Critiques Cinéma

PHANTOM THREAD (Critique)

5 STARS CHEF D'OEUVRE

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SYNOPSIS:Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

Certains, y compris parmi ses fervents admirateurs, disent que Paul Thomas Anderson s’est radicalisé, que son cinéma est devenu moins accessible, renfermé sur lui même. Ils peinent à retrouver le metteur en scène de Hard Eight, Boogie Nights, Magnolia et Punch Drunk Love derrière la radicalité et l’âpreté de ses derniers films (There Will Be Blood, The Master), l’exercice de style qu’était Inherent Vice n’ayant pas permis de rassurer sur la direction pris par son cinéma. L’évolution de Paul Thomas Anderson est en réalité, à nos yeux, comparable à celle d’un couturier faisant d’abord ses armes dans le prêt a porter, avant de perfectionner son art dans la haute couture, pour le pousser toujours plus loin et réaliser les vêtements qu’il avait en tête depuis ses débuts. Paul Thomas Anderson n’a jamais caché sa très grande admiration pour Robert Altman auquel il a immédiatement été comparé au début de sa carrière. Si l’on veut avoir une vision étriquée du cinéma d’Altman se limitant à Short Cuts et Mash, il est certain que l’on pensera que son disciple a désormais pris un tout autre chemin. Le Paul Thomas Anderson, auteur torturé dont les films sont aussi brillants et attrayants formellement que sombres et complexes dans leur propos, ne s’est en vérité pas plus radicalisé et coupé du public que le Robert Altman de Images ou Three Women. Le grand couturier qu’il est devenu, en apparence reclus dans son monde, travaille en réalité toujours les mêmes matières, même s’il peut maintenant s’offrir le luxe de ne faire aucun compromis pour que son œuvre soit strictement conforme à sa vision.

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Qu’il choisisse de s’intéresser à l’univers du jeu (Hard Eight), à l’industrie du cinéma pornographique (Boogie Nights), à un coach/gourou en séduction (Magnolia), à la confrontation entre un magnat du pétrole et un pasteur (There Will Be Blood), au fondateur d’une secte (The Master), Paul Thomas Anderson n’a de cesse d’explorer, de film en film, la fragile frontière qui existe entre fascination et soumission dans les rapports entre un mentor/maître et son élève. Qu’il pose aujourd’hui sa caméra dans l’univers ultra codifié et hiérarchisé de la haute couture semble donc parfaitement s’inscrire dans la thématique centrale de son cinéma. La rencontre entre Reynolds Woodcock  (dont le nom pourrait être celui d’un personnage de Boogie Nights), créateur obsédé par ses créations (qui semble s’inspirer de Cristobal Balanciaga surnommé « le maître » par ses pairs), maniaque du contrôle, et Alma, jeune serveuse aussi sociable que lui est misanthrope, semble emmener le film sur le terrain du drame psychologique, de même que The Master semblait devoir être un film sur la manipulation psychologique d’un gourou sur son élève. De ce point de vue, dans la façon dont le rapport de force posé initialement va s’équilibrer, voire s’inverser, dans la grande complexité de la psychologie de ses personnages et de leur relation qui déjoue le postulat de départ, Phantom Thread se présente comme un film miroir de The Master. Mais Phantom Thread est aussi et peut être avant tout une romance (évidemment moins naïve et plus sombre mais pas si éloignée dans son ADN de Punch Drunk Love) qui puise son inspiration dans les grandes romances gothiques et en embrasse les codes.

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Le personnage de Reynolds Woodcock (Daniel Day Lewis), homme mystérieux et respecté, vivant reclus dans sa maison avec sa sœur Cyril (Lesley Manville) qui le préserve au maximum et organise sa vie de sorte qu’il puisse se concentrer exclusivement sur ses créations, se rapproche en effet d’une figure classique de la romance gothique: celle du comte s’offrant une escapade loin de son château, au cours de laquelle il va choisir sa promise/victime/muse parmi l’une des villageoises tombée immédiatement sous son charme. Sur ce canevas, Phantom Thread démontre à nouveau l’acuité avec laquelle Paul Thomas Anderson parvient à capter la complexité des rapports humains, à dresser le portrait de personnages torturés, en quête d’auteur pour écrire leur destin, mais aussi en quête d’amour. Pour Alma (Vicky Krieps), comme pour Freddy (The Master) mais aussi John (Hard Eight) ou Eddie (Boogie Nights), c’est la rencontre avec un mentor qui lui permet de s’accomplir et de révéler sa personnalité. Pour autant, elle n’est pas une victime désignée et consentante et a, elle aussi, un fort désir de reconnaissance et de contrôle.

