Critiques Cinéma

MOTHER (Critique)

4,5 STARS TOP NIVEAU

mother affiche cliff and co

SYNOPSIS: Un couple voit sa relation remise en question par l’arrivée d’invités imprévus, perturbant leur tranquillité. 

Il n’est pas donné à beaucoup réalisateurs, aussi doués soient-ils, de réussir à aspirer le spectateur dans leur univers, le bousculer, le forcer à laisser entrer le film en lui comme un poison dont les effets se feront encore ressentir longtemps après une séance dont le souvenir demeurera impérissable. Ces films nous poussent à lâcher prise puis à nous interroger autant sur nous même que sur le sens que l’on donne au film. Les noms les plus évidents qui viennent en tête sont bien sûr Roman Polanski (Rosemary’s Baby et Le Locataire), Andrzej Zulawski (Possession), Darren Aronofsky (Black Swan) mais aussi et c’est l’occasion de citer ce film méconnu qui ne cesse de hanter l’auteur de ces lignes, Next of Kin de Tony Williams. Ces films ont en commun d’être des histoires de passion, de possession et d’influence dans lesquelles est pris un personnage dont les tourments apparaissent à l’écran et sont transmis de façon quasi viscérale par la mise en scène. Darren Aronofsky avait donc déjà démontré être suffisamment habité pour réussir brillamment un tel exercice. Néanmoins, Black Swan n’était qu’un hors d’œuvre, qu’une aimable mise en bouche au regard de la radicalité et du jusqu’au boutisme de Mother qui est de loin son geste de cinéma le plus fou.

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Mother fait penser à l’œuvre d’un peintre habité par ses obsessions, tournant autour depuis des années dans ses toiles, mais sans être encore parvenu à réaliser l’œuvre qu’il a vraiment en tête et dans ses tripes. Puis quelque chose se débloque enfin en lui et il se réveille en sursaut pour réaliser en une nuit, dans un état quasi second, l’œuvre ultime qu’il avait en lui depuis tant d’années. En effet c’est un film qui est autant connecté au cerveau de son personnage principal qu’à celui de son metteur en scène qui jette sur l’écran les obsessions et pulsions qu’on percevait déjà dans ses précédents films. Mother est ainsi un film mental qui projette les obsessions de ses personnages  autant que celles de son metteur en scène, lequel tout au long de sa filmographie a filmé des personnages obsessionnels ou sous une influence qui les conduit parfois jusqu’à la folie et la paranoïa: mystique (The Fountain), métaphysique (Pi), chimique (Requiem For A Dream), religieuse (Noé), quête de perfection professionnelle (The Wrestler, Black Swan). Dans ce récit qui se passe de la moindre exposition, il est d’abord question de création à travers le personnage de Javier Bardem, auteur à succès, obsédé par l’écriture de son nouveau livre ou plutôt par la reconnaissance qu’il en attend. C’est cet inextinguible besoin de flatter son ego, de parvenir par tous les moyens à créer les conditions qui doivent lui permettre de trouver l’inspiration, qui entraîne le film dans l’enfer mental vécu par son épouse, Jennifer Lawrence.  Chaque spectateur pourra recevoir le film différemment, faire notamment le choix d’analyser, au premier degré, ce qui se passe à l’écran et plonge le film dans le fantastique puis l’horreur mais, il faut à notre sens analyser ce qui se passe comme la réaction de l’inconscient de Jennifer Lawrence et ce qu’il projette face à l’emprise que son époux a sur elle. Ce qu’elle n’est pas capable de formuler verbalement pour préserver son espace vital et affirmer sa place dans son couple et cette maison, son inconscient le projette dans des visions d’abord paranoïaques puis de plus en plus horrifiques. Si elle proteste à l’arrivée des premiers invités de son mari, elle ne cherche pas à s’imposer. Elle ne veut pas ou ne peut pas exprimer ce qu’elle ressent, ce sentiment d’impuissance et son malaise dans ce qu’elle perçoit comme une intrusion dans son espace vital, elle qui s’est entièrement consacrée à retaper cette maison et en faire le cocon parfait pour accueillir l’inspiration de son mari.

