Critiques Cinéma

L’AMANT DOUBLE (Critique)

4,5 STARS TOP NIVEAU

amant double affiche cliff

SYNOPSIS: Chloé, une jeune femme fragile, tombe amoureuse de son psychothérapeute, Paul. Quelques mois plus tard, ils s’installent ensemble, mais elle découvre que son amant lui a caché une partie de son identité.

Entre François Ozon et le 7ème Art, il y a toujours eu comme un double jeu. Mieux : un double « Je ». Car voilà un cinéaste qui, en plus de jouer les têtes chercheuses dans des genres très variés qu’il prend souvent plaisir à confondre ou à imbriquer, aura surtout consolidé cette idée très brechtienne que le cinéma crée le mensonge moins par la pure science du découpage que par la mise en place d’entités mouvantes. Et ces entités, fatalement à double visage, ne sont autres que les images et les personnages, avec les premières qui jouent à dérégler – ou à fausser – le schéma interne des seconds. Cette logique de fragmentation identitaire, Ozon n’aura jamais cessé de la répercuter sur le sujet-phare de toute sa filmographie : le désir sexuel, évidemment vecteur de trouble. Et c’est en général lorsqu’il se la jouait bien tordu et vicelard sur le sujet que sa mise en scène tutoyait de jolis pics, comme en témoignaient les brillants jeux de miroirs de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, de Swimming Pool, de Dans la maison ou – dans une moindre mesure – d’Une nouvelle amie. Mais le zénith restait encore à atteindre, faute d’un vertige qui restait plus théorique que sensitif. Cet équilibre tant recherché depuis tant d’années, Ozon le trouve enfin avec L’amant double, thriller gigogne et on ne peut plus complexe qui lorgne à loisir sur la réflexion intemporelle de Brian De Palma autour du caractère duplice des images – au sens large. Les deux cinéastes avaient déjà un point commun : une fascination absolue pour la femme, symbole idéalisé dont il s’agissait généralement de dévoiler la part de fragilité et d’ambiguïté.

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Cette seconde collaboration entre Ozon et la prodigieuse Marine Vacht (trois ans après le bof-bof Jeune & Jolie) laisse à penser que le cinéaste s’est enfin trouvé une muse digne de ce nom, capable de servir en soi de surface mouvante, au physique particulièrement intéressant (elle dégage un puissant sex-appeal au travers d’un look à la fois enfantin et androgyne), sur laquelle ses propres réflexions ne pourront que trouver racine. De là à juger ce rapport à l’image de celui qui reliait Hitchcock à ses actrices, il n’y a qu’un pas. Et de ce fait, le personnage de Chloé se révèle hitchcockien à plus d’un titre. Il suffit de voir l’origine du Mal qui ne cesse de la sadiser, surtout sur le terrain psychologique. Après être tombée amoureuse du psy aimant et protecteur qui l’aidait à guérir du mal intérieur qui la ronge (ne jamais craquer pour son psy est bien LA règle que les héroïnes de thriller ne veulent décidément pas respecter !), cette jeune gardienne de musée découvre que ce dernier a un frère jumeau caché, lui aussi psy mais infiniment plus amoral et vicieux, dont elle devient vite la victime consentante de sa propension au sexe brutal et à la jouissance sans limite. Partagée entre deux hommes-miroirs où chacun ne sera pas bien longtemps le négatif de l’autre, Chloé en vient vite à perdre tous ses repères… Et il vaut mieux ne pas en révéler davantage… On n’ose même pas imaginer ce que De Palma aurait fait d’un tel postulat. S’il n’a évidemment pas son génie d’une mise en scène ultra-vertigineuse qui laisse le spectateur se noyer dans un vertige d’images gigognes et délestées de leur sens premier, Ozon atteint néanmoins le même trouble en travaillant – et son cinéma repose là-dessus – le poids dévastateur du secret sur tout un chacun. Là encore, le non-dit dissimule la vérité supposée jusqu’à suggérer qu’elle n’a été qu’imaginaire (on en prenait déjà le pouls avec la fausse sous-intrigue homo-amicale de Frantz ou la valse des identités féminines de Swimming Pool), l’implicite ne devient explicite qu’au travers d’images qui appartiennent potentiellement au registre du fantasme (les réveils en poupées russes de Chloé le prouvent), et une personnalité clairement identifiée au départ peut vite révéler sa nature d’apparence suspecte, chuchotée en douceur au gré d’un cadre ou d’un raccord de plan. Dès lors, c’est au spectateur de déchiffrer « l’image qui ment » afin de déceler le vrai sujet – et donc la vraie nature – d’un cinéaste éminemment double. Et quoi de mieux qu’une exploration de la gémellité pour que la patte Ozon se déshabille enfin, révélant dans son plus simple appareil cette enveloppe de narration transgenre où vouvoyer la surface revient à tutoyer la profondeur ?

