Critiques Cinéma

AU POSTE ! (Critique)

SYNOPSIS : Un poste de police. Un tête-à-tête, en garde à vue, entre un commissaire et son suspect.

Qu’on aime ou pas son œuvre, il faut reconnaître que Quentin Dupieux – alias Mr Oizo, son nom de scène de musicien électro – est indéniablement un artiste contemporain incontournable, un de ceux dont la « patte » s’avère reconnaissable entre mille dès les premières secondes de métrage ou de piste audio. Transcendé par un crédo simple et branchouille : « il n’y rien de plus beau dans l’art que de ne pas réfléchir », Dupieux a su constituer au fil de sa carrière des œuvres (filmiques/musicales) étranges mais cohérentes, empreintes de sens à travers un non-sens agréablement malaimable, où l’absence de ligne directrice claire laisse toujours libre cours au chaos le plus total. Il serait toutefois injuste de réduire Dupieux à ce seul arc, tant ce dernier a également toujours su déjouer les attentes de chacun en n’hésitant pas à emprunter (ou à mêler) des genres très différents et à réunir de manière souvent hautement improbable des talents divers (Roxane Mesquida + un pneu tueur, Eric Judor + Marilyn Manson + Steve Little, Jonathan Lambert + John Glover). Autre élément de son style ? Le déroulement de l’action de ses films sur des environnements toujours un peu irréels et ancrée dans une époque difficilement repérable.

Au Poste !, son nouveau long-métrage, est déjà son sixième film en qualité de réalisateur après Nonfilm en 2001, Steak en 2007, Rubber en 2010, Wrong en 2012, Wrong Cops un an plus tard et Réalité il y a trois ans. Déployé sur un pitch plus conventionnel qu’à l’accoutumée – l’interrogatoire d’un témoin qui vient de découvrir un cadavre en bas de son immeuble par un enquêteur de police, avec unité de lieu (un commissariat) et de temps (la soirée) – et composé d’un casting populaire (Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Orelsan, Anaïs Demoustier, Marc Fraize), Au Poste ! sortira en salles le 4 juillet 2018. En attendant, nous avons eu la chance de découvrir ce nouvel OVNI au Marché du Film du festival de Cannes.

Les fans de la première heure, rassurez-vous. Même s’il aspire probablement à toucher un plus large public avec son casting bankable, son apparente simplicité et son aspect moins bordélique, Dupieux reste néanmoins l’artiste zélé et unique qu’il a toujours été. Barrée et drôle, tant sur le plan du concept que de la forme, Au poste ! est une petite pépite, une excellente comédie, courte (1h14) mais sans gras, où rien n’est à jeter et où tout fait mouche.

Comme sur Réalité, le film démarre en trombe sur une scène incroyablement intrigante, même si celle-ci détonne complètement cette fois avec le reste du métrage : on y découvre un homme en slip rouge dirigeant un orchestre à la baguette, sur une pelouse verte, qui se voit dans l’obligation de fuir, subitement, après l’arrivée d’une armada de policiers venus l’interpeller. Une ouverture totalement what the fuck, 100% pur jus Dupieux, servant quasiment de profession de foi au réalisateur d’origine française :  » vous êtes venus voir une comédie populaire ? Ok, mais ça restera du Dupieux « .

Le scénario ménage ensuite un déroulement d’une logique dérangée, façon Dupieux, mais glisse sans détour avec les codes du film d’interrogatoire policier. Répondant à certains canons, la narration alterne ainsi un récit au présent – la fameuse audience du témoin (Grégoire Ludig) par le commissaire (Benoît Poelvoorde) qui tape à la machine à écrire – et des flash-backs qui permettent de retracer chronologiquement, selon l’unique point de vue du coupable présumé, le déroulement supposé des événements l’ayant conduit à découvrir le cadavre en bas de chez lui. A l’instar du story-telling singulier de Réalité, la force du concept réside ici dans l’évitement de la banalité avec l’irruption rapide et aberrante au sein des flash-backs d’éléments familiers, rencontrés ou vécus au présent, sous forme d’hallucinations acoustico-verbales ou visuelles venant troubler la perception du spectateur. Manière pour Dupieux d’abolir une nouvelle fois les frontières (temporelles et spatiales) du récit et d’apposer sa signature. Cette structure sans entrave, en forme de poupées russes entre présent et passé, participe évidemment à créer une expérience récréative en procurant l’impression permanente de vivre une sorte de « rêve éveillé ». Clou du spectacle de ce schéma narratif facilement redevable à Quentin Dupieux ? Les dix dernières minutes qui brisent tous les murs et redistribuent les cartes en enrichissant notre façon de percevoir certaines informations préalablement transmises (au passage, gardez bien les oreilles et les yeux ouverts pour ne pas passer à côté de certains caméos !) et en ouvrant une nouvelle piste inéluctablement refermée.

