Critiques Cinéma

CHINATOWN (Critique)

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SYNOPSIS: Gittes, détective privé, reçoit la visite d’une fausse Mme Mulwray, qui lui demande de filer son mari, ingénieur des eaux à Los Angeles. Celui-ci est retrouvé mort, noyé. Gittes s’obstine dans son enquête, malgré les menaces de tueurs professionnels. 

1968 est une année exaltante pour le cinéaste Roman Polanski, devenu célèbre à travers le globe suite au triomphe, à la fois critique et public, de Rosemary’s Baby, son premier film hollywoodien produit par Robert Evans. Début 1973, quatre années avant que l’affaire de crime sexuel sur mineure n’éclate, c’est tout autre chose. Roman Polanski est exilé à Rome depuis quelques années après y avoir tourné Quoi ?, une comédie criarde avec Marcello Mastroianni qui, en dépit de son bide au box-office, lui permit d’achever le deuil de sa défunte épouse Sharon Tate, sauvagement assassinée dans la nuit du 9 août 1969 par les membres de la « Famille », la secte dirigée par Charles Manson, alors qu’elle était enceinte de huit mois. Ce n’est que sur insistance de ses amis Jack Nicholson et Robert Evans qu’il accepte de retourner aux Etats-Unis à l’été 1973 pour réécrire et réaliser Chinatown, un script de film noir inspiré de faits réels, signé Robert Towne et commandé par Robert Evans, puissant producteur indépendant et dirigeant du studio Paramount Pictures (combinaison extrêmement rare dans le milieu !), avec l’espoir que sa compagne de l’époque, l’actrice Ali MacGraw, puisse interpréter le rôle féminin principal. Le rôle masculin principal, celui du détective privé J.J. Gittes, est attribué à Jack Nicholson, attaché au projet depuis le départ et choix de connivence de Towne et Polanski. Celui de la (fausse) femme fatale est finalement dévolu à Faye Dunaway, après que Roman Polanski ait personnellement œuvré en coulisses pour la recruter, contre l’avis de Robert Evans, qui lui préférait Jane Fonda.


Les peaufinages scénaristiques ont lieu pendant 8 semaines sur la période estivale et sont sources de conflits majeurs entre Robert Towne et Roman Polanski. Le scénariste américain a développé une intrigue à tiroirs, impliquant une constellation de personnages et de nombreuses circonvolutions, mais le cinéaste franco-polonais souhaite absolument concentrer son point de vue et resserrer le récit sur une poignée d’individus seulement. Les dernières minutes du film sont également sujettes à disputes : Towne veut une happy-end classique, tandis que Polanski exige une fin beaucoup plus tragique, congruente à la noirceur de l’environnement. Roman Polanski remporte la bataille sur ces deux points, et c’est la fin désespérée qui est retenue par Robert Evans. C’est enfin à Polanski que l’on doit l’écriture de la scène d’amour intense entre les deux protagonistes, avec le désir en tête pour le cinéaste de raccrocher thématiquement Chinatown aux wagons composant le train de sa filmographie, où le rapport sexuel est souvent synonyme de mort inéluctable. Nanti d’un budget de 6 millions de dollars (assez conséquent pour l’époque !), Chinatown démarre son tournage à Los Angeles au début de l’automne de la même année, et le calvaire débute alors. Roman Polanski et Faye Dunaway ne se supportent pas sur le plateau, se disputant à longueur de journée au point de provoquer parfois des interruptions temporaires du tournage. Le cinéaste reprochant à la comédienne sa préparation méticuleuse et interminable, quasi obsessionnelle, de son maquillage et de sa coiffure avant chaque prise de vue ; lorsque l’actrice, de son côté, blâme le réalisateur pour ses incalculables directives autoritaires et ses colères jugées disproportionnées. La guerre entre les deux atteint son apogée avec la célèbre légende du gobelet d’urine qui aurait été balancé par Dunaway au visage de Polanski après que ce dernier ne lui ait pas accordé le droit de se soulager entre deux prises. Si les relations entre Jack Nicholson et le cinéaste n’atteignent jamais l’ampleur du conflit Dunaway/Polanski, elles ne sont pas au beau fixe pour autant. C’est ainsi qu’un jour, après une dispute avec le comédien, Roman Polanski présente une crise clastique avec un poste de télévision sur lequel Nicholson aime parfois regarder des matchs sportifs après avoir tourné ses scènes. En dépit de cet épisode improbable, Jack Nicholson accepte au long de l’aventure d’adopter les méthodes de travail rugueuses du réalisateur de Répulsion et Cul-de-sac, et cela ne les empêchera pas de rester amis par ailleurs – Nicholson était en effet le premier choix de Polanski pour camper le Capitaine Red dans son film Pirates, mais était malheureusement devenu trop cher du fait de sa grande notoriété.

