Critiques Cinéma

BLUE VELVET (Critique)

4,5 STARS TOP NIVEAU

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SYNOPSIS: Épaulé par son amie Sandy, Jeffrey, un jeune homme, mène son enquête concernant une oreille humaine trouvée dans un terrain vague. Il croise sur son chemin Dorothy Vallens, une mystérieuse chanteuse de cabaret.

Il est habituel de distinguer et parfois d’opposer de manière abusive, voire biaisée, quand il s’agit en réalité de défendre une opinion plaçant tel réalisateur au dessus d’un autre, les réalisateurs formalistes, pour lesquels le récit et le propos seraient sacrifiés sur l’autel de leurs expériences et les réalisateurs dits « à thèse » ou « engagés » qui porteraient eux un propos sur leur époque passant par une mise en scène plus « brute », « directe ». Débutant sa carrière avec Eraserhead, David Lynch a très rapidement eu l’étiquette du formaliste dont les films bousculent plus les sens du spectateur que ses certitudes et opinions sur le monde qui l’entoure. S’agissant de Blue Velvet, son quatrième film, après le plus académique Elephant Man et l’inclassable Dune (l’un de ces films devenus cultes aussi bien pour ceux qui le considèrent comme un nanar que pour ses défenseurs), le moins que l’on puisse dire c’est qu’il n’aura pas contribué à changer la perception d’une grande partie du public et des critiques. De prime abord, Blue Velvet imprime sur pellicule les fantasmes et névroses de son metteur en scène qui crée un nouveau labyrinthe mental dans lequel on a vite fait de se perdre. Comme pour Eraserhead, le spectateur se retrouve face à un choix: qu’il refuse l’expérience et elle paraîtra hermétique, absconse voire outrancière, qu’il l’accepte et il pourra alors percevoir qu’elle dépasse le simple voyage dans la psyché de Lynch, tel John Cusack voyageant dans celle de John Malkovich (Being John Malkovich, Spike Jonze)

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Aussi intriguant et mystérieux qu’il apparaisse de prime abord, Blue Velvet n’est pas qu’un fascinant et labyrinthique  « trip mental » lynchien. Avec ce récit qui ressemble à un cauchemar éveillé matérialisant les fantasmes et peurs de son personnage principal, Blue Velvet dépasse la simple expérience formelle et sensorielle pour retourner la carte postale de l’American Way of Life, de ces paisibles banlieues pavillonnaires présentant un alignement de vitrines parfaites où tout est bien rangé, conforme à l’image que veulent renvoyer des habitants semblant vivre dans un monde à part, déconnecté du réel. Cette intention paraît dès la scène d’ouverture dans laquelle un homme en train d’arroser sa pelouse s’écroule soudainement, piqué par un insecte sorti d’un des buissons impeccablement taillé, comme une brusque irruption du réel dans ce monde en toc. Le plan qui suit sur le panneau « Welcome to Lumberton » souligne encore le propos non sans une pointe d’ironie. C’est l’un des « enfants » de cette paisible bourgade, le fils de l’homme aperçu dans la scène d’ouverture qui sera le héros Lynchien de ce film qui confronte Joffrey (Kyle MacLachlan) à la perte de l’innocence, la découverte d’un monde qui lui était totalement inconnu, aussi attirant qu’effrayant. Par ce bais, David Lynch fait entrer le film noir teinté d’érotisme et d’horreur dans la petite comédie de mœurs.

