Critiques Cinéma

TRASH HUMPERS (Critique)

SYNOPSIS: Nashville, Tennessee. Une série de saynètes mettant en scène des dégénérés masqués qui évoquent un croisement entre des vieux et de l’herpès. Ils tournent autour de la caméra, maltraitent tout ce qui leur passe sous la main, hurlent et tuent sans raison apparente leurs voisins « normaux » après avoir récité des vers de poésie foireuse. 

En plein festival de Cannes 1995, le monde entier faisait soudain la connaissance d’un certain Harmony Korine, à l’occasion de la diffusion de Kids, premier long-métrage de Larry Clark, dont il avait écrit le scénario à seulement 20 ans. Ce film générationnel sera suivi deux ans plus tard par la première réalisation de Korine, Gummo, peinture saisissante et dérangeante de l’univers redneck qui creusait le filon d’une jeunesse larguée au sein d’un quotidien résolument glauque. Et par la suite, c’est peu dire que le hipster trash n’avait jamais réussi à transformer ce brillant essai. En effet, bien avant de revenir en force avec l’ouragan fluo-pop Spring Breakers en 2012, Korine avait fini par emprunter une voie plus triste, noyant son spleen dans le crack et les putes, faisant même un court passage par la case prison, mais trouvant malgré tout le temps de bricoler trois films ultra-confidentiels, pour le coup à l’extrême lisière du je-m’en-foutisme. On pouvait y trouver un essai pro-Dogme sans grand intérêt (Julien Donkey-Boy), un dispositif pseudo-poétique sans aucun affect (Mister Lonely), et surtout ce très étrange Trash Humpers – les « baiseurs de poubelles » en VF – qui n’avait clairement aucune chance de trouver un jour le chemin des salles obscures. Ayant initialement conçu son film comme une « cassette vidéo découverte dans un fossé », Korine avait même envisagé de le sortir anonymement en le déposant au hasard devant des magasins – il abandonna l’idée lorsqu’il comprit qu’une telle action lui impliquait de perdre le copyright du film.

Il faut dire que le résultat, aisément résumable à une version arty de Jackass, a tout du geste punk, d’un pur concentré de chaos plastique et d’esthétisme vintage à mille lieux du format cinéma, là encore inscrit dans une Amérique white trash pour laquelle Korine porte un attachement illimité. Sa fascination pour la marginalité et le « cauchemar américain » atteint ici un point de non-retour difficilement égalable, et pour cause : ici grimés en vieillards lubriques, Korine, sa femme Rachel (l’une des quatre bombes de Spring Breakers) et ses amis errent dans les rues de Nashville en jouant les sociopathes décomplexés. Leurs actions sont aussi absurdes que dépourvues de sens : baiser toutes sortes d’objets (des poubelles, des poteaux électriques, des boites aux lettres, etc…), fracasser des téléviseurs à coup de marteau, forcer deux énergumènes à bouffer des pancakes arrosés de savon liquide, filmer un corps nu (un cadavre ?) dans un terrain vague en chantonnant une chanson à la gloire de Satan, écouter le speech ironique d’un vieillard habillé en soubrette avant de le zigouiller dans sa cuisine, filmer des baskets tâchées de sang, casser des néons de garage avant de danser sur les morceaux de verre, faire les marioles avec une lampe-torche en pleine nuit, taper la causette à des WC ou à une bouche d’égout, faire du vélo en traînant une poupée dans des flaques de boue, on en passe et des meilleures…

C’est bizarrement la créatrice de mode Agnès Troublé (également productrice récurrente des dernier films de Korine, dont celui-ci) qui définit le mieux un tel projet : « Un film ? Encore bien plus que ça… L’Amérique délaissée, livrée à elle-même, celle qui survit en se livrant à des jeux trash ! ». On aurait presque envie de ne pas aller plus loin dans l’analyse. Sauf que si les amateurs du cinéma de Korine ne seront pas si déroutés que ça par le résultat, Trash Humpers a tout de même le grand mérite de pousser le critique de cinéma à se poser un cas de conscience. Face à un objet filmique qui flatte à ce point la néantisation totale de l’art cinématographique (bandes VHS usagées, image dégueulasse, son atroce, acteurs en surjeu, récit inexistant, montage effectué les yeux fermés), le rejet serait amplement mérité pour cette « décharge publique » du découpage. Sauf qu’une telle absence de finalité, tant thématique que sensorielle, incite à s’interroger… Grimer des acteurs en vieillards pour tout exagérer ? Ok, on voit l’idée… Utiliser le format VHS comme provocation pour adresser un gros « fuck » à la galaxie du 7ème Art ? C’est un peu facile, mais admettons… Relents de contestation rebelle, flattant l’ode au vandalisme gratuit en réaction à un quotidien trop déprimant ? C’est là que ça coince : l’humour est ici absent a contrario de celui qui englobait le concept immature de Jackass, et surtout, ce néant narratif a vite fait de figer le geste anarchiste de la bande à Korine à force de le laisser tourner en boucle sans raison pendant près de 78 minutes. Gummo contenait suffisamment de personnages marquants et d’instantanés émouvants pour fonctionner sans réelle trame narrative, mais là, on sent clairement comme un vide. Korine réussit parfois à composer une ou deux scènes qui sortent un peu de l’ordinaire, à l’image de ce gamin qui explique comment torturer une poupée ou de ce vieillard allongé sur un lit qui joue de la trompette en disant un peu n’importe quoi. Sauf que le regard d’un auteur attaché à une sous-vie glauquissime (le film part visiblement des souvenirs de sa jeunesse) se noie dans une stylisation zéro qui donne souvent plus envie d’arrêter le visionnage que d’en percevoir la porte de sortie (laquelle n’en sera d’ailleurs pas une). Trash Humpers a donc cela de profondément gênant qu’il joue la carte du doigt d’honneur vide de sens et n’arrive même pas à élever son slapstick trash-punk vers de vrais sommets de stimulation sensitive. A ce jeu-là, des films comme l’enragé Ex Drummer de Koen Mortier ou le récent Apnée de Jean-Christophe Meurisse lui dament le pion sans se fouler. La grosse blague domine ici, mais elle ne fait hélas ni rire ni pleurer ni hurler. Elle se contente juste de nous frustrer, soit pile poil ce qu’il fallait éviter. Ceci n’est pas un film. Juste un curieux non-film.

Titre Original: TRASH HUMPERS

Réalisé par: Harmony Korine

Casting : Harmony Korine, Rachel Korine, Travis Nicholson…

Genre: Epouvante-Horreur

Sortie le: 07 mars 2017

Distribué par: Potemkine

ASSEZ MAUVAIS

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