Critiques Cinéma

WORLD TRADE CENTER (Critique)

SYNOPSIS: 11 septembre 2001. Une chaleur étouffante règne dès le lever du jour dans les rues de New York. Will Jimeno, du Port Authority Police Department, se demande s’il ne va pas prendre un jour de congé pour s’adonner à la chasse à l’arc. Il choisit finalement de se rendre au travail et rejoint le sergent John McLoughlin, alors que celui-ci et ses collègues du PAPD commencent leur tournée quotidienne dans les rues de Manhattan. Une journée banale qui commence comme tant d’autres… Sitôt l’alerte donnée, cinq policiers, dont McLoughlin et Jimeno, se rendent au World Trade Center et s’introduisent dans les Tours jumelles. McLoughlin et Jimeno survivent par miracle à l’effondrement des gratte-ciel. Ils se retrouvent piégés sous plusieurs tonnes de béton, de charpentes métalliques tordues, de verre et de gravats… 

Commençons par une observation très subjective. En France, dès que l’on se confronte à un film politique perfusé à la contestation ou à la satire, les bras s’ouvrent soudain pour accueillir ce qui s’apparente à de l’audace, voire à de la lucidité face à une injustice politique généralisée dont la sphère critique cherche parfois à s’imposer soi-disant comme le relais le plus digne. Face à des événements aussi controversés et chargés d’ambiguïté que l’assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam et le 11 Septembre, on remarque un certain systématisme dans la réception des films qui abordent la question : on voit des complots partout (et souvent à raison), alors il faut attaquer en célébrant celui qui attaque et qui conteste les discours officiels, tout en fustigeant ceux qui s’en tiennent à une vision jugée naïve ou simpliste (considérée comme celle du « pouvoir en place »). Oliver Stone en sait quelque chose : ces trois sujets-là, il les a traités. Et à chaque fois, il a toujours agi de la même façon : aller à rebours de la version officielle des faits pour traquer une vérité insoupçonnée. Une seule différence : World Trade Center fut lapidé sans pitié à la sortie alors que JFK et Platoon avaient autrefois été encensés. Que s’est-il passé ? C’est simple : Oliver Stone, figure centrale d’un Hollywood frondeur et contestataire, allait alors à l’encontre de la tendance du moment en oblitérant purement et simplement la question politique. Et à une époque où les enquêtes sur le 11 Septembre avaient révélé une myriade de doutes et d’infos cachées sur la politique bushiste (d’où un bon paquet de films très critiques et orientés), le rejet ne pouvait qu’être fatalement au rendez-vous.

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Le film aurait-il reçu un accueil aussi glacial et condescendant de la part de la critique française si son réalisateur ne s’appelait pas Oliver Stone ? On mettrait notre main à couper que non. Mais voir tant de personnes s’insurger contre un cinéaste ayant selon eux troqué son anticonformisme au profit de la sensibilité réac et dissimulatrice de la chaîne Fox News, là, ça frisait l’hyperbole. Revoir le film à tête reposée permet en tout cas de dégager de puissantes qualités humaines et cinématographiques, lesquelles vont à l’encontre d’une certaine tendance de la critique moderne à voir d’un œil suspicieux tout film privilégiant la portée émotionnelle à la question politique. A bien des égards, World Trade Center prolongeait brillamment la démarche mise en application par Paul Greengrass sur Vol 93 (sorti quelques mois plus tôt) : la politique et la contestation y étaient laissées en stand-by au cours d’une tragédie vécue en temps réel, et la narration, exclusivement guidée par l’impact émotionnel suscité par cette tragédie, s’intéressait alors moins à la globalité de l’événement qu’aux enjeux qui lui étaient périphériques.

