Critiques Cinéma

A TOMBEAU OUVERT (Critique)

SYNOPSIS: Frank sillonne tous les soirs au volant de son ambulance l’un des quartiers les plus chauds de New York. Il opere dans l’urgence, hanté par toutes les vies qu’il n’a pas pu sauver.

Si on demande à n’importe quel cinéphile de citer ses 5 Scorsese préférés, vous pouvez parier, sans trop prendre de risques, qu’au moins l’un des titres suivants figurera dans la liste : Taxi Driver, Les Affranchis, Casino, Le Loup de Wall Street. Le reste des films sélectionnés dépendra en grande partie de la sensibilité de chacun, mais on peut aisément imaginer que peu d’entre eux assignerons À Tombeau Ouvert (Bringing Out the Dead en version originale) parmi les chouchous. Œuvre souvent considérée comme mineure par certains, voire carrément boudée par d’autres, À Tombeau Ouvert constitue pourtant une pièce maîtresse dans la très large et riche filmographie de Martin Scorsese. Une franche réussite sous forme de miroir passionnant et moderne de Taxi Driver, dont il réactualise avec brio les grands thèmes phares. Pas étonnant d’ailleurs puisque Paul Schrader, célèbre auteur de la Palme d’Or de Scorsese, a également signé le scénario de cette adaptation ciné d’un livre de Joe Connelly produite par Scott Rudin. À Tombeau Ouvert met en scène Nicolas Cage dans la peau de Frank Pierce, ambulancier lessivé sillonnant, au cours de trois nuits bien distinctes (du jeudi soir au dimanche matin), les rues souillées et putrides d’un New-York ténébreux, violent et désespéré, habité d’une faune peu fréquentable et dangereuse, composée de loubards, clochards, toxicomanes, psychotiques et autres laissés pour compte. Frank a bien tout essayé pour se faire renvoyer, mais il ne parvient pas à quitter le travail de lui-même. À ses côtés, des collègues de travail faisant office de larrons (John Goodman, Ving Rhames, Tom Sizemore), un urgentiste (Nestor Serrano), des infirmières (Mary Beth Hurt, Aida Turturro), des marginaux (Marc Anthony, Cliff Curtis), le fantôme réminiscent d’une SDF morte sous ses yeux (Cynthia Roman), et surtout Mary (Patricia Arquette), la fille, ex-catholique et toxicomane, d’un patient provisoirement arraché à la Mort et rapidement acheminé à la Miséricorde, l’hôpital de proximité. Nanti d’un modeste budget de 32 millions de dollars, À Tombeau Ouvert reçut l’honneur d’être tourné sur quelques mois en plein cœur de la ville qui ne dort jamais, entre septembre 1998 et janvier 1999. Derrière la caméra, la maestro italo-américain a réuni son traditionnel crew : l’éternelle et talentueuse Thelma Schoonmaker au montage, Robert Richardson à la lumière, Dante Ferretti aux décors, ainsi qu’Elmer Bernstein à la musique.

Si À Tombeau Ouvert marque les esprits, c’est avant tout pour son alliance diablement efficiente entre une technicité irréprochable et un message de fond passionnant, articulant une métaphore religieuse peu subtile mais forte pour aider le spectateur à lutter contre la douleur du réel, portée par l’écriture fiévreuse de Schrader, la réalisation souvent hallucinée de Scorsese et un casting de haute volée, avec en figure de proue un Nicolas Cage exceptionnel en martyre usé. L’ambiance du film est assez unique, l’analogie théologique rigoureusement établie. À Tombeau Ouvert fonctionne ainsi parfaitement à la lumière d’une lecture biblique : Cage joue le Christ, dévoué à sauver les siens sans pouvoir s’extirper du poids de sa mission, la croix de son ambulance est évidemment la sienne, pour figurer son calvaire, New-York est bâtie comme un cimetière à ciel ouvert faisant flotter les morts, et l’hôpital, La Miséricorde, filmé tel un lieu d’absolution des péchés où l’on peut être soigné peu importe les fautes commises. Les différentes opérations de secourisme révélées dans le film, qui prennent place dans le célèbre quartier de Hell’s Kitchen (littéralement « la cuisine du Diable »), sont par ailleurs shootées par Scorsese comme d’authentiques miracles religieux ; il nous offre ainsi la Résurrection – d’un junkie supposément mort sous le sermon ahurissant de Ving Rhames – la Nativité – l’accouchement d’un enfant divin par une supposée Vierge Marie – et la Crucifixion – d’un dealer empalé sur le balcon de son immeuble. Au travers de l’œuvre, il y a aussi l’Oasis, ce faux refuge pour drogués, sorte de purgatoire trèèès ambigu situé au carrefour de la Vie et la Mort, où Frank, délaissé de ses fonctions protectrices, a enfin le droit, un court instant, au repos (artificiel) avant, évidemment, de rebondir violemment dans le réel pour filer à toute vitesse au volant de son ambulance/corbillard. Scorsese nous gratifie enfin, lors du sublime plan final, d’une représentation graphique inoubliable de la Pietà, figurant Mary comme la Vierge Mater Dolorosa, et Frank comme Jésus Christ recroquevillé dans ses bras maternels.

