Critiques Cinéma

AMADEUS (Critique)

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SYNOPSIS: A Vienne, en novembre 1823. Au coeur de la nuit, un vieil homme égaré clame cette étonnante confession : « Pardonne, Mozart, pardonne à ton assassin ! » Ce fantôme, c’est Antonio Salieri, jadis musicien réputé et compositeur officiel de la Cour. Dès l’enfance, il s’était voué tout entier au service de Dieu, s’engageant à le célébrer par sa musique, au prix d’un incessant labeur. Pour prix de ses sacrifices innombrables, il réclamait la gloire éternelle. Son talent, reconnu par l’empereur mélomane Joseph II, valut durant quelques années à Salieri les plus hautes distinctions.
Mais, en 1781, un jeune homme arrive à Vienne, précédé d’une flatteuse réputation. Wolfgang Amadeus Mozart est devenu le plus grand compositeur du siècle. Réalisant la menace que représente pour lui ce surdoué arrogant dont il admire le profond génie, Salieri tente de l’évincer.  

“Je parle pour tous les médiocres du monde. Je suis leur représentant. Je suis leur saint patron. Médiocres ou que vous soyez, je vous absous. Je vous absous.” Cette tirade mythique qui achève Amadeus est une illustration parfaite du paradoxe au cœur d’un film titré d’après l’un des plus grands génies artistiques reconnu de l’Histoire de l’humanité mais dont le thème principal est la médiocrité. Sorti en 1984, le film est une confrontation multiple : entre le cinéaste tchèque Miloš Forman et le dramaturge anglais Peter Shaffer, entre une image d’Épinal dans l’esprit du grand public et la vie méconnue de Mozart, entre l’exceptionnel et le banal, entre la confession et la damnation, enfin et surtout, une confrontation entre l’Homme et Dieu ou plutôt, entre l’humain et le divin. Mais avant d’aller plus loin dans cette critique, nous préciserons ici que c’est la version director’s cut sortie en 2002 (rallongée d’une vingtaine de minutes) qui sera chroniquée et nous allons évacué tout de suite un malentendu toujours aussi tenace sur la véracité historique du film. Amadeus n’est pas un biopic, n’a jamais eu la prétention d’en être un et même s’il approche la vérité historique sur de nombreux points, le film prend des libertés drastiques avec l’Histoire et la vie de ses protagonistes au profit de la dramaturgie de son récit. Pour remonter la genèse du projet: Amadeus est l’adaptation de la pièce de théâtre éponyme de Peter Shaffer, inspirée de la pièce Mozart et Salieri écrite par Pouchkine, se basant elle-même sur une légende urbaine (depuis prouvée fausse par les historiens), extrapolée d’une phrase prononcée par un Salieri devenu sénile selon laquelle ce dernier alors compositeur de la cour viennoise et contemporain de Mozart aurait tué ce dernier par jalousie.