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Reynolds , enfermé dans un (son) monde patiemment construit et organisé autour de lui avec l’aide de sa sœur, ne va pas chercher en Alma qu’une muse sur laquelle il pourrait avoir un contrôle total. Le cinéma de Paul Thomas Anderson est plus complexe que cela dans son exploration des rapports humains. Comme Lancaster le faisait avec Freddy, Reynolds va chercher avec Alma une forme de lâcher prise qu’il s’interdit formellement la majeure partie du temps, afin de rester concentrer sur ses créations. Ce qu’il aime chez elle, contrairement à ce qui paraît dans les premiers instants de leur rencontre, n’est pas tant le fait qu’elle l’admire et lui soit dévouée, mais qu’elle représente ce qu’il ne s’autorise pas à être. Le récit dépasse ainsi le simple cadre établi et attendu de la relation entre un artiste asocial, à l’ego surdimensionné et sa muse. Sous des allures de drame sophistiqué, Paul Thomas Anderson s’amuse de l’opposition de caractère entre Alma et Reynolds et renoue, par instant, avec une forme de légèreté et d’ironie salutaire qui pouvait manquer à There Will Be Blood et The Master. Phantom Thread n’est ni mortifère, ni ampoulé, corseté peut être certes, comme le sont ses personnages, mais nourrit par la dynamique de la relation complexe entre ce faux tyran et cette fausse ingénue. La relation amoureuse complexe entre Reynolds et Alma fait écho à celles des précédents films de Paul Thomas Anderson,  mettant en scène des personnages fragiles, instables, cherchant l’amour autant que le salut de leur âme en perdition, qu’un espoir et un remède à leur mal être (Claudia, Jim, Linda, Donnie dans Magnolia, Barry dans Punch Drunk Love, Lancaster dans The Master).

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On sent le plaisir pris par Paul Thomas Anderson à évoluer dans un univers aussi luxueux, rigide et codifié où son immense talent de formaliste peut s’exprimer pleinement (il porte pour la première fois la double casquette de metteur en scène et de directeur de la photographie) dans lequel il va injecter un venin, une complexité psychologique qui fait craquer le vernis impeccable du film. Pour l’une des premières fois dans sa filmographie, on peut penser qu’il a mis un peu de lui même dans le personnage de Reynolds.  Phantom Thread porte un vrai discours sur ce qu’est un artiste, sur ce que cela peut coûter humainement. Paul Thomas Anderson a conscience que ce (son) perfectionnisme a quelque chose d’obsessionnel lorsqu’il travaille sur une nouvelle création mais que derrière cela, l’artiste reste une personnalité fragile qui dépend beaucoup de l’amour et l’attention que lui donnent son entourage. Il est frappant de voir à quel point Reynolds ressemble à un enfant perdu lorsque la pression retombe après la présentation de ses œuvres ou qu’il tombe malade. Daniel Day Lewis réalise un des tours de force dont il a le secret, en s’effaçant totalement derrière son personnage. Si ce mot est utilisé à torts et à travers jusqu’à en avoir perdu une partie de son sens, il faut parler d’incarnation et non d’interprétation lorsque l’on évoque Daniel Day Lewis. Il est peut être le seul acteur en activité à ne pas avoir besoin de transformation physique spectaculaire pour que l’on puisse croire totalement en son personnage. Il y a quelque chose d’animal, de très physique dans son jeu, une façon d’aborder ses rôles autant par les tripes que par l’intellect qui ne cessera jamais de nous sidérer. Cela permet de ne jamais donner l’impression de le voir livrer une performance, de le deviner tirer les fils fantômes de son personnage. Face à lui Vicky Krieps, dont c’est le premier grand rôle au cinéma, fait mieux que tenir le choc et se balade avec aisance sur toute la gamme de notes de son personnage qui ne cesse de prendre de l’épaisseur et de gagner en complexité tout au long du récit, à l’instar du personnage de Florence Pough dans The Young Lady .

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Phantom Thread est une nouvelle démonstration du talent de Paul Thomas Anderson pour écrire et mettre en scène des personnages d’une grande complexité, évoluant au fil du récit. Les personnages de pouvoir dévoilent une fragilité insoupçonnée quand ceux que l’on pense les plus fragiles se révèlent, dès lors qu’ils trouvent l’amour ou un mentor qui leur permet enfin d’être eux mêmes. Dans sa mise en scène comme dans son écriture, Paul Thomas Anderson opère le même mouvement. Il part de l’intime, de l’intériorité du personnage qui nous apparaît d’abord tel qu’en lui même avant de s’inscrire dans le récit, d’évoluer dans le cadre et se définir par ses relations avec les autres personnages. Par rapport à ses premiers films, sa mise en scène a évolué vers plus de simplicité, sans rien perdre de sa virtuosité plus visible (peut être plus démonstrative, avouons-le) dans des films comme Boogie Nights et Magnolia. La musique tient elle toujours une place absolument centrale répondant et accompagnant les intentions de mise en scène, autant que les émotions qui traversent les personnages. La composition de Jonny Greenwood sait être à la fois élégante et épurée comme l’est en apparence Reynolds, comme torturée et oppressante en écho à ses tourments. Phantom Thread est peut être le film qui concentre le plus des obsessions et grands marqueurs de la filmographie de son auteur, certainement son film le plus personnel, plus exigeant certes que ses premiers films mais beaucoup plus accessible, ouvert au monde et optimiste que ne l’étaient There Will Be Blood et The Master.

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Titre Original: PHANTOM THREAD

Réalisé par: Paul Thomas Anderson

Casting : Daniel Day Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville …

Genre: Drame

Sortie le: 14 février 2018

Distribué par: Universal Pictures International France

5 STARS CHEF D'OEUVRE

CHEF-D’ŒUVRE

 

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