Critiques Cinéma

CHAMBRE 212 (Critique)

chambre 212 affiche cliff and co

SYNOPSIS: Après 20 ans de mariage, Maria décide de quitter le domicile conjugal. Une nuit, elle part s’installer dans la chambre 212 de l’hôtel d’en face. De là, Maria a une vue plongeante sur son appartement, son mari, son mariage. Elle se demande si elle a pris la bonne décision. Bien des personnages de sa vie ont une idée sur la question, et ils comptent le lui faire savoir. 

La dent que l’on pouvait avoir jusqu’à présent pour Christophe Honoré était particulièrement gratinée. Déjà en raison d’un lourd passif en tant que critique de cinéma, où sa condescendance vis-à-vis d’un certain cinoche populaire éclatait dans des écrits au-delà de l’invective pompeuse (ses propos d’une violence inouïe sur le cinéma de Robert Guédiguian avaient même déclenché une polémique) ou du déni d’analyse critique (son affligeant papier sur Starship Troopers de Paul Verhoeven est resté légendaire dans le milieu). Ensuite en raison d’une carrière de réalisateur à fond dans le néant filmique le plus palpable, obéissant à ce schéma rance de l’auteurisme à la française qui voudrait qu’une image délaissée (photo dégueu, stylisation zéro, grisaille à tous les étages) et un scénario sursignifiant (où les idées littéraires primeraient sur tout point de vue de mise en scène) suffiraient à se mettre au diapason de la condition humaine, de sa richesse, de sa singularité, toussa toussa… Quand bien même une singulière adaptation de l’œuvre culte d’Ovide (Métamorphoses) s’était glissée en douceur pour laisser planer une (petite) once d’espoir, tant de tropisme bobo et de déprime sur celluloïd nous laissait à penser que le cinéma français pouvait encore toucher le fond. Jusqu’à cette année 2019 décidément pas comme les autres, où Honoré offre enfin ce qui manquait à son cinéma : il fait du cinéma. Avec un déploiement inespéré de beauté, d’inventivité, d’audace et d’émotions variées, le cinéaste, jusque-là honni, a triomphé. Cette Chambre 212 dont il nous offre la clé ne cesse de prouver une chose aussi simple que véridique : il n’y a qu’au cinéma que les vrais miracles peuvent exister.

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Il serait trop facile de croire qu’en un seul film, le réalisateur des Chansons d’amour aurait renoncé à toutes ses mauvaises habitudes, et encore moins à son terrain de jeu favori. Disons juste qu’il faut faire l’effort du premier quart d’heure pour ensuite atteindre la transcendance tant espérée. Dès l’intro, tous les critères d’un terrain connu estampillé Honoré répondent donc à l’appel : sa muse Chiara Mastroianni – toujours aussi belle – en tête d’affiche, son nouveau chouchou à ses côtés (Vincent Lacoste a définitivement éjecté Louis Garrel), les rues de Paris comme terrain de jeu, de la variété française à fond les ballons dans la bande-son (désormais, c’est Aznavour et son Désormais) et un pitch potentiellement crispant où le principe de la relation adultère se retrouve souligné par des phrases sur-écrites qu’on croirait sorties du cerveau d’un agrégé en lettres classiques. Le concept est simple : la divine Chiara collectionne les amants comme d’autres collectionnent les timbres (à quand la fin de ce hiatus plus lourdement plaintif et plus vieillot tu meurs sur l’adultère bobo ?), son compagnon – un Benjamin Biolay bien plus habité qu’à l’accoutumée – se retrouve au courant de son infidélité, puis s’ensuit un début de dispute sans aucune forme de colère (on se parle franchement et doucement, mais rien n’est apaisé pour autant), puis voilà l’inévitable séparation en pleine nuit qui voit la belle prendre une chambre – la n°212 – dans l’hôtel d’en face pour faire le point sur sa vie et épier l’état de son compagnon à travers la fenêtre. Ça vous fait déjà peur ? Vous avez tort.