Le dispositif sur lequel repose Au Poste ! a beau être extrêmement simple à première vue (un huis-clos bâti autour d’une intrigue policière carrée), c’est finalement de cette épure que provient sa force comique. Dans le fond, le cinéaste s’en donne en effet à cœur joie pour faire rire, avec toujours ce même mélange ultra-efficace d’humour insidieux et caustique qui lui est cher : la mise en abîme nonsensique donc, mais aussi des dialogues savoureux et absurdes entre les deux protagonistes principaux (qui dissertent, entre autres, sur le fait d’avoir un peu faim, moyennement faim ou très très faim et de ce qui est palpitant ou chiant au sein d’un récit rapporté), un ton incongru, des situations plaisantes, l’absence de faux-semblants et la résolution Dupontelienne de la trame, une petite galerie de personnages secondaires décalés et ordonnés (mention spéciale pour l’acolyte de Poelvoorde, le flic borgne Philippe), et son lot de gags surréalistes et noirs (ceux de l’équerre et du trou dans la poitrine de Poelvoorde rappellent qu’il s’agit là d’un domaine où Dupieux règne en maître !). Cerise sur le gâteau ? Une running-joke à mourir de rire sur l’expression fétiche d’un personnage, adoptée plus ou moins volontairement par tous ceux qui gravitent autour de lui (ou presque!) jusqu’à lui rendre, in fine, son sens premier. Dupieux fait appel ici à un subterfuge universel et intemporel : jeunes ou vieux, hommes ou femmes, riches ou pauvres, on a tous, en effet, nos tics de langage ; c’est un phénomène de socialisation qui crée instantanément une identité, le cinéaste l’a bien compris et s’en amuse gentiment, sans jamais verser dans la condescendance. À mourir de rire on vous dit !

Si on se laisse facilement porter jusqu’au bout du face-à-face insolite d’Au Poste !, c’est aussi grâce à l’excellente dynamique à la Blake Edwards qui émerge du duo Poelvoorde/Ludig. Au-delà de l’écriture au poil de Dupieux, jouant à merveille sur les contrastes entre les deux personnages, Benoît Poelvoorde est toujours aussi génialement cinglé et la jeune recrue du Palmashow, Grégoire Ludig, comme un poisson dans l’eau, collant à la perfection au monde déluré du cinéaste. Les deux compères créent ensemble une complicité évidente à l’écran, et on se prend alors des barres à voir le premier exercer une pression morale sur le second pour le conduire aux éventuels aveux. Le reste du casting n’est pas en reste : Anaïs Demoustier, méconnaissable, est cocasse, Orelsan et Philippe Duquesne, dans des micro-rôles, sont hilarants eux-aussi et Marc Fraize, révélé au public via sa participation remarquée en 2011 à l’émission de France 2 On n’demande qu’à en rire et plus connu sous le nom de Monsieur Fraize, est tout simplement LA révélation du film. L’humoriste et comédien français, aperçu furtivement l’an dernier dans Le Redoutable de Michel Hazanavicius et Problemos d’Eric Judor, présente ici un jeu burlesque irréprochable, s’avérant excessivement drôle en seulement quelques scènes et volant quasiment la vedette à ses camarades.

Autre détail non négligeable : la très bonne utilisation du décor principal, fonctionnant en partie sur une imagerie vintage très précise et fortement ancrée dans l’inconscient collectif (le commissariat de police à l’américaine!). Si la succession de catastrophes et de maladresses sont aussi brillamment mises en relief, c’est grâce à la superbe photographie et l’élégance de la mise en scène de Dupieux dans ce décor unique et spécial. Avec Au Poste !, Quentin Dupieux livre une comédie irrésistible et surprenante, jouant à fond avec les codes de certains arts pour mieux en redynamiser leur armature.

Titre Original: AU POSTE !

Réalisé par: Quentin Dupieux

Casting : Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Anaïs Demoustier …

Genre: Comédie

Date de sortie: 04 juillet 2018

Distribué par: Diaphana Distribution

EXCELLENT

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