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Le trait est volontairement grossi s’agissant de la description de la vie et des habitants de Lumberton. L’esthétique adoptée ressemble ainsi à un clip publicitaire de l’office de tourisme local, dans ses choix de lumière, notamment dans la surexposition de ses scènes et l’usage de ralentis. Ce parti pris se retrouve aussi dans la caractérisation de Joffrey et de Jessica (Laura Dern), une ancienne camarade, prototype jusqu’à la caricature de la jeune fille américaine bien née,  dans ses attitudes, sa candeur et jusque dans ses tenues vestimentaires. Elle apparaît comme la future épouse modèle et dévouée, celle qui serait promise à Joffrey s’il choisit de rester du bon côté de la barrière, dans le monde qu’il a toujours connu. L’opposition est ainsi totale avec le monde qui s’ouvre à Joffrey derrière la porte de l’appartement 710 de Dorothy Valence (Isabella Rossellini). Lynch joue sur la perception de ces deux mondes, l’un idéalisé et policé, l’autre hyper sexualisé, rempli de névroses et de violences mais terriblement attirant et intriguant pour ce jeune homme sans histoires. Comme Danny poussant la porte de la chambre 237 de l’hôtel Overlook, Joffrey va basculer dans un autre monde en poussant celle de l’appartement 710 de Dorothy Valence.

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A mesure que le récit avance, que Joffrey cherche à comprendre le lien entre Dorothy Valence et le mystère entourant l’oreille coupée retrouvée dans un champ, il ouvre des portes vers un monde inconnu, dont la noirceur lui échappe totalement, ainsi qu’à Lauren, son ancienne camarade de classe embarquée, un peu malgré elle, dans cette lente et dangereuse odyssée. L’intrigue policière est un prétexte, autant pour Lynch que pour Joffrey, ce qui les fascine étant les rencontres qu’elle va permettre. Le trouble se ressent dans l’interprétation fiévreuse de Kyle McLachlan, mais est également clairement exprimé au détour de quelques répliques « Pourquoi des gens comme Frank existent-ils? Pourquoi y a-t-il autant de problèmes dans ce monde? ». Joffrey est la clé de ce récit, l’insider du spectateur, la figure de l’innocence à travers les yeux de laquelle Lynch nous emmène dans son univers. On peut y voir un parallèle avec son parcours personnel, lui qui a grandi dans une petite ville du Montana semblable à Lumberton et qui a découvert, sur le tard, durant ses études à Philadelphie, un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence et qui, comme Joffrey, dût le terrifier, autant que l’attirer.

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Par ce prisme là, Lynch emmène le film dans différents genres, à commencer bien sûr par le film noir avec ce personnage de femme fatale, terriblement attirante pour Joffrey mais extrêmement dangereuse alors qu’elle est sous l’emprise et soumise au chantage d’un des bad guy les plus terrifiants que l’on ait pu croiser dans le cinéma américain, véritable condensé de toutes les perversions. Denis Hopper donne vie à un croquemitaine baroque et effrayant, complètement esclave de ses pulsions sexuelles, capable d’accès de violence incontrôlés.  Son interprétation suscite le malaise et ancre encore plus le récit dans une sorte de transe cauchemardesque, celle d’un jeune homme effrayé autant qu’attiré par sa découverte de la sexualité et de la noirceur du monde. Sa présence est une menace permanente, le spectateur, pas plus que Joffrey ne peut prévoir quelles seront ses réactions, il est l’incarnation du mal et au regard de la thématique du film, de ce qu’il y a de plus violent et inquiétant dans la société américaine. Lynch fait ainsi se rencontrer deux faces de l’âme humaine et, au-delà, de la société américaine (le puritanisme incarné par les personnages vivant à Lumberton versus la luxure et la violence de l’entourage de Dorothy Valence), chacune étant volontairement dépeinte de façon caricaturale, confrontée à son exact contraire. Blue Velvet est tout autant un fabuleux objet pour les amoureux d’un cinéma formaliste voire même ici fétichiste, qu’un passionnant « traité » sur la société américaine telle que la perçoit son auteur.

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Titre Original: BLUE VELVET

Réalisé par: David Lynch

Casting : Kyle MacLachlan, Isabelle Rossellini, Laura Dern, Denis Hopper…

Genre: Thriller, Horreur

Date de sortie: 21 janvier 1987

Distribué par: –

4,5 STARS TOP NIVEAU

TOP NIVEAU

 

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