Critiques Cinéma

LE CINQUIÈME ÉLÉMENT (Critique)

SYNOPSIS: Au XXIII siècle, dans un univers étrange et coloré, où tout espoir de survie est impossible sans la découverte du cinquième élément, un héros affronte le mal pour sauver l’humanité.

Comme souvent chez Luc Besson, tout est mis en place au travers du plan d’ouverture. Celui du Cinquième Élément a pour caractéristique de renouer avec un effet de style longtemps associé au réalisateur : une caméra en plongée qui survole à grande vitesse une étendue difficile à définir, avant de se redresser à l’horizontale face à la direction du travelling, ce qui clarifie l’environnement proposé et fait alors apparaître le titre du film. Après le métro de Subway, la surface océanique dans Le grand bleu, la chaussée mouillée dans Nikita et le secteur de Central Park dans Léon, le choix d’une nuée d’astéroïdes axée en direction d’une constellation ne laisse aucun doute sur l’ambition de ce septième long-métrage : s’évader à toute vitesse loin de la Terre. Pour le cinéaste, tracer une ligne de fuite, c’est déjà vouloir être ailleurs. Rien d’étonnant là-dedans, car toute la filmographie de Besson se résume à cet état d’esprit : créer quelque chose qui échappe aux contraintes du réel pour au contraire soulager la tête et encourager les rêves. Avec cette superproduction pétée de thunes (500 millions de francs !), on pouvait dire qu’il avait enfin trouvé le juste milieu : cette fois-ci, les personnages improbables qu’il ne pouvait jamais s’empêcher de créer n’étaient plus en phase avec une quelconque action contemporaine (on avait fait ici un saut de trois siècles !), et invitaient ainsi à prendre le film pour ce qu’il était, c’est-à-dire le jouet gargantuesque d’un (faux) adulte qui n’avait jamais cessé d’en rêver et qui, part d’enfance intacte oblige, avait enfin eu les moyens de se l’offrir.

Ce qui fait encore aujourd’hui du Cinquième Élément le meilleur film de son auteur tient à bon nombre de critères. Est-ce déjà la virtuosité dingue du filmage, du montage, de la mise en scène ? Il y a sans doute de cela : dans sa façon de concevoir le découpage de ses films en terme de musicalité et de précision, Besson atteint ici un équilibre rare, fort d’un univers multiculturel, surchargé de micro-détails surprenants et de personnages bigger than life, à parcourir dans tous les sens à la manière d’une attraction de fête foraine parfaitement minutée. Qu’il s’agisse pour lui de décrire un personnage ou d’investir un espace surdimensionné à se décoller les orbites, le principe d’évasion reste corollaire d’un regard innocent qui ne désire rien d’autre que de fouiller chaque perspective du décor pour ne rien perdre de ce qu’il offre. Sur le premier point, le réveil de Korben Dallas (Bruce Willis) dans son appartement est une sacrée leçon d’écriture pour saisir l’identité, le fond, l’état d’esprit et les traits de caractère d’un personnage en à peine deux minutes chrono – un simple travelling sur Korben qui range ses étagères en discutant au téléphone et le tour est joué. Sur le second point, le terme « attraction » est clairement ce qui irrigue les veines du projet. Loin d’assimiler le film à un gros Space Mountain sans autre affect que de décoiffer son audience, ce terme désigne surtout l’une des vertus du 7ème Art : épouser un univers jamais vu sur grand écran par le biais d’une mise en scène qui se cale sur notre désir d’immersion, et ce sans s’interdire d’y placer une intrigue captivante.

De là vient la sensation d’assister à un film qui ne cesse de compresser son scénario (une fresque spatiale et manichéenne à résonance biblique sur le combat du Bien contre le Mal) pour s’en tenir à un déluge de couleurs flashy et de mouvements de caméra vertigineux. Le Cinquième Élément est un voyage, ni plus ni moins. Un voyage qui se vit sans besoin absolu d’être intellectualisé. Un voyage que l’on ne peut apprécier qu’en acceptant toutes les escales les plus bigarrées qu’il propose. Mais un voyage que Besson avait pourtant envisagé au départ comme une œuvre pacifique et réconciliatrice, en tout cas plus sérieuse et profonde qu’on pouvait l’imaginer. Certes, ce fameux « cinquième élément » caché par l’intrigue se veut ici une sorte de miroir réflexif pour l’humanité, confrontant cette dernière à un choix décisif face à la réapparition d’un fléau millénaire (« A quoi bon sauver la vie quand on voit ce que vous en faites ? « ). Les détracteurs de Besson ne se sont évidemment pas priés pour guetter là-dedans un amas de naïveté digne d’un gamin de huit ans, et c’était clairement injuste – le final cucul-la-praline de la version longue d’Abyss ne vous semble-t-il pas bien plus naïf en comparaison ? Or, la naïveté peut devenir une force lorsqu’elle est transcendée par autre chose. Tandis que James Cameron en contourne chaque piège par l’universalité d’un propos aussi évolutif que le langage cinématographique dont il ne cesse de repousser les limites, Luc Besson opte de son côté pour le double effet Kiss Cool : l’humour et la production design, tous deux en effervescence.