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Une fois ce postulat accepté, on peut s’intéresser réellement au film et à son propos, déjà cristallisé dans le titre de la pièce et repris ici pour son adaptation. Pour un film portant sur la vie de Mozart, écrit et filmé du point de vue de Salieri, on peut s’interroger sur le choix du titre finalement peu vendeur d’Amadeus plutôt que par le nom d’un des deux compositeurs ou par celui finalement limpide de la pièce de PouchkineAmadeus est la version latine de Theophilius, 4e prénom de baptême du compositeur autrichien, dont il se servait parfois pour signer ses lettres de manière humoristique et qui sera repris par son propre fils musicien comme signature officielle. Ce nom est communément admis depuis dans la culture populaire (merci au film) comme second prénom de Mozart après Wolfgang. Hors en décomposant ce nom, nous retrouvons la locution latine « Amare deus » généralement traduite par « aimé de Dieu ». Ce titre, littéralement l’aimé de Dieu, c’est Mozart lui-même bien sûr. Pourtant, le film ne se concentre pas sur lui mais sur son témoin, Antonio Salieri, seul parmi les hommes à comprendre la langue de ce nouveau prophète et par conséquent seul à le jalouser en prenant conscience qu’il n’a pas le talent lui permettant de devenir l’ »Amadeus » qu’il se rêverait être. Le drame qui se joue ici n’est pas un duel entre deux artistes mais unilatéral puisqu’il s’agit de l’histoire d’un homme ébranlé dans des croyances qu’il remettra en cause tout au long du film. Sous ses apparats de biopic (qu’il n’est pas) et de thriller musical, le scénario de Shaffer dépeint non seulement une époque, pose une réflexion sur l’Art et les artistes (leurs conditions, leurs inspirations, leurs joutes de pouvoir, etc.) mais surtout interroge métaphysiquement le spectateur via Salieri sur son rapport à la Foi censée justifier l’inexplicable : le sens de la vie pour l’Homme, ce dernier restant incompréhensible tant le monde dans lequel il vit est chaotique, injuste et imprévisible. On comprend alors tout de suite ce qui a pu attirer l’iconoclaste réalisateur tchèque dans cette histoire ou l’on retrouve toutes les thématiques qui traversent sa filmographie. Considéré comme un ennemi du socialisme dans son propre pays, ayant dû émigrer aux États-Unis après le printemps de Prague, on comprend sans mal qu’il se soit identifié dans ce récit d’un homme déçu du système dans lequel il a été élevé toute sa vie (la religion) assistant au parcours d’un autre troubleur d’ordre.

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Même si Salieri peut être considéré comme le héros de cette histoire, on retrouve dans le personnage de Mozart, sorte de double maléfique du compositeur italien, le même goût pour les marginaux qui peuplaient Vol Au Dessus d’un Nid De Coucou, l’amour de la contre-culture présent dans Hair, Mozart faisant figure de punk à la cour royale, n’ayant que faire de la bienséance, avant-gardiste outrepassant toutes les normes de l’establishment musical de l’époque. Les protagonistes isolés, solitaires, inadaptés et incompris présents dès son premier long métrage L’As de Pique sont aussi là, tout comme l’affrontement entre génération que l’on pouvait retrouver dans Taking Off. Sous le vernis consensuel du drame d’époque taillé pour les Oscars (dont il repartira tout de même avec 8 statuettes), le film est aussi riche dans le fond que la forme, habité par le regard rebelle de Forman qui trouve ici un terrain propice pour dénoncer toutes les institutions aliénantes pouvant asservir les individus. Construit comme un immense flash-back dans lequel un Salieri à l’aube de sa vie et suicidaire se confesse à un prêtre, le film vogue dans les souvenirs du compositeur déchu pour mieux nous faire découvrir les dix dernières années du turbulent Amadeus. Cette navigation entre passé et présent permet d’exacerber la relation d’amour-haine entre les deux compositeurs autant que la pénitence du musicien déchu, en plus de “justifier” toutes les incohérences historiques par le truchement des souvenirs. Pour rendre l’entreprise digeste et fluide, Forman va avoir l’excellente idée d’intégrer la musique de Mozart à son film comme vecteur mémoriel et jouer entre l’intradiégétique (musique visible à l’écran comme dans les scènes d’opéra), l’extradiégétique (la musique du film dont la source n’est pas présente à l’image) et le montage pour transiter d’une époque à l’autre. La musique étant un langage, les époques comme les personnages communiquent à travers elle. Ainsi, l’évocation d’une partition de Mozart renverra le vieux Salieri 30 ans en arrière revivre sa première rencontre avec son futur nemesis, une marche composée par Salieri pour l’arrivée du prodige de Salzbourg donnera lieu à un duel musical définissant la rivalité entre les deux protagonistes jusqu’à la fin du récit, le babillage d’un personnage secondaire inspirant un solo dans un opéra la scène d’après … D’ailleurs, l’utilisation des opéras de Mozart joue intelligemment avec la dramaturgie du récit, de la mise en avant des Noces de Figaro (tiré du texte politique de Beaumarchais et mal vu si ce n’est interdit dans les monarchies européenne de l’époque) illustrant à quel point Mozart se croit supérieur à tout le monde à commencer par l’Empereur quand l’utilisation de Don Giovanni dans le troisième acte du film évoquera la Mort, cette chute aux enfers entamée par le décès du père de Mozart et achevée par le complot machiavélique de Salieri pour tuer son rival. Le tout menant au climax de l’écriture du Confutatis du Requiem, réunion ironiquement cruelle puisque l’unique fois où Salieri frôlera le génie de Mozart, cela sera pour rédiger sous sa dictée une séquence opposant le paradis à l’enfer, renvoyant le compositeur italien à sa simple situation d’homme quand Amadeus confirme définitivement son statut d’élu par lequel Dieu communique, mourant pour une postérité éternelle quand Salieri sera condamné à vivre pour expier son infamie d’avoir tuer l’Amadeus. Forman qui n’aura eu de cesse pendant tout le film d’opposer les deux hommes à l’écran, isolant régulièrement la silhouette de Salieri dans la pénombre tandis qu’il centre Mozart dans la composition de chacune de ses apparitions, bouffant ainsi toute l’image, unira les deux adversaires dans un unique plan, à la limite du subliminal, au sein de cette longue scène entièrement découpée en champ-contrechamp, comme pour mieux confirmer l’impossibilité pour la caméra de mettre à égalité les deux personnages, l’autrichien pourtant alité semblant dominer outrageusement tout l’échange face à l’italien assis en face lui.