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Le visionnage des rushs de Chinatown cause aussi quelques déboires à Polanski, qui se montre peu fier du résultat, notamment des atermoiements et choix de lumière de Stanley Cortez, chef opérateur de la cultissime Nuit du Chasseur qui a été engagé sur Chinatown pour son expérience de l’âge d’or hollywoodien, auquel le film souhaite rendre hommage. Roman Polanski et Robert Evans décident de le licencier après seulement une dizaine de jours de travail pour enrôler à la place le jeune espoir John A. Alonzo, qui s’est fait connaître grâce à l’éclairage appliqué de Point Limite Zéro, mais qui vient lui aussi de vivre quelques infortunes sur le tournage chaotique de Get to know your rabbit, réalisé par Brian De Palma (avec qui il retravaillera d’ailleurs plus tard sur son remake de Scarface). Le tournage épique de Chinatown s’achève courant janvier de l’année suivante, avec quelques jours d’avance sur l’agenda initial, mais les ennuis continuent hélas en post-production. La musique du premier compositeur employé, Phillip Lambro, ne satisfait personne. Le vétéran Jerry Goldsmith est alors embauché en catastrophe par Robert Evans pour élaborer une nouvelle partition en extrême urgence, sans la supervision de Polanski (qui était alors en Europe) pour couronner le tout. Le compositeur de La Planète des Singes parvient toutefois à respecter le calendrier très serré imposé et livre en 9 jours à peine (un record!) une musique envoûtante et exceptionnelle, qui propulsera Chinatown dans les étoiles et lui permettra d’obtenir une nomination aux Oscars. Le montage, de son côté, est assuré au printemps par Sam O’Steen, déjà coupable de la fabrication saluée de Rosemary’s Baby.

