Critiques

HUIT HEURES NE FONT PAS UN JOUR (Critique Série + Test Blu-ray)

SYNOPSIS: C’est soir de fête chez les Krüger-Epp, famille typique de la classe ouvrière de Cologne. Tous les membres du clan sont réunis pour fêter les soixante ans de la grand-mère, une veuve un peu fantasque qui vit chez sa fille, son gendre et son petit-fils Jochen. Alors que ce dernier est parti ravitailler la troupe en champagne, il croise sur son chemin la jolie Marion et l’invite à se joindre à eux. Ce sera le début d’une grande histoire d’amour entre cet ouvrier toujours prêt à lutter pour plus de justice sociale dans son usine et cette jeune femme moderne et émancipée qui travaille dans un journal local. Entourés par leur famille, collègues et amis, Jochen et Marion apprendront à partager ensemble les joies et les difficultés du quotidien…

On ne saurait dire si l’intensification de la crise en ce 50ème anniversaire de Mai 68 y est pour quelque chose dans la ressortie de Huit heures ne font pas un jour, mais la coïncidence est quand même assez frappante. En exhumant de l’oubli le premier des trois grands feuilletons télévisés que tourna Rainer Werner Fassbinder (avant Le monde sur le fil et Berlin Alexanderplatz), l’éditeur Carlotta lâche en tout cas une petite bombe que certains agités de la politisation des esprits ne manqueront pas d’utiliser comme grenade à fragmentation sur le terrain de la revendication sociopolitique. En même temps, au travers de ces huit heures divisées en quatre épisodes (chacun centré sur un couple issu d’une famille de la classe ouvrière de Cologne), c’est dire si Fassbinder avait alors tenté un pari aussi risqué que dépourvu d’ambiguïté : combiner critique sociale et divertissement populaire à des fins de réalisme et d’encouragement, le tout avec empathie et humour envers cette classe ouvrière généralement stigmatisée par la lucarne. L’idée était simple : redonner de l’espoir à une époque qui l’exigeait (la moitié des actifs en RFA étaient alors ouvriers), aborder frontalement les problèmes et le vécu des ouvriers, et se servir du format télévisé le plus populaire du moment (la « saga familiale ») pour faire passer un maximum de messages sociopolitiques. Idée fabuleuse en l’état, mais encore faut-il que la forme utilisée soit aussi clairvoyante et adaptée que le fond. Et là, comment dire…

Si le titre de ce feuilleton se veut à la base un plaidoyer évident pour la richesse insoupçonnée de l’individu social (en gros, travailler huit heures par jour n’en fait pas pour autant quelqu’un d’aussi gris et lugubre que sa vie), il finit hélas par refléter notre sentiment face à un résultat qui commence par creuser sérieusement les choses avant de les ressasser sous une forme platement naturaliste et ennuyeuse. En somme, huit heures ne font pas un jour, certes, mais à l’écran, si, un peu… Blague à part, on aurait de quoi se mettre au diapason des quelques critiques de l’époque, assez réservés face à une œuvre plus didactique qu’autre chose. Cela tient sans doute au choix du format télévisé, dont la schématisation des personnages sous forme de stéréotypes a généralement force de loi, et que Fassbinder tente ici de contrer par la mise en valeur d’échanges et de conflits qui échappent aux labellisations. Cela devrait être la plus grande qualité de la série (et c’est un peu le cas), ne serait-ce qu’au regard de la lourdeur caricaturale dont peut souvent faire preuve un cinéaste social comme Ken Loach, mais elle provoque malgré tout un effet secondaire bien irritant : le sentiment d’avoir affaire à une note d’intention déroulée sur une durée trop longue. Sacré paradoxe que voilà. D’autant que la théâtralité que l’on a souvent taclée dans le cinéma de Fassbinder se retrouve ici troquée contre une propension au surmoi brechtien, créant de la mise à distance là où l’identification devrait être immédiate.

L’utopie contestataire que propose ici Fassbinder ne parvient même pas à acquérir de l’ampleur au travers d’un genre cinématographique précis, histoire de donner un minimum de consistance symbolique à des cadres qui en seraient dénués. On a beau glaner ici et là de (très) légères pistes stylistiques du côté de la fable ou de la féérie (sans doute pour flatter ce désir utopique), le traitement visuel du film reste des plus rudimentaires, davantage axée sur l’expressivité des acteurs que sur leur mise en espace dans le cadre, et s’en tenant à une photographie et des décors qui suintent la grisaille du quotidien à peu près trois scènes sur quatre. Fassbinder a beau s’être montré ici plus positif qu’il ne l’avait jamais été et avoir prouvé que son cinéma pouvait aussi réchauffer le cœur, il semble évident que son attention s’est surtout concentrée sur le jeune couple amoureux formé par Marion (Hanna Schygulla) et Jochen (Gottfried John). Est-ce parce que ce premier épisode d’1h42 dit déjà tout de son regard positif sur la solidarité d’individus conscients d’être « tous dans le même bateau » ? Certes, les trois autres épisodes ne déméritent pas : en articulant un style choral avec d’autres personnages qui évoluent autour de Marion et Jochen, ils stagnent sur le plan visuel et empathique tout en creusant autant que possible les rapports humains. Mais de façon globale, le regard bienveillant de Fassbinder n’est alors que ressassé avec le même parti pris didactique et ne se transcende jamais d’un épisode à l’autre. Aurait-il fallu changer le titre du feuilleton en Deux heures font un film ? On pourrait louer cette idée. Tout en reconnaissant que cette tentative de huit heures reste louable en l’état.

Test Blu-Ray

Image : La restauration générale dont la quasi-totalité de l’œuvre de Fassbinder a récemment fait les frais n’a donc pas été exclusive à son travail cinématographique. Dès les premiers plans des génériques de début, on voit que chaque épisode de Huit heures ne font pas un jour a fait l’objet d’un soin pointilleux, à peu près le même que celui dont les éditions du Monde sur le fil et de Berlin Alexanderplatz avaient été gratifiées. A deux ou trois scènes près, les contrastes sont globalement sans faille et le master remarquablement nettoyé pour un film qui frise le demi-siècle. Idéal pour revoir ces huit heures dans les meilleures conditions.

Son : Ce feuilleton social et empathique n’étant pas du genre à faire trembler les murs en matière de spatialisation sonore, un simple mixage en DTS-HD 1.0 fait suffisamment l’affaire pour servir au mieux les dialogues du film, ici privilégiés et omniprésents. En même temps, on ne voyait pas ce que l’on pouvait attendre d’autre…

Bonus : Outre un livret exclusif de 36 pages qui permet d’investir l’historique de ce feuilleton télévisé, il n’y aura qu’un seul supplément au programme et il fait d’ailleurs plutôt bien le trait d’union avec le contenu du livret. Réalisé par la présidente de la Rainer Werner Fassbinder Foundation (RWFF), ce documentaire donne la parole à ceux – acteurs ou producteurs – qui ont vécu de l’intérieur la mise en chantier du feuilleton. Quelques témoignages sont ici très intéressants, même si la durée relativement courte du bonus (à peine 40 minutes) n’en fait à proprement parler un documentaire rétrospectif sur cette série événement.

Disponible en Coffret 3 DVD et 3 Blu-ray le 25 avril 2018

Le premier épisode sera présenté dans le cadre du Festival Séries Mania

Crédits: Carlotta Films

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