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Pour renforcer cette ironie du destin, on notera que le film s’ouvre par un plan large d’une rue viennoise où Salieri hors champs scande le nom de “Mozart” lors de sa tentative de suicide et se conclura par un gros plan du visage hilare d’un Salieri désormais libéré, assumant son statut de médiocre, enterré symboliquement par un fondu au noir ou l’on entendra le rire si particulier de Mozart résonner. Le récit commence et s’achève par un Salieri oublié à l’écran, figure effacée de l’Histoire quand la personne de Mozart sera rappelée de manière sonore comme omniprésent dans la vie du narrateur et dont l’œuvre survivra à l’épreuve du temps. Pour continuer dans l’analogie religieuse, on remarque que l’ironie de la caméra n’a d’égale que celle de l’écriture de Shaffer. Si notre narrateur se présente en parangon de vertu lors de sa confession contrairement à son jeune homologue, traité de “Diable” par sa future femme lors de sa première apparition plus que grivoise à l’écran, on comprend rapidement dans la mesquinerie des propos ou des agissements passés de Salieri que pour un ascète ayant fait vœu de chasteté, la gourmandise, l’orgueil, la colère mais surtout l’envie ne lui font pas défaut, quand Mozart est à l’inverse dispendieux, se vautrant dans la luxure et l’humour scatologique. Si l’on peut regretter l’ajout dans cette director’s cut d’une scène, certes magnifique de sadisme, ou Salieri humilie Constance (épouse de Mozart) pouvant amener une interprétation freudienne sur la frustration sexuelle de Salieri redirigé vers Mozart un peu hors de propos, il est appréciable de voir les libertés prises par les auteurs du film pour livrer un pur produit de cinéma n’hésitant pas à brûler des icônes et ne prendre aucune pincette avec elles, à l’opposé des biopics traditionnels et insipides hagiographiques. Car dans ce fatras d’interrogation existentielle que vivent ces personnages historiques sur l’injustice du don, l’ego artistique opposé à l’humilité comme processus de création ou encore la volonté humaine d’outrepasser la mort en laissant derrière soi un héritage qui lui peut devenir immortel, se trouve un humour noir, grivois et scato n’hésitant pas à mettre à mal ces hommes si faillibles et finalement humain, rendant l’intrigue nettement plus vivante et crédible que le triste musée de cire que le film aurait pu être, ce qui est notamment à mettre au crédit des acteurs.