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Chinatown est finalement prêt à sortir en juin 1974, mais au fond, de quoi ça parle ? L’histoire, située dans les années 30, est celle de J.J. Gittes, un détective privé qui, après avoir reçu la visite d’une fausse Mme Mulwray à son cabinet, mène la filature de son mari, un ingénieur des eaux de Los Angeles soupçonné d’adultère et opposé à la construction d’un réservoir. Ce n’est qu’après la découverte du cadavre de ce dernier que Gittes s’obstine alors dans son enquête, malgré les menaces de tueurs professionnels et les charmes enivrants de la vraie Mme Mulwray. Que vaut Chinatown ? On va faire simple, c’est un chef-d’œuvre absolu. L’expression, souvent galvaudée avec le temps, est ici pleinement méritée. Commençons par le scénario. Souvent considéré, à raison, comme l’un des plus grands de tous les temps, le script labyrinthique de Chinatown, écrit à quatre mains par Towne et Polanski, est effectivement un joyau inestimable. Employant avec brio les codes du noir tels que conçus initialement par les romans policiers de Dashiell Hammett et Raymond Chandler (avec son détective solitaire et intègre, ses informateurs de l’ombre, sa femme fatale, et son enquête tortueuse axée sur le meurtre d’un innocent et les manipulations sordides exercées par des malfrats et un personnage de haut pouvoir), puis cultivés ensuite par les films noirs des 40’s/50’s (dont un certain Faucon Maltais de John Huston, crédité ici dans un rôle capital – celui de l’antagoniste qui malmène les personnages de l’avant-scène) pour mieux réinventer le genre (le traditionnel détective tombe amoureux d’une veuve que l’on devine être la « femme fatale » de l’histoire alors qu’elle est en réalité victime d’un traumatisme inimaginable), le récit de Chinatown ne comporte aucun morceau de gras. La trame, bien que complexe de part son vaste sujet, ses nombreuses ramifications et ses zones grises volontairement placées, est néanmoins fluide et se laisse facilement suivre. L’écriture de Towne est extrêmement millimétrique, chaque dialogue sert un but précis : faire avancer l’intrigue (en parsemant le récit d’indices en tout genre qui auront leur précieuse importance par la suite, comme cette paire de lunettes cassées présente dans la mare d’eau salée du jardin d’Hollis Mulwray), définir au mieux les personnages et leurs interactions, soulever de nouvelles questions et faire travailler l’imaginaire du spectateur (sur le passé de Gittes notamment), ou encore délivrer un propos sur l’environnement et l’époque. Prenons l’exemple de la visite de Gittes chez les Mulwray. Une moquerie en apparence anodine de l’accent chinois de leur jardinier permet au spectateur de percevoir immédiatement la vision repoussante qu’a Gittes vis-à-vis du quartier asiatique de Los Angeles. Et c’est comme ça tout le long. Towne et Polanski nous positionnent à l’affût pour que l’on ne rate aucune miette, que l’on se prête au jeu d’essayer de deviner la suite mais sans y arriver. Chaque élément narratif fait alors sens, de l’idée astucieuse du sparadrap sur le nez coupé de sa vedette (par un personnage de truand joué par Polanski en personne, fallait oser !) pendant plus d’un tiers du film, comme pour signifier que son flair unique va être rudement mis à l’épreuve cette fois, à la double lecture symbolique d’une tirade cruciale et bouleversante de Dunaway vers la fin – « elle est ma sœur, et ma fille. » – révélant l’emprise et les agressions sexuelles par inceste du dangereux père sur sa fille. Les personnages, presque tous multi-dimensionnels, sont ainsi parfaitement caractérisés, de leur tempérament et qualités jusque dans leurs failles et hermétisme. Chacun possède un arc, avec un début et une fin qui permettent de faire jaillir leur complexité et leur richesse. Démonstration : tout porte à croire initialement qu’Evelyn est donc la « femme fatale » de ce film noir, le love interest du héros taciturne et nihiliste qui deviendrait à un moment donné sa nemesis. Sauf que ce n’est absolument pas le cas. On croit, en tant que spectateurs, avoir constamment une longueur d’avance sur elle dans le scénario – grâce à nos connaissances culturelles théoriques et notre supposé maîtrise du genre – mais l’intelligence de Towne et Polanski est de muer peu à peu ce personnage en la véritable héroïne de Chinatown, celle qui sort Gittes de l’ombre, de ses convictions désespérées pour l’animer d’un élan vital surprenant. Mais comme souvent avec Polanski, le sentiment amoureux et le sexe sont indissociables de la violence et la destructivité ; c’est ainsi en toute logique que sa disparition tragique et – malgré tout – inattendue dans les dernières minutes (en règle générale, l’homme finit en couple avec une femme dans le film noir) ramène illico presto Gittes à ses démons internes, dès lors qu’il se trouve à nouveau au contact d’une violence connue mais refoulée depuis. « Laisse tomber Jack, c’est Chinatown » lui rétorque son ami dans les dernières secondes du métrage lorsqu’il jette un regard abattu sur le cadavre ensanglanté d’Evelyn. Désespoir et sécheresse du spectateur, qui sort ainsi malaisé et amer de la séance, mais conquis par l’expérience vécue et le constat douloureux du triomphe de l’injustice et de la corruption à L.A.

