qui même s’il se montre prétentieux et propre sur lui dans ses tenues en cuir tout droit sorties des westerns les plus étranges, va se prendre d’affection pour cette jeune championne qui vient littéralement le concurrencer sur son propre terrain. Suivent également Moses Ingram, alias Jolène, une orpheline plus âgée que Beth qui se liera d’amitié avec elle dès son arrivée, Marielle Heller dans le rôle de la mère adoptive de Beth, se libérant des griffes de son mari, ou encore Chloe Pirrie, la mère biologique de notre protagoniste, figure de ces flashbacks mystérieux qui semblent la hanter et peser sur ses démons. En prenant le pari osé de faire rêver, frissonner, exploser de joie et pleurer devant un échiquier, Scott Frank et Allan Scott ont monté avec The Queen’s Gambit un spectacle d’une grande efficacité, redoutable de précision dans sa reconstitution visuelle, qui offre à un casting de poids des rôles taillés sur mesure. Si Le Jeu de la Dame est à ne surtout pas louper, c’est parce qu’il offre un récit d’une grande inventivité et prenant dès son ouverture. Au fur et à mesure que la partie se met en place, la série déploie son armée de pions qui viennent prendre le spectateur, en l’embarquant dans la success story de Beth Harmon peut-être trop belle pour être vraie. Passionnante, ludique et précise dans son approche de ses personnages et de son contexte historique, la série affirme qu’elle a plus d’un(e) tour dans son sac, en étant à cheval sur ses propos et sur son cavalier. Échiquier dense et royal permettant une immersion sublime et constamment en mouvement sur le plateau, The Queen’s Gambit est solide comme un roc, attaque mordante comme défense toute en retenue, qui capture un état d’esprit surprenant, haletant et aussi noir que blanc, montrant tout au long des 7 épisodes qu’aucun élément de la série n’est un échec, et qu’il y a toutes les raisons de la couronner.

Crédits : Netflix France

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