Critiques Cinéma

LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE (Critique)

SYNOPSIS: En se réveillant ce matin dans cet appartement où la veille encore la fête battait son plein Sam doit se rendre à l’évidence : il est tout seul et des morts vivants ont envahi les rues de Paris. Terrorisé, il va devoir se protéger et s’organiser pour continuer à vivre. Mais Sam est-il vraiment le seul survivant ? 

Premier film de Dominique Rocher, La Nuit A Dévoré Le Monde est une adaptation du livre français éponyme de Pit Agarmen (anagramme de Martin Page en réalité) et surtout une proposition étonnante de cinéma, tant dans l’univers du cinéma français que du cinéma de genre. Proposition étonnante dans le cinéma français, car il s’agit justement de cinéma de genre ! Un film de zombie parisien, en langue française, ne cherchant pas à adapter les recettes des experts du genre (à savoir les anglo-saxons) à la sauce tour Eiffel et baguette de pain mais proposant réellement quelque chose d’autre. En ça, le film mérite d’être soutenu et d’être vu en salles. Sans être à lui seul le renouveau d’un cinéma de genre français moribond, il est une preuve irréfutable qu’Hollywood (ou nos voisins espagnols) n’a pas le monopole de ce genre de production mais surtout, qu’il est possible de jouer avec le genre et de l’amener ailleurs, loin des chemins battus et rebattus de la production actuelle. Car là ou le film est réellement passionnant, c’est dans ce qu’il fait (ou ne fait pas) dans un genre extrêmement codifié : le film de zombie.

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Ce dernier qui est revenu à la mode ces dernières années avec le succès monstre de The Walking Dead est extrêmement codifié (pour ne pas dire souvent cliché), le zombie servant d’allégorie à notre société capitaliste, révélateur au sein d’un groupe de survivants que l’Homme est un loup pour l’Homme avec tout ce que cela peut inclure de survival, et de scènes graphiques remplies d’hémoglobine et de bouts de cervelles déchiquetées. La proposition de Rocher est ici tout autre. Le zombie n’est pas ici symbole d’une société décadente mais un révélateur de la psyché du héros et de son rapport à l’autre. Conscient d’être limité par un budget minuscule et de l’impossibilité de rivaliser dans l’horreur ou la violence des poids lourds du genre, le film prend alors un parti pris radical de sobriété: suivre la survie, non pas physique mais psychologique d’un homme seul. En résulte un film beaucoup plus proche d’un Seul Au Monde ou du Pianiste de Polanski (deux influences assumées par Rocher lui-même) que de l’horreur habituelle attendue de ce genre de film. La découverte de l’hécatombe y est survolée, la prise de conscience d’une épidémie mondiale à peine évoquée, le blocage du héros dans une unité de lieu pour créer un huis clos est instantané, les premières confrontations avec les morts-vivants sont rapidement passées en revue pour aller à l’essentiel. Car tout ses passages, on les connaît déjà, on les a vu et revus des dizaines de fois et même s’ils pourront manquer à certains spectateurs, Rocher les prend déjà pour acquis par ces derniers.

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Même formellement, le film prend souvent le contre-pied de ce qui est attendu dans ce genre de production tout en maintenant une tension permanente (les enjeux se passant plus dans la tête du héros qu’autre chose), la photo y est lumineuse, l’action se déroulant quasiment exclusivement de jour plutôt que de nuit, utilisant le plan séquence et le grand angle plutôt qu’un montage frénétique et des jump scare, une utilisation du son aussi très travaillée isolant plus notre héros que jouant sur nos peurs… Ironiquement, Rocher arrive à conjuguer le cinéma de genre avec un des plus gros clichés du cinéma français : le cinéma d’appartement parisien ! Le sujet ici, ce n’est pas tant la survie que la solitude du survivant. Là ou encore une fois le film se joue de nous, c’est que le héros nous est présenté comme un misanthrope dès la scène d’ouverture (une soirée chez son ex) avant même que le surnaturel apparaisse. Le zombie n’apparaît plus alors comme un déclencheur dramatique exceptionnel dans la vie de Sam mais comme une extension de sa réalité quotidienne de solitaire dans un milieu urbain surpeuplé, ce qui créé un décalage de choix, le parcours du héros n’étant plus la simple survie mais de retrouver goût à l’humanité qu’il évitait par choix auparavant. On se retrouve donc presque face à un drame mélancolique, psychologique, existentialiste, muet nous interrogeant sur notre propre solitude… Avec des zombies dedans !

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Car si Rocher évacue par de nombreuses ellipses les passages attendus, il n’en n’oublie pas pour autant qu’il aborde le fantastique et sait se montrer très efficace dans les quelques scènes d’horreur et d’action qui parsèment le film, jouant superbement avec son décor d’immeuble haussmannien et avec le rythme, pour les faire ressortir par contraste avec les scènes plus intimistes. On regrettera toutefois que malgré la courte durée du film, ce dernier soit un poil long dans son exposition et répétitif dans certaines scènes, créant un faux rythme au milieu avant d’exploser dans un final assez déroutant. Si l’aspect survival du film est extrêmement bien abordé et réaliste, avec un héros débrouillard sans être McGyver et plutôt intelligent dans ses réactions (excellent Anders Danielsen Lie, vu dans Oslo, 31 août ou Personal Shopper, qui tient presque tout le film sur ses frêles épaules mais est d’une justesse remarquable, capable de silence mélancolique comme d’explosion de rage foudroyante), malheureusement le film ne tient pas ses promesses de sobriété et de radicalité jusqu’au bout et tombe dans les mauvais travers du film de zombie. Dès l’apparition du personnage de Golshifteh Farahani, quelque chose se casse dans la dynamique du film et cette cassure n’aura de cesse de croître jusqu’au final, qui s’il fait sens dans le propos du film jure complètement dans son exécution, devenant grandiloquent, boursouflé d’action et d’incohérences « classiques » du genre.

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Cette impression de passage obligé (remarquablement réussi au demeurant, arrivant à conjuguer horreur et onirisme avec trois bouts de ficelles) d’avoir un final explosif gâche un peu la promesse de réalisme et d’odyssée psychologique du film, comme si les producteurs n’avaient pas eu suffisamment confiance en leur projet pour tenir leurs partis pris jusqu’au bout. Cela étant dit, La Nuit A Dévoré Le Monde est une proposition singulière (surtout pour un premier film), qui tente beaucoup, risque d’en dérouter plus d’un et même si elle est imparfaite, on espère qu’elle s’inscrit dans un mouvement durable de retour du fantastique au sein du cinéma français grâce à une vague de nouveau jeunes cinéastes (après le succès surprise de Grave l’année dernière) qui abordent le genre de manière décomplexée et ambitieuse.

Titre Original: LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE

Réalisé par: Dominique Rocher

Casting :  Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani, Denis Lavant …

Genre: Fantastique

Sortie le: 07 mars 2018

Distribué par: Haut et Court

BIEN

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