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En castant Jennifer Lawrence, Darren Aronofsky a choisi plus qu’une actrice capable de se jeter corps et âme dans une entreprise aussi radicale. Par ses rôles passés et sa personnalité, elle incarne l’American Girl, forte et spontanée qu’on imagine mal dans une relation aussi toxique, lui imposant de s’abandonner ainsi à l’autre. La voir ainsi tourmentée, malmenée apporte nécessairement une dimension/perversion supplémentaire au récit de cette femme prise au piège de son couple, d’un mari dont l’ego est en train de la phagocyter. Par son ambition, sa radicalité, ses expérimentations formelles et son récit d’une épouse victime de son mari, Mother nous fait penser à LEnfer de Henri-Georges Clouzot qui eu raison de sa santé mentale, au point qu’il ne pu jamais l’achever. De même, on peut faire un lien entre ce que représentait un tel rôle pour Romy Schneider en terme de changement radical d’image et ce qu’il représente pour Jennifer Lawrence. Ce n’est pas la plus intense des actrices et on ne peut s’empêcher de se dire qu’une autre comédienne aurait peut être mieux porté  l’incroyable dernier acte extrêmement éprouvant du film, mais il nous apparaît clair qu’au final le film y aurait perdu dans tout ce qui précède.

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Mother est le récit de son cauchemar éveillé, de la matérialisation incontrôlable de ses angoisses, de la peur de perdre son mari mais aussi de le voir s’accaparer ce qu’elle a de plus cher. On retrouve ce qu’on pourrait qualifier de « plan signature » de Darren Aronofsky avec cette caméra « embarquée » collée à son personnage, bougeant avec elle, tournant autour d’elle pour saisir son environnement et la moindre de ses réactions. Ce procédé renforce la sensation de claustrophobie que l’on peut ressentir entre les murs de cette maison que l’on perçoit comme un organisme vivant réagissant, comme sa propriétaire, à cette intrusion. Le choix de tourner en 16 mm comme pour Black Swan, loin d’être une coquetterie, donne un grain à l’image qui convoque encore plus le souvenir de Rosemary’s Baby et participe totalement au climat oppressant du récit. Une image trop lisse aurait à nos yeux immanquablement donné un côté factice à ce récit.  La mise en scène organique d’Aronofsky se passe de toute dramatisation par la musique, l’environnement sonore du film est essentiellement celui du personnage de Jennifer Lawrence.  Face à elle, Javier Bardem est un ogre qui prend les apparences d’un homme affable et généreux, la mettant ainsi dans le rôle de l’épouse récalcitrante dont on peut balayer l’avis d’un revers de main. Il est un personnage « Aronofskyen » en ce qu’il est aveuglé par ses obsessions, en l’occurrence par l’écriture de son nouveau livre et sa quête de reconnaissance.  S’il ouvre ainsi sa maison à des étrangers c’est d’abord parce qu’il veut y « faire entrer de la vie » et y puiser de l’inspiration et ensuite, parce qu’il est flatté de l’intérêt ou plutôt la quasi dévotion qu’ils lui portent. Son désir ne s’accommode pas du besoin d’attention et de tranquillité que lui réclame son épouse, qu’il ne traite avec guère plus d’égard qu’un objet et infiniment moins que ses invités de plus en plus nombreux.

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Dans sa démarche jusqu’au-boutiste, Darren Aronofsky ne met jamais le pied sur la pédale de frein, pas plus qu’il ne s’interdit de tout montrer lorsque l’horreur s’invite pour de bon dans le récit. La maison transformée en  « théâtre bizarre », le film n’évite pas de tomber parfois dans le grotesque, le gore, le mauvais goût, la fausseté (volontaire) même des interprétations notamment de Ed Harris (par ailleurs fantastique tout comme Michelle Pfeiffer); ce que  nous montre la caméra étant « filtré » par la paranoïa et les angoisses qui gagnent Jennifer Lawrence. On peut parfaitement être perturbé puis agacé, par ce drôle de spectacle, créé par un metteur en scène inspiré comme jamais et ayant manifestement l’intention de ne rien concéder, quitte à s’autoriser quelques facilités et à user d’un symbolisme qui ne brille pas par sa légèreté. Mais pour peu que l’on reste toujours connecté au film, investi dans ce parti pris cinématographique qui ressemble à une performance artistique au MOMA, alors, on ressort de Mother éreinté, déstabilisé, mais avec le sentiment d’avoir vécu une séance inoubliable et vu l’œuvre la plus folle du plus radical des réalisateurs américain « mainstream ».

mother affiche cliff and co

Titre Original: MOTHER

Réalisé par: Darren Aronofsky

Casting : Jennifer Lawrence, Jarvier Bardem, Ed Harris,

Michelle Pfeiffer …

Genre: Thriller

Date de sortie: 13 septembre 2017

Distribué par: Paramount Pictures France

4,5 STARS TOP NIVEAU

TOP NIVEAU

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