Critiques Cinéma

LUMIERE ! L’AVENTURE COMMENCE (Critique)

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SYNOPSIS: En 1895, les frères Lumière inventent le Cinématographe et tournent parmi les tout-premiers films de l’histoire du cinéma. Mise en scène, travelling, trucage ou remake, ils inventent aussi l’art de filmer. Chefs-d’œuvre mondialement célèbres ou pépites méconnues, cette sélection de films restaurés offre un voyage aux origines du cinéma. Ces images inoubliables sont un regard unique sur la France et le Monde qui s’ouvrent au 20e siècle. Lumière, l’aventure du cinéma commence ! 

On pourrait faire simple en disant qu’un cinéphile a fait un film de cinéphile pour les cinéphiles, mais ce serait injuste pour les néophytes en matière des origines du 7ème Art. On pourrait s’en tirer par une pirouette en résumant ce film à une simple juxtaposition de quelques-uns des films des frères Lumière (on en voit ici 108 parmi un bon millier de films, ce qui est déjà pas mal), mais ce serait réducteur pour évoquer l’émotion qu’il parvient à susciter. On pourra surtout faire preuve de simplicité en admettant que si Lumière ! n’est pas à proprement parler un « film de cinéma », il constitue malgré tout un document précieux, pour ne pas dire inestimable, grâce auquel, sous l’œil savant et amusé de ce cher Thierry Frémaux, toute la sève de notre art préféré s’extrait soudain de l’écorce du temps. Même en étant plus ou moins calé sur les fondements du langage cinématographique, même en ayant en tête tout une approche purement subjective de ce médium, même en ayant en tête que ce que l’on voit ici constituera les vestiges d’une longue aventure, la crainte d’assister à une juxtaposition de reliques filmiques aura vite fait de fondre comme neige au soleil, tant la modernité de ces petits films de 50 secondes chacun nous scotche la rétine, encore plus au vu d’un travail de restauration absolument bluffant qui remet les frères Lumière sur le devant de la scène – mais ne l’ont-ils jamais été ?

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Se présentant moins comme un réalisateur que comme un compositeur et un commentateur (il suffit de regarder l’affiche), Thierry Frémaux met ici à profit sa longue expérience de directeur de l’Institut Lumière de Lyon pour évoquer cet instant magique où se dessine un trait d’union entre un art qui se crée et un monde qui se transforme. Le premier capturera à tout jamais le second, mais pas dans le sens où on pourrait l’entendre. En effet, dès le début de ce film où le tout premier film – la sortie des usines Lumière – prend chair en passant tout doucement des images fixes aux 24 images par seconde, et ce jusqu’aux 107 autres films tournés entre 1895 et 1905 que l’on découvrira ici, le supposé « enregistrement du réel » que l’on prêtait aux frères Lumière n’est qu’affaire de cadres, d’angles, de perspectives, de diagonales, de symétrie, d’échelles de plans, de spatialisations, de profondeur de champ. Soit une grammaire où la « place parfaite » de la caméra – que Frémaux définit ici en citant une phrase de Raoul Walsh – impose un regard nouveau et stylisé sur le monde au lieu de s’en tenir à un banal cliché photographique animé. De quoi couper court à cette théorie fumeuse sur l’antagonisme Méliès/Lumière, voulant à tout prix opposer la prédominance de l’imaginaire chez l’un à la captation obsessionnelle du réel chez les autres. La force évocatrice des plans des frères Lumière tient ici dans une idée : la réalité n’est pas un cliché à animer mais une matière à magnifier. Et le cinématographe, en voyageant globe-trotter des quartiers de Lyon jusqu’aux confins du continent africain, se charge de styliser ce réel par un langage détourné qu’il s’agit de maîtriser et qui encourage l’évasion, pour ne pas dire cet imaginaire tant convoité.

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Bénéficiant d’un chapitrage thématique tout à fait adapté, Lumière ! englobe sur 85 minutes toute l’évolution des films du catalogue, mais évite une narration trop chronologique qui n’aurait pas manqué d’assommer l’esprit au lieu de l’éclairer. La digne pédagogie du film tient dans sa façon de tout relier par thème, osant parfois des sauts dans le temps pour évoquer des détails malicieux (à titre d’exemple, citons le film L’arroseur arrosé dont l’existence de deux versions assez différentes est ici révélée) ou des événements hasardeux qui auront joué pour beaucoup dans l’impact de ces films. Sur ce dernier point, on reste sidéré d’en apprendre tant sur ce petit film illustrant la destruction d’un mur de béton par une équipe d’ouvriers dirigés par Auguste Lumière (lequel faisait souvent l’acteur pour son frère Louis) : celui-ci sera involontairement repassé en arrière par le projectionniste à la fin de la projection, ce qui créera une forte impression dans la salle (y compris chez les employés des frères Lumière !). Sans parler de quelques petites anecdotes croustillantes que Frémaux, l’œil décidément avisé et affûté, se charge de déceler dans chaque recoin du cadre : surjeu récurrent des acteurs (les figurants jouant avec malice de la présence du cinématographe et allant même jusqu’à regarder furtivement la caméra), infiltration de l’équipe technique dans le champ (voir le bras de Louis Lumière qui clôt l’un des films), enjeux narratifs pas toujours faciles à clarifier (ce que l’on comprend en voyant une bagarre entre matelasseuses qui vire au bordel absolu et une partie de pétanque où tout le monde joue n’importe comment !).

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Pour autant, et il fallait bien s’y attendre, Frémaux fait souvent en sorte que son analyse subjective du style des frères Lumière pèse le plus possible dans la balance, ce qui crée des impressions variées – c’est bien là le seul micro-défaut que l’on pourra relever dans cette entreprise. Autant l’entendre évoquer ses goûts personnels en indiquant quel est selon lui le plus beau film des frères Lumière n’est pas un problème en soi (d’autant que ses analyses sont d’une remarquable précision), autant l’entendre théoriser la présence d’une bouteille de scotch au premier plan sur un film représentant un petit déjeuner « typiquement français » est assez capillotractée. Mais d’un autre côté, comment lui en faire le reproche quand la fascination exercée par le 7ème Art pousse si souvent l’exercice critique vers ses ultimes retranchements ? Au vu du chapelet d’expérimentations qu’il illustre sur 85 minutes qui passent à toute vitesse, Lumière ! n’a finalement rien d’un film de cinéphiles, mais tout d’un vrai film cinéphile, tout simplement. Tout comme le cinéma était déjà au sommet alors qu’il venait tout juste de démarrer son voyage éternel, les lumières d’Auguste et de Louis brilleront à tout jamais. Merci Thierry.

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Titre Original: LUMIÈRE ! L’AVENTURE COMMENCE

Réalisé par: Thierry Frémaux

Casting : Thierry Frémaux

Genre: Documentaire

Sortie le: 25 janvier 2017

Distribué par: Ad Vitam

4 STARS EXCELLENTEXCELLENT

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