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Si Chinatown fait office de « tempête parfaite », c’est aussi parce que Roman Polanski a su insuffler ses chimères, son exigence, et sa personnalité espiègle et insondable à l’excellent scénario de Towne, faisant preuve à la fois d’assurance, de rigueur, d’acuité et d’audace derrière le combiné pour intégrer cette œuvre unique de façon cohérente à son tout filmographique. Le rythme intentionnellement très lent est judicieusement travaillé pour immerger tranquillement mais sûrement le spectateur dans l’histoire, conférant au passage un côté très vénéneux et envoûtant à Chinatown. La mise en images du récit est posée, fabriquée avec soin, et auréolée d’atouts techniques considérables : les mouvements de caméra sont pertinents, l’usage des focales et le filmage caméra à l’épaule évidents (pour favoriser l’immersion et l’emphase du spectateur, le plonger au plus près de Gittes), la lumière brûlante d’Alonzo époustouflante, créant un mélange appréciable d’authenticité oppressante (pour coller au thème central de la sécheresse de la ville, tout en parvenant à rendre gloire à sa luminosité) et de fiction imaginative (pour nourrir les fantasmes du spectateur) au splendide travail de reconstitution opéré sur les décors urbains, les costumes, et le langage de l’époque. Les couleurs de ce film noir sont resplendissantes, irradiant le spectateur à certains endroits pour mieux le plonger dans la pénombre à d’autres. C’est peut-être dans l’action pure qu’on pouvait émettre quelques doutes sur les compétences de filmage de Polanski, mais là encore, il s’en tire avec les honneurs. À cet égard, la course-poursuite située dans les orangeraies est certes de courte durée, mais absolument captivante et appropriée, retranscrivant avec panache les enjeux qui prirent réellement corps dans les guerres de l’eau en Californie. Face caméra, c’est aussi un sans faute. Le casting est irréprochable, avec un duo central (Jack Nicholson, Faye Dunaway) qui force l’admiration tant il parvient à capter l’essence du projet et traduire à merveille à l’écran la puissance dramatique et émotionnelle du scénario. Quant à John Huston en méchant, ce choix procède de l’évidence tant il inscrit Chinatown dans l’héritage du film noir. Enfin, un mot sur la bande-originale de Jerry Goldsmith, remarquable et participant indéniablement à l’ambiance bizarroïde de ce film singulier. On peut acclamer tout particulièrement l’ensorcelant Love Theme, dont la trompette fut une suggestion de Robert Evans et sera maintes fois reprise par la suite au cinéma (Blade Runner, L.A. Confidential, Le Dahlia Noir…). Au moment de sa sortie en salles, Chinatown fait un véritable tabac : succès critique et commercial (30 millions de dollars de recettes rien qu’aux États-Unis), 4 Golden Globes acquis (dont ceux de meilleur drame et meilleur réalisateur), 11 nominations aux Oscars 1975 (mais seul Robert Towne repartira avec une statuette dorée en poche !), et surtout une réputation ultra-élogieuse qui n’aura de cesse de croître avec le temps. Conçu dans la douleur, mais considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands classiques du cinéma et l’un des films les plus emblématiques des années dorées du Nouvel Hollywood, Chinatown est une pièce maîtresse du cinéma qui figure au Panthéon – il a même été sélectionné en 1991 dans le National Film Registry de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis pour être préservé pour son « importance culturelle, historique ou esthétique » – et apparaît dans la liste des films préférés de prestigieux cinéastes tels que les frères Coen, Brian De Palma, David Fincher et David Robert Mitchell, qui lui vouent un véritable culte et lui ont rendu respectivement hommage à travers Fargo (1995), Le Dahlia Noir (2006), Zodiac (2007) et Under The Silver Lake (2018). Pour les plus curieux d’entre vous, on recommande également de jeter un œil à The Two Jakes, suite tardive mais plutôt correcte de Chinatown tournée par Jack Nicholson en personne, toujours sous la plume de Robert Towne.

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Titre Original: CHINATOWN

Réalisé par: Roman Polanski

Casting : Jack Nicholson, Faye Dunaway, John Huston…

Genre: Policier

Sortie le: 18 décembre 1974

Distribué par: –

CHEF-D’ŒUVRE

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