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Reste que les méthodes respectives des deux cinéastes divergeaient quelque peu. D’un côté, Greengrass dépassait la simple transposition de la marche funèbre vécue par les passagers d’un avion détourné (celui-là même qui était censé s’écraser sur le Pentagone et qui s’écrasa à la suite d’une révolte de l’équipage) pour mettre en perspective le rapport aux images d’une Amérique incrédule, prétendument à la pointe de la technologie, mais rendue aveugle par l’omniprésence des écrans de surveillance et vite dépassée dans sa perception d’un acte isolé et primal qui échappe à son système – toute la force de ce film en huis clos tenait dans les réactions absurdes des observateurs censés prévenir l’événement et interpréter ce qu’il se passe. De l’autre côté, Stone se concentrait lui aussi sur une goutte d’eau dans un océan d’opinions et de micro-événements : ni plus ni moins que le sauvetage de cette poignée de flics new-yorkais qui, au moment de l’attentat du 11 Septembre, s’étaient rendus dans un bâtiment adjacent – vite réduit en poussière – pour tenter d’évacuer et de sauver autant de gens que possible. Ils sont là, blessés et emprisonnés dans un mille-feuille de béton et d’acier qui menace à tout moment de s’effondrer. Bientôt, ils ne seront plus que deux – un sergent (Nicolas Cage) et un policier (Michael Peña). Et ils s’en sortiront, au prix d’une incroyable chaîne de solidarité dont le film se fait autant le narrateur que le promoteur.

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Deux types coincés « entre le ciel et l’enfer » et qu’il s’agit d’arracher à la mort pour les faire remonter vers la lumière. C’est tout. Rien de plus. Et c’est là un choix parfaitement logique : pour toutes les personnes – sidérées et meurtries – qui étaient présentes sur les lieux ce jour-là, rien n’avait plus d’importance que de rentrer dans un processus de compassion et de solidarité. Cette histoire vraie est peut-être minuscule en l’état, mais elle est capitale. Osons même dire qu’elle met constamment en avant ce que le discours politique et la paranoïa sécuritaire ont tendance à reléguer à l’arrière-plan : la faculté de tout un chacun à ressentir tout à coup sa place dans un tout et à utiliser cet élan pour rompre avec la logique individualiste, sans lien affirmé avec le patriotisme ou l’idéologie. Ici, Stone contourne tout ce qui pourrait « orienter » son film : pas de bannière étoilée, pas d’hymne américain, pas d’évocation du terrorisme. En cela, sa démarche n’a rien d’un refus inhabituel chez lui de se la jouer critique sur un événement traumatique, et encore moins d’un hypothétique désir de bannir la contestation au profit du satisfecit national. Ce qu’il accomplit ici est bel et bien un acte subversif, mesuré dans ses effets et modeste dans sa forme, avec l’humanité et la solidarité comme armes. Après tout, Brad Bird ne faisait-il pas pareil dans A la poursuite de demain en magnifiant la créativité comme étant un outil d’utopie et de rébellion ?

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Comme il avait pu le faire sur JFK ou Nixon, Stone élabore ici un récit linéaire et extrêmement limpide où la logique du temps réel domine tout, intensifiant l’imprévisibilité des événements pour les personnages et la mise en place d’un vrai suspense dramaturgique pour le spectateur. Dès les premiers plans, classiques et envoûtants, sur un New York qui se réveille sous un ciel bleu-orangé (le tout sur fond du piano pudique de Craig Armstrong), on le sent témoin d’un réel qui se déroule en douceur, sans prévisualisation de ce qui va suivre. Cela se concrétise très vite par la mise en place d’un enjeu – les flics du NYPD doivent enquêter sur la fugue d’une fillette – qui sera fissa évacué et oublié dès lors que la tragédie surviendra. A noter qu’en ce qui concerne l’attentat, on n’en verra pas davantage que les flics eux-mêmes – à peine une ombre menaçante sur un immeuble et une secousse ressentie dans un immeuble adjacent. Ce qu’ils voient et ce qu’ils ressentent, le film le donne à voir et à ressentir, y compris les éléments les plus improbables en lien direct avec l’espoir et le dérèglement traumatique accentués par la tragédie. A ce titre, la scène qui pesa très lourd dans le rejet critique du film impose de rester prudent et mesuré : nulle trace de prosélytisme dans ce plan où le flic joué par Michael Peña voit soudain Jésus lui tendre une bouteille d’eau, mais au contraire le reflet d’une foi subjective qui l’aide à tenir le coup et à garder espoir. Que l’on puisse se mettre à rire face à un plan pareil est certes défendable, mais y apposer un jugement qui n’a pas lieu d’être ne l’est pas.