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F. Murray Abraham campe un Salieri tour à tour jaloux, aigri, admirateur, humilié, envieux, destructeur, fou ou nostalgique passant d’un état à l’autre parfois au sein d’une même réplique, son charisme et son humanité obligeant le spectateur à entrer en empathie avec le personnage quand bien même ce dernier agit comme le pire des salauds. Il trouve même une certaine forme de grâce dans son interprétation dans les scènes du présent, bien aidé par le maquillage du vétéran Dick Smith ayant encore une fois effectué des merveilles, tant dans les descriptions amoureuses des musiques de Mozart que dans la révélation de ses machinations ou l’on ressent à la fois la haine envers Mozart/Dieu de l’avoir doté de l’ouïe mais privé de voix et les regrets de ses agissements d’avoir voulu faire taire celui capable de parole, quitte à ne plus rien entendre. A l’opposé, Tom Hulce livre un “Wolfie” à l’insupportable rire de crécelle mais au regard pétillant, enfantin et fantasque, flamboyant dans son ascension irrésistible mais dont la chute ne sera que plus tragique. Capable de balancer les pires horreurs avec un charme déconcertant, il offre une humanité insoupçonnée au compositeur dès que celui-ci est dans la tourmente, la limite entre la folie créatrice et la folie tout court étant plus que poreuse, permettant au spectateur d’encore mieux comprendre la relation ambiguë que narre Salieri tout au long du film. La troupe d’acteurs accompagnant ce duo au sommet n’est pas en reste, la novice Elizabeth Berridge est à la fois poignante et hilarante dans le rôle de Constance Mozart, femme dévouée et inextricablement liée au destin de son génie de mari, Richard Frank est hilarant dans ce rôle de jeune prêtre falot encore plus paumé que Salieri lui même lors de sa confession quand les seconds rôles campés par les vétérans Jeffrey Jones, Simon Callow, Roy Dotrice pour n’en citer que quelques uns offrent une galaxie de personnages gravitant autour de la cour viennoise tout de suite mémorables. Ce réalisme qui permet d’éviter le pensum théâtral, on le doit aussi au soin tout particulier donné à la direction artistique s’autorisant toutes les folies pour nous renvoyer à l’époque du règne de Joseph II sans pour autant donner l’impression d’un film figé dans le temps. L’utilisation de la ville de Prague (alors quasiment conservée comme à l’époque par le bloc soviétique n’ayant que faire de réhabiliter les villes de ses états satellites) pour redonner vie à la Vienne d’antan, marque un choix symbolique pour Forman de revenir dans sa ville d’origine en plein contexte de guerre froide mais permet surtout au chef opérateur Miroslav Ondříček une immense liberté à la caméra donnant un cachet grandiose et une ampleur nettement plus impressionnante que ce que le budget finalement modeste aux vues des ambitions du film pourrait laisser présager. La multitude de décors lors des scènes d’opéra, les nombreux palais et appartements nous transportent dans le quotidien de cette noblesse, à l’instar du formidable travail sur les costumes opposant la sobriété des tenues de Salieri à l’extravagance de celles de Mozart, illustrant par le foisonnement des étoffes et couleurs dans les scènes d’opéra l’importance de la musique dans la capitale culturelle européenne de l’époque. L’utilisation brillante des masques noirs issus de la tragédie et comédie grecque porté par le père de Mozart lors d’une soirée déguisée, leitmotiv de la Mort tout au long du film mais symbolisant ici aussi l’absurdité de la Vie, assimilé à la tenue du Commandeur dans la scène du Don Giovanni, finalement reprise par Salieri lors de sa commande du Requiem menant la folie de Mozart à sa perte parachève le souci maniaque apporté à l’ensemble des composantes du film pour livrer l’équivalent d’une Comédie (musicale) humaine du 7eme art liant drame historique et réflexion métaphysique. Amadeus fait partie de ces films dont le qualificatif de chef-d’œuvre n’est pas galvaudé ou l’émotion, la réflexion et la beauté formelle de l’œuvre forment une symphonie harmonieuse, à l’image d’une partition de Mozart dont on ne pourrait enlever ou ajouter une note sans détruire l’équilibre fragile qu’est la perfection.

Titre Original: AMADEUS

Réalisé par: Miloš Forman

Casting : Tom Hulce, F. Murray Abraham, Elizabeth Berridge …

Genre: Comédie dramatique, Historique

Sortie le: 31 octobre 1984

Ressortie le :12 juin 2002

Distribué par: Warner Bros. France

CHEF-D’ŒUVRE

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