Critiques Cinéma

SIBYL (Critique)

sibyl affiche cliff and co

SYNOPSIS: Sibyl est une romancière reconvertie en psychanalyste. Rattrapée par le désir d’écrire, elle décide de quitter la plupart de ses patients. Alors qu’elle cherche l’inspiration, Margot, une jeune actrice en détresse, la supplie de la recevoir. En plein tournage, elle est enceinte de l’acteur principal… qui est en couple avec la réalisatrice du film. Tandis qu’elle lui expose son dilemme passionnel, Sibyl, fascinée, l’enregistre secrètement. La parole de sa patiente nourrit son roman et la replonge dans le tourbillon de son passé. Quand Margot implore Sibyl de la rejoindre à Stromboli pour la fin du tournage, tout s’accélère à une allure vertigineuse…

Sibyl est un drôle de personnage et un drôle de film. Il démarre comme une comédie puis tire petit à petit vers le drame, voire vers le thriller psychologique, tant et si bien qu’on se demande s’il ne va pas y avoir un meurtre à un moment. Et c’est ce qu’on aime dans le film : on ne sait pas trop où il va et c’est avec plaisir qu’on se laisse embarquer dans cette histoire de manipulation et de fascination qui aborde plusieurs thématiques. Bien filmé, et sans esbroufe, la mise en scène laisse volontairement place à l’histoire complexe qui se déroule sous nos yeux, tout en ayant un montage très important car il alterne entre présent et passé à travers des flashbacks. De la même façon que nous avons une alternance entre une palette de marron et différentes teintes de bleu, le film utilise certains décors pour continuer cette métaphore d’eau et de feu d’une part avec le volcan de Stromboli (petite référence à Roberto Rossellini en passant), lieu du tournage où tout menace d’exploser tout le temps (et finit d’ailleurs par exploser), d’autre part avec la mer qui entoure Stromboli et l’aquarium dans un flashback comme si l’eau symbolisait le fait que Sibyl soit « sous l’eau », expression signifiant accablé de surcharge de travail, qu’on pourrait remplacer par surcharge émotionnelle, tant elle paraît petit à petit asphyxiée par la douleur des souvenirs qui remontent. Sibyl est en effet l’eau et le feu, et également le feu sous la glace : elle ne laisse pas montrer son ou ses trauma(s) et garde un contrôle apparent. Cependant, elle est régulièrement entourée de miroirs, quand ce n’est pas elle-même qui se regarde dedans, un autre symbole venant surligner un personnage trouble au double-jeu, puisqu’elle s’inspire de ce qui arrive à la patiente (actrice) qu’elle suit pour écrire son nouveau roman. Le film propose également une réflexion sur la création : si l’on considère, comme la première scène le dit clairement par le biais d’un proche de Sibyl, que le talent ne compte pas vraiment pour un artiste mais plus de quels événements réels il s’inspire pour raconter quelque chose, le long-métrage pousse encore cela avec une autre histoire de manipulation à l’intérieur du récit. Faut-il manipuler pour arriver à reproduire la vérité  ? Cela doit forcément vous rappeler un certain medium. En effet, on peut voir le 7e art comme miroir (encore ce fameux miroir !) d’histoires réelles, vécues, comme reproduction à la fois dans un but de mémoire mais également de catharsis. Et n’est-ce pas ce que fait le personnage principal ?

sibyl 1 cliff and co

Mais alors de quoi parle vraiment Sibyl ? Peut-être que la réponse se trouve dans sa bande-originale. En effet, on entend deux versions différentes du même chant traditionnel noir américain : Sometimes I feel like a motherless child (« parfois je me sens comme un.e enfant sans mère »), notamment au moment du générique de fin. Et les deux dernières séquences viennent souligner le thème (sous-marin pendant tout le film) qui éclot à la toute fin et revient au premier plan. En effet, Sibyl garde quelques patients dont un enfant qui ne veut pas aborder ce pour quoi il la consulte : la clé qu’il donnera sera également la clé de la détresse de Sibyl pour le spectateur. Après tout, elle est psychanalyste donc nous sommes bien dans un film psychanalytique. Et c’est finalement avec une dernière séquence bouleversante que le film pose son ultime question : quelle image donne-t-on à nos enfants ? Comment nous voient-ils ? Que leur laisse-t-on de nous ? Le dernier thème de ce film dense est bien celui de la transmission, de la filiation, et peut-être plus encore du rapport mère-fille, de la maternité, SPOILER avec le problème de répétition de comportement abusif et addictif (ici, l’alcoolisme des mères, schéma que Sibyl ne veut pas répéter mais a pourtant bien du mal à éviter). FIN DU SPOILER Impossible d’ailleurs d’imaginer ce portrait de femme autrement que du point de vue féminin.

sibyl 2 cliff and co

Pour donner vie à cette histoire complexe, il fallait d’excellents acteurs, et ils sont au rendez-vous : Adèle Exarchopoulos (dont on pourra regretter les dialogues très écrits, peut-être un peu trop pour son personnage), admirable en actrice au bout du rouleau, Laure Calamy en sœur jalouse et malicieuse, Gaspard Ulliel en acteur-star troublant, Sandra Hüller (l’actrice principale du film Toni Erdmann) en réalisatrice au bord de la crise de nerfs, et Niels Schneider en ancien amant (dont les belles scènes de sexe avec Virginie Efira ont dû être compliquées à tourner vu que les deux acteurs sont ensemble à la ville). Enfin, Sibyl est un vrai cadeau pour son actrice principale, Virginie Efira. On peut en plus voir à travers le parcours professionnel du personnage le reflet de celui de l’actrice : elle avait en effet débuté par des études de théâtre avant de devenir animatrice TV (elle chante ici (très bien, en plus !), et on repense au moment où elle était animatrice TV pour le télé-crochet Nouvelle Star) puis de retourner à ses premières amours : la comédie, avec des performances exemplaires (on attend d’ailleurs le prochain film de Paul Verhoeven avant grande impatience !)… Mais ce qui marque le plus c’est son abandon total à ce personnage de femme compliquée, lui apportant beaucoup de nuances et de noirceur. Une grande actrice, dont on peut dire, presque contrairement à son personnage, qu’elle a clairement réussi à se réinventer. On était déçue qu’elle ne reparte pas avec le Prix d’Interprétation Féminine à Cannes cette année mais on parie sur elle pour le César de la Meilleure Actrice l’an prochain, ce serait amplement mérité !

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Sibyl est donc une véritable réussite, un intense et dérangeant portrait de femme(s) et d’artiste(s) qui vous touchera et vous hantera longtemps après l’avoir vu. Fortement conseillé !

Titre Original: SIBYL

Réalisé par: Justine Triet

Casting : Virginie Efira, Adèle Exarcopoulos, Gaspard Ulliel …

Genre: Drame, Thriller

Sortie le: 24 mai 2019

Distribué par: Le Pacte

EXCELLENT

 

 

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6 réponses »

  1. Heureux de lire un avis qui rejoint le mien. J’aime beaucoup cette lecture que vous proposez sur une alliance de l’eau et du feu réunies sous les fumeroles grondantes du Stromboli. Il y a effectivement un feu qui couve sous la carapace impavide de la psy face à ses patients, un masque qui tombera au pied de la montagne.
    Le montage brillant traduit également très bien cette confusion qui habite l’esprit de Sibyl, très beau personnage comme l’était déjà Victoria, servi par une Virginie Efira transcendée.
    Bel article.

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