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En alternant la lente et pénible survie des flics enfouis sous les débris des tours jumelles avec l’inquiétude croissante de leurs semblables (dont leurs épouses, jouées avec sobriété par Maria Bello et Maggie Gyllenhaal), Stone fait certes mine de jouer avec les émotions – notamment lacrymales – du spectateur. Sa force est de ne pas chercher l’excès, de fuir le pathos trop marqué, de rester digne et mesuré. Et surtout, de célébrer quelques-uns des mythes les plus ancrés dans la culture américaine (surtout la famille et l’héroïsme) en prenant soin de les retranscrire dans leur pureté originelle, c’est-à-dire bien avant que leur importance dans le ciment du projet démocratique ne soit pervertie et détournée par tout ce que l’Oncle Sam comporte de courants réactionnaires et bellicistes. Le fort temps de présence accordé au personnage joué par Michael Shannon est en cela un excellent contrepoint à l’ambiguïté tout à fait parlante : un soldat des Marines certes lancé en solitaire dans le sauvetage de son prochain (c’est grâce à son intervention que les deux flics seront sauvés), mais aussi un bushiste illuminé et flippant qui sera au final le seul à faire montre d’un désir de vengeance (il décide au final de s’engager dans la guerre contre les auteurs de l’attentat). Sa seule présence devrait jouer en défaveur du film, tout à coup assimilé par certains à un prêchi-prêcha bushiste. Sauf que Stone, au-delà de s’en tenir à des faits qu’il ne s’agit pas de travestir (tout ce qu’il évoque est authentique), traite ce personnage comme il traite les autres : le simple maillon d’une chaîne sociale où les individus, quelles que soient leur foi ou leurs opinions, ont soudain mis tout ça en stand-by pour renouer avec la plus grande qualité de l’être humain – celle d’être à hauteur de son prochain.

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Cela semblera évidemment trop naïf aux yeux des cyniques, et on n’en tiendra pas compte – mieux vaut les laisser râler dans leur coin. Sur deux heures qui s’écoulent avec une fluidité rare (montage et mise en scène marchent ici main dans la main), Oliver Stone n’a rien raconté d’autre qu’un retour de l’Amérique à ce sentiment perdu et clairement apolitique qu’est la solidarité. Sous un certain angle, et au risque d’extrapoler un peu, on peut même aller jusqu’à dire que le patriotisme d’Oliver Stone doit rejoindre assez bien celui de Michael Moore : être conscient des erreurs et des défauts du pays auquel on appartient ne dispense pas le citoyen de rester arrimé à un idéal, y compris – voire même surtout – lorsqu’il choisit de les révéler au grand jour avec autant de ferveur. Avec World Trade Center, Oliver Stone accomplissait sans doute ce qu’il n’avait jamais pu faire jusqu’ici à l’échelle d’un film entier : célébrer sans passéisme cette Amérique humaine et solidaire dont il partageait les idéaux, peu avant que son expérience traumatisante au Vietnam ne le pousse soudain à nourrir un sentiment justifié de révolte et de dégoût face à la violence et l’immoralité de l’État. C’est là que réside la force de ce grand film à l’ancienne, puissant et bouleversant, à la dimension mémorielle plus que palpable.

Titre Original: WORLD TRADE CENTER

Réalisé par: Oliver Stone

Casting : Nicolas Cage, Michael Peña, Tom Wright  …

Genre: Drame, Historique

Sortie le : 20 septembre 2006

Distribué par: United International Pictures (UIP)

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