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Ce n’est certes pas la première fois que le thème se voit décliné dans le cadre d’un thriller : au-delà d’en remettre une couche sur Brian De Palma (Sœurs de sang), on pourrait aussi citer d’autres cinéastes influents en la matière, à l’instar de Robert Mulligan (L’autre), de Spike Jonze (Adaptation) ou même de Shinya Tsukamoto (Gemini). Mais il y a bien un autre film – et quel film ! – auquel on pense immédiatement : Faux-semblants de David Cronenberg. Là encore, l’idée d’un trouble identitaire et sexuel faisant se confondre deux individus physiquement identiques et psychologiquement opposés, avec, en guise d’arbitre qui perd tous ses repères amoureux, une femme atteinte d’une étrange difformité organique (le triple utérus de Geneviève Bujold est ici remplacé par… chut !). Mais surtout cette mise en scène épurée et symbolique, révélant sous le vernis de la sophistication visuelle tout un champ lexical de la mutation organique et du vertige mental. Il suffit à Ozon de cadrer son héroïne dans des entrelacs d’escaliers en spirale (très Vertigo, tout ça), de l’isoler dans des espaces géométriques abstraits (voir les scènes où elle est assise dans le musée) ou de la filmer dans une série de vitres décalées (son reflet se décompose plusieurs fois pour finalement se recomposer dans une seule vitre) pour tout dire de la fragmentation interne dont elle est malgré elle le sujet d’expérience. Il lui suffit aussi de jouer sur les perspectives des décors, en particulier ceux de ce musée riche en créations bizarroïdes qui semblent « avaler » Chloé (photos gore abstraites, contre-plongées sur des poutres en bois qui se tordent, enchevêtrement de chairs indistinctes à la Lovecraft, etc…) pour tout insinuer autour du malaise organique qui la ronge.

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Si l’on ajoute à cela des seconds rôles plus qu’inquiétants (une Myriam Boyer en voisine polanskienne, un félin très voyeur et pas très net, etc…) et une mise en scène sous influence qui intensifie le malaise par de redoutables choix de montage (certaines scènes se terminent avant d’avoir donné leur point final), la sensation de voir la réalité se dérober dans un gros trompe-l’œil identitaire se mue vite en paranoïa croissante. Et comme le trompe-l’œil est une façon comme une autre de se jouer des règles de la réalité afin de capturer l’invisible (ce que l’on veut nous cacher), Ozon ne cache rien de son voyeurisme. Mieux encore, il va jusqu’à inciter le spectateur à devenir son complice d’une authentique chasse à l’intimité. S’infiltrer, oui, mais partout. Dans les actes sexuels pratiqués, lesquels iront ici de la levrette « à l’envers »(Chloé baise Paul avec un ceinturon-godemiché !) jusqu’au triolisme fantasmatique entre une femme et des jumeaux (on y retrouve là aussi ce trouble homo-érotique déjà implicite dans Faux-semblants). Dans ce plan inaugural surréaliste qui fait se confondre l’intérieur d’un vagin avec un œil de femme (Buñuel aurait adoré). Dans cette valse des identités sexuelles sur fond de psychologie médicale, avec un goût du trouble et de la duplicité que n’aurait pas renié le Pedro Almodovar de La piel que habito. Les faits sont là : en se montrant toujours plus tordu à mesure qu’il nous tord les neurones et les tripes, Ozon n’aura jamais été aussi brillant, aussi virtuose, aussi dérangeant. L’homme en double, on supposait déjà que c’était lui. On avait raison.

Titre Original: L’AMANT DOUBLE

Réalisé par: François Ozon

Casting : Marine Vacht, Jérémie Renier, Jacqueline Bisset…

Genre:  Thriller, Erotique

Date de sortie : 26 mai 207

Distribué par: Mars Films

TOP NIVEAU

 

 

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3 réponses »

  1. Je l’ai vu le lendemain de sa sortie.
    Pas aussi dithyrambique que vous mais bien aimé. Sous le charme du couple Renier/Vacht.

  2. Je partage totalement le point de vue de cet article sur le film. Absolument bien interprété ( Sublime Marina Vatch , troublant J Renier, ) il m’a vraiment plu et intéressée . C’est un vrai thriller psychanalytique que j’ai vu, regardé comme on analyse un rêve, en y déchiffrant les fragments, en en faisant une lecture symbolique. Justement tout le talent de Ozon , est bien d’avoir si bien capté la question du désir sexuel qu’il soit empêché , interdit ou délivré , dans une exploration de l’inconscient plutôt bien mise en scène, abordant tous les travestissements du fantasme.

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