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Une douce neige qui tombe du ciel, un petit air de piano proche d’une sonate, un travelling aérien qui survole soudain une maquette réduite de la rue (avec les deux acteurs plus grands que le décor qui se font face-à-face), et soudain, nous voilà chez Alain Resnais, période Cœurs ou On connait la chanson. Une simple apparition de Lacoste dans la chambre d’hôtel en tant que réminiscence jeune du rôle de Biolay, et soudain, un magnifique dialogue en huis clos s’entame entre différentes temporalités au détriment de toute logique cartésienne, avec un art de la fulgurance surréaliste que n’aurait pas renié Bertrand Blier. Du vaudeville sentimental et existentiel en huis clos, avec des quiproquos en cascade et d’anciens amants qui interviennent toujours au mauvais moment, et nous voilà carrément dans du Guitry, modernisé et transcendé. Des plans virtuoses où la perspective astrale se combine de façon harmonieuse à des jeux de lumière splendides (où le plus banal des décors acquiert soudain une puissance picturale insensée), et nous voilà prêts à croire que Brian De Palma et Wong Kar-waï auraient soudain fusionné pour revitaliser de l’intérieur un cinéma d’auteur français jusque-là désincarné par trop de boboïsme. D’une scène à l’autre, on n’en croit pas nos yeux. On peine à croire que le coupable de Dans Paris, des Bien-aimés ou de Non ma fille tu n’iras pas danser ait pu soudain atteindre un tel degré de perfection. On s’émerveille – parfois aux larmes – d’une autopsie aussi juste et subtile du désir amoureux, des regrets qu’il peut engendrer, du chaos intime qu’il ne peut pas jauger, tout cela revu et corrigé à l’échelle d’une relecture très américaine du huis clos sentimental.

On se dit avec le recul que, même le temps d’un film, Christophe Honoré a bien fait de troquer une cinéphilie jusqu’ici trop ciblée « Nouvelle Vague » (surtout Truffaut et Godard, sans la chaleur humaine de l’un et l’audace filmique de l’autre) contre une autre, où Blake Edwards et Frank Capra auraient soudain trouvé un lointain cousin en pleine capitale de l’Hexagone. Et surtout, il est heureux de constater qu’il a su enfin traiter un sujet profond par des moyens purement visuels et plastiques. La révélation d’un adultère n’est pas ici prétexte à de longues et sinistres rodomontades sur les non-dits et les fausses joies d’une relation amoureuse, mais au contraire l’invitation à investir un dédale riche en fantômes et en projections mémorielles. De la même façon que le septième Art est pour les cinéphiles le plus beau moyen de continuer à dialoguer avec leurs propres fantômes (à titre d’exemple, comment interpréter autrement la fascination amoureuse que l’on peut ressentir pour une actrice du passé ?), Honoré vise à faire rentrer le spectateur dans l’écran. Et c’est peu dire qu’il se donne les moyens pour y arriver : cascade de références avec parcimonie et sans excès (le coup de l’épiage par la fenêtre rappelle évidemment Fenêtre sur cour : une vie projetée face à soi comme sur un écran de cinéma), mouvements de caméra hallucinants qui rendent l’onirique plus concret que jamais, éclairages stylisés qui donnent à Paris des airs de labyrinthe mental, décors visités comme autant de perspectives sur une mémoire en train de se reformater.

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L’idéal est donc perpétuellement requis pour cimenter ici un majestueux chassé-croisé sentimental qui, suprême intelligence de la part d’Honoré, n’essaye jamais d’opérer un virage trop facile et trop orienté sur la « comédie du remariage ». Tout tient ici dans une malice de l’instant présent que le passé et le futur essaient le plus possible de rendre vivant et hurluberlu à force d’investir l’arrière-plan, histoire de s’imposer, de se mettre en avant, de reprendre l’avantage. Chaque confrontation en huis clos devient ainsi un jeu tantôt déchirant tantôt délirant entre différentes époques, où l’on dialogue avec son passé et où l’on réfléchit sur son futur, avec le présent qui reste assis de l’autre côté de la rue. Lorsque celui-ci revient soudain toquer à la porte de la chambre, ce n’est pas un choix qui est fait, mais un délicieux entre-deux qui s’installe, le temps d’une magnifique danse commune, aussi mélancolique qu’utopiste, sur Could it be magic de Barry Manilow. À la fin de cette errance fantastique, il y aura bien une résolution (dans la théorie et/ou dans la pratique), une réconciliation (entre les vrais personnages ou entre les images que l’on s’est fait d’eux ?), mais le présent n’est clairement plus le même. Le temps d’une nuit, le temps d’un film, il a été réenchanté. Par un spectre du désir amoureux dont on a pu voir toutes les fibres de couleur. Par des acteurs en état de grâce qui ont joué chacun leur partition comme si la vivacité de leur cœur en dépendait (un César pour Camille Cottin, ou c’est la désobéissance civile assurée !). Par un cinéaste qui a su appliquer sur lui-même l’un des principes les plus précieux de son art, à savoir rendre possible ce qui ne semble pas l’être. Tant qu’il y aura un art de la fulgurance aussi prégnant dans une salle obscure, et tant qu’il y aura des cinéastes miraculés de la trempe de Christophe Honoré, alors, pas de doute, le cinéma vaut la peine d’être vécu.

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Titre Original: CHAMBRE 212

Réalisé par: Christophe Honoré

Casting : Chiara Mastroianni, Vincent Lacoste, Camille Cottin

Genre: Comédie, Drame

Sortie le: 09 octobre 2019

Distribué par: Memento Films Distribution

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