Dans ce récit mystique foisonnant centré sur une figure de martyre, qui n’est évidemment pas sans rappeler le Travis Bickle de Taxi Driver dans son impossibilité de s’intégrer à une société dont il est le damné, on salue bien évidemment l’énergie incroyable de Scorsese, déployée avec talent pour conférer aux virées nocturnes de Frank une forme rugissante et épileptique afin d’élancer les spectateurs vers un état de transe. Si Scorsese fait preuve d’intelligence en accordant une importance cruciale aux effets de vitesse, de bruits (de sirène), de lumière (de gyrophares) et de musique, en employant une iconographie chrétienne particulièrement évocatrice – jusque dans la sublime affiche du film qui reprend la signalétique de l’ambulance pour encadrer son Cage-Christ – en découpant le récit en 3 nuits qui se suivent et se ressemblent pour accentuer la mécanique implacable de la trajectoire de Frank, et en traitant New-York comme une ville génératrice de flux sans fin (l’ambulance qui trace à toute allure contraste évidemment avec le désir de retrait et de sérénité de Frank), il faut aussi féliciter le travail titanesque de ses fidèles collaborateurs. Mention spéciale à Thelma Schoonmaker tout d’abord, monteuse hors-pair qui agence avec brio les photogrammes pour donner par moments le tournis à l’audience, puis au chef opérateur Robert Richardson. Il n’y a qu’à admirer l’ensemble des halos qui ornent Cage par moments, comme pour dévoiler la carte sacrée de ce personnage-zombie (cf son visage judicieusement blafard et cerné !), l’inventivité de certains plans (celui voyant Cage pivoter au-dessus de l’ambulance accidentée), et la beauté infinie du dernier morceau – faisant basculer Cage de la noirceur à la luminosité en un geste gracieux, à la puissance symbolique indéniable – pour percevoir l’ampleur de son boulot. Un mot enfin sur Nicolas Cage, immense ici, qui trouve à travers ce chemin de croix l’un de ses meilleurs rôles à ce jour.

Sorti en salles en 1999, À Tombeau Ouvert n’a pas été un carton public et/ou critique, et n’a peut-être pas laissé une empreinte majeure dans la pop culture ; il n’empêche qu’on a du mal à imaginer comment un cinéaste engagé tel que Spike Lee, ou encore récemment les frères Safdie ne s’en sont pas inspirés, de loin (tous ces plans où la caméra observe les new-yorkais dans La 25ème heure) ou de près (Good Time, et la plongée cauchemardesque de son Pattinson agonisant). Ce qui est déjà pas mal en soi. À Tombeau Ouvert, trop souvent oublié par certains, est une œuvre hypnotisante, précieuse et vertueuse, à la fois hantée par le spectre de la Mort (comme pouvait l’être son récent Irishman) mais toujours portée par une fibre compassionnelle, qui mérite amplement notre implication.

Titre Original: BRINGING OUT THE DEAD

Réalisé par: Martin Scorsese

Casting : Nicolas Cage, John Goodman, Patricia Arquette …

Genre: Thriller, Drame

Sortie le: 12 avril 2000

Distribué par: Gaumont Buena Vista International (GBVI)

4 STARS EXCELLENT EXCELLENT

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