Critique Livres

HUNGER GAMES : LA BALLADE DU SERPENT ET DE L’OISEAU CHANTEUR (Critique Livre)



Difficile d’oublier le succès retentissant qu’a été celui de la saga Hunger Games, trilogie menée tambour battant et brillamment portée à l’écran en quatre volets (lesquels auront définitivement placé Jennifer Lawrence, l’interprète de Katniss Everdeen, dans la lumière). Une série de livres à travers lesquels Suzanne Collins dépeint un futur impitoyable aux ressorts très contemporains, tout en dressant une critique habile du pouvoir, du contrôle des masses via l’attrait sordide des émissions de télé-réalité : « des papillons de nuit attirés par la flamme « .
Pour son nouvel opus intitulé La Ballade du Serpent et de l’Oiseau chanteur*, dont la sortie a fait sensation tant chez Scholastic, son éditeur américain, que chez Pocket Jeunesse en France, Suzanne Collins opère un bond dans le temps : soixante-quatre ans exactement avant l’édition des Hunger Games qui fera de Katniss Everdeen, tribut du District 12, le symbole de la (seconde) rébellion contre le Capitole, elle relate les événements particuliers qui ont émaillés la dixième édition des Jeux et fait de Coriolanus Snow, jeune homme ambitieux marqué par des années de privations pendant la guerre contre les rebelles, le futur dictateur à la tête de Panem.

Un pari risqué que celui de miser sur le personnage le plus détesté de la saga pour raviver la flamme qu’avait su entretenir Collins tout au long de sa trilogie quasi parfaite. Risqué tout autant qu’excitant, puisque ce préquel nous ouvre les portes de la psyché complexe de Coriolanus Snow, déjà fin stratège dans sa prime jeunesse, dont le prénom fait d’ailleurs directement référence au Coriolan de Shakespeare, personnage semi-légendaire de la République de Rome connu pour sa détestation de la plèbe… Ambiance. Pas évident donc, de susciter l’empathie à travers le profil d’un homme dont on connaît déjà la face la plus sombre, et dont la boussole morale, résumée à quelques mots d’un laconisme fou qu’il se répète tel un mantra, pointe invariablement vers le haut : « la neige se pose toujours au sommet ».

L’usage de la troisième personne opère un recul non négligeable par rapport aux sentiments en prise directe de Katniss, qui racontait son histoire à la première personne, toujours en point de vue interne. De la même manière le récit, découpé en trois actes (assez inégaux), ne parvient à renouer avec la sensation d’urgence des autres tomes que par moments, assez fugaces. L’absence du « je », qui nous avait si bien catapultés en plein cauchemar survivaliste dans les Hunger Games, et les débuts d’éminence grise du jeune Snow, qui le placent majoritairement dans le rôle du spectateur magouilleur, ne donne plus au lecteur l’impression que « sa vie en dépend ». En clair : l’empathie pour les personnages peine à se développer. A de rares exceptions près, difficile de s’attacher à untel ou à un autre. Autant le panorama déployé par Collins paraît bien réel et vivace, autant ses personnages ont quelque chose d’un peu forcé, factice… voire caricatural. A l’image des pittoresques Coveys, dont les mœurs et l’état d’esprit détonnent dans le paysage. Trop, sans doute. La romance, qui emprunte à Roméo et Juliette (Shakespeare toujours), ne convainc pas autant que le triangle amoureux de ses trois premiers romans… sans doute parce qu’il n’y était pas placé sur le même plan. La « ballade » multiplie les chansons, dans le texte, parcourues de symboles cachés et autres énigmes en miroir qui passent au début, mais lassent de plus en plus par la suite, en même temps qu’elles sous-tendent un fil rouge un peu cousu de fil blanc.

Pour autant, La Ballade du Serpent et de l’Oiseau chanteur reste un efficace page-turner. Et pour cause : l’envie est grande de comprendre. D’atteindre le point de bascule dans la vie de Snow. De toucher ce moment où il a basculé du côté obscur. Et, là encore, le voyage initiatique de Snow, l’année de ses dix-huit ans, se révélera des plus chaotiques, en même temps qu’il procédera d’un jeu de dupes retors, savamment orchestré, qui ne laissera pas de nous laisser dans une expectative douteuse jusqu’à la dernière ligne, résolument glaçante. On aurait presque souhaité que les vingt dernières pages s’éternisent, tant elles concentrent l’essence profonde de ce tome en quelques lignes vertigineuses. Par ailleurs, entrer dans les coulisses des Jeux, encore loin de susciter l’adulation qui accompagnera plus tard Katniss, Finnick et Peeta, a quelque chose de grisant. En catimini, on assiste aux réunions informelles qui présideront à la destinée de tout un peuple pour les décennies suivantes, plongés dans une perpétuelle consternation à l’idée que ces Jeux contre-nature (et l’état de nature, dans cet ouvrage, est primordial et sans cesse questionné) ont été mis au point par ceux-là même qui les condamnent, imaginés par ceux-là même qu’ils ciblent et punissent. En ce sens, la critique de Collins se poursuit, aiguillonne douloureusement le lecteur et le place dans un continuel sentiment de malaise, que rien ne semble pouvoir dissiper. C’est là qu’est sa force : dans la réflexion philosophique sur la condition humaine qu’elle sait mettre à la portée de tous, et surtout des plus jeunes, avec une préoccupation ludique bienvenue sans occulter la part la plus sombre de ce questionnement.

On entre sans accrocs dans ce nouveau volet de la saga, dont les codes nous sont désormais familiers. Pour les nouveaux lecteurs, l’adaptation se fera en douceur, le lexique propre au Capitole étant suffisamment transparent ou explicite pour se situer rapidement dans l’histoire. Avec son écriture fluide, précise, sans fioritures, Suzanne Collins nous embarque sans mal dans sa dystopie aux allures de prophétie, dont la résonance antique avec notre société chahutée frappe et inquiète. On retrouve avec un plaisir un peu malsain le système totalitaire du Capitole, la colère qui gronde à travers Panem, le champ lexical de la faim et sa cohorte de mets roboratifs, l’attrait ambigu du pouvoir et son difficile exercice, et le contrôle de la pensée tel qu’on le pratiquait déjà à Rome : Panem et circenses.
Du pain… et des Jeux.

*Disponible depuis le 20/05/2020

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