Le ton ouvertement fun et décomplexé n’est pas ici une esquive sensée dédouaner le film de sa naïveté, mais au contraire un élément qui ne cesse jamais de créer du contraste dans tous les recoins du décor. L’univers graphique du film – conçu en grande partie grâce à l’apport des dessinateurs Jean Giraud et Jean-Claude Mézières – est à ce point blindé de détails qu’il peut à peu près tout s’autoriser. Inutile de se prendre la tête, donc. Besson ne recule devant rien, que ce soit une poursuite aérienne sur fond de la voix orientale de Khaled, un mal absolu résumé à une grosse boule de feu dégueulasse paumée dans le cosmos, un détournement pas bête du placement de produit à des fins de ressort comique (la halte furtive des flics au McDonalds est à pisser de rire !), un amas de fusillades à la Star Wars entre des Mondoshawans (des cousins robotisés de Quasimodo avec la voix de Dark Vador) et des Mangalores (sorte de greffe ratée d’une tête de bouledogue édenté sur un corps de Predator), un showman fracassé du bulbe – l’oublié Chris Tucker – qui insuffle une folie délirante à chacune de ses apparitions, ou encore un trip spatial ultra-mouvementé dans un paradis tahitien artificiel appelé « Fhloston » (clin d’œil au président polynésien Gaston Flosse, que Besson portait en horreur à l’époque). Face à tout ça, inutile de réfléchir : tandis que l’intrigue cherche à réunir cinq éléments, le spectateur accède à l’agitation fusionnelle et permanente de ses cinq sens durant deux heures.

La caractérisation des personnages joue là aussi au yoyo entre sérieux et folie. Bien qu’une fois encore dans la peau d’un policier – ici reconverti en chauffeur de taxi peroxydé – qui finit par sauver le monde, Bruce Willis s’offre ici une pause assez récréative dans une carrière à l’époque beaucoup trop marquée par une prédominance des biceps au premier degré – le sentiment de le voir ici parodier cette tête brûlée de John McClane avec un cynisme contrôlé n’est jamais bien loin. Autour de lui, avec son faciès de simili-Hitler sans la moustache mais avec une jambe de fer, Gary Oldman persiste dans sa redéfinition du bad boy méga-barré (sans pour autant aller aussi loin que dans Léon, avouons-le), tandis que Mila Jovovich – à l’époque plus ou moins inconnue – se la joue gymnaste top-model à perruque orange et panoplie en ruban adhésif. Humains ou extraterrestres, chaque personnage a ici le relief d’une entité mutante, sous haute influence de figures héritées de la bande dessinée et du jeu vidéo, qui se trouve sans cesse une place dans un décor toujours aussi barré que lui – mention spéciale aux costumes à la fois géniaux et improbables signés Jean-Paul Gaultier. Surtout quand les clins d’œil cinéphiles de Besson et son goût du recyclage des figures imposées – lesquelles servent au mieux les composantes d’un scénario archétypal – viennent offrir à l’univers une crédibilité que l’on n’aurait pas soupçonnée.

Au premier regard, on pourrait certes penser à plein de films, de Star Wars à Indiana Jones en passant par Brazil et 2001 l’odyssée de l’espace. Mais cette BD animée ne ressemble qu’à elle-même à force de condenser ses multiples influences dans un ensemble aussi homogène et débordant, avec une fréquence d’au moins trente idées par plan. Besson s’est-il montré un peu trop gourmand par instants ? Peut-être, mais qu’importe. Pleinement acquis à une science du cinéma guidée par la recherche de l’alliance image/son, le cinéaste reste dans son élément et fait tout mieux qu’avant – même la zik techno-rock d’Eric Serra devient ici un compagnon indispensable à la narration. Ce film aura constitué en tout cas une date décisive pour Besson, lequel livrera juste après une très intéressante relecture de Jeanne d’Arc avant de revêtir pour de bon les habits du producteur démiurgique qu’il aspirait secrètement à devenir. Il faudra attendre le génialement sous-estimé Lucy pour le voir accéder de nouveau à cette image de chantre d’un divertissement ambitieux et barré sur lequel sa virtuosité de filmeur-mixeur démiurgique peut vraiment casser des briques. Valerian saura-t-il renouer lui aussi avec cet état d’esprit à la fois sophistiqué et festif de la science-fiction populaire ? On croise les doigts.

Titre Original: THE FIFTH ELEMENT

Réalisé par: Luc Besson

Casting : Bruce Willis, Mila Jovovich, Gary Oldman …

Genre: Science fiction

Date de sortie : 07 mai 1997

Distribué par: Gaumont Buena Vista International (GBVI)

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