ENTRETIENS

Entretien avec Benjamin Fau, co-auteur du Dictionnaire des Séries Télévisées: « on a vraiment voulu que ce soit un ouvrage incarné… »

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La seconde édition du Dictionnaire des séries télévisées est en librairie depuis le mois d’octobre. Nous avons demandé à Benjamin Fau, l’un des deux auteurs, de nous raconter les coulisses de la création de cet ouvrage somme impressionnant. Entretien.

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur:

Au cours des années 2000, les séries télévisées ont acquis leurs lettres de noblesse, et certaines font jeu égal avec les meilleures productions cinématographiques. Cette deuxième édition du Dictionnaire des séries télévisées entend offrir aux lecteurs débutants, amateurs ou éclairés, un regard d’ensemble – autant descriptif que critique – sur la production télévisée de ces quatre-vingts dernières années. Chaque notice présente ainsi les informations techniques indispensables (créateur, acteurs, production, diffusion…), une note d’appréciation, un « pitch » de départ, et l’opinion de son auteur.

Environ 4 200 entrées – plus de 900 nouvelles et des centaines actualisées – traitent de la totalité des séries diffusées en France depuis l’origine de la télévision. Se côtoient ainsi Chapeau melon et Bottes de cuir, Dr House, Thierry la Fronde, Les Experts, Dallas, Seinfeld, Six Feet Under, Sur écoute, Mad Men, Falco, True Blood, House of Cards, Derrick, Downton Abbey, Friends, Les Soprano, Game of Thrones, Columbo ou encore Breaking Bad, époques et genres confondus. À ce corpus s’ajoutent un glossaire du jargon sériephile, une bibliographie et deux index.

À la fois sérieux mais ne manquant pas d’humour et agréable à lire, ce dictionnaire est une véritable intégrale, exhaustive, critique et passionnée – un ouvrage de référence indispensable.

Quand vous décidez de vous lancer dans l’aventure du Dictionnaire des Séries Première édition, vous vous rendez compte immédiatement de l’ampleur de la tâche ?

On savait que c’était un travail de fond, qu’il allait nous falloir plusieurs années de recherche et pas mal de temps de rédaction proprement dite. Je pense qu’on avait en tête deux ou trois ans de travail. Mais je ne pensais pas être encore là pour parler du Dictionnaire presque dix ans après avoir commencé à travailler dessus… Avec Nils (C. Ahl, NDLR), on a dû commencer à en parler vers 2006 ou 2007 au plus tard, je pense… On a passé deux ans uniquement à collecter un maximum d’informations, puis vers 2009, on avait trouvé un éditeur et on s’est attelé à la rédaction des notices. J’ai arrêté d’écrire les dernières notices de la deuxième édition en mai 2016… Ça a l’air long, comme ça, mais en fait, c’est passé super vite. Enfin pour moi. Pour mes proches, c’est moins sûr…

Quelle était votre formation à Nils C. Ahl et vous et comment avez-vous l’un et l’autre décidé de vous atteler à ce projet ?

On se connaissait depuis nos études supérieures, et on avait partagé plusieurs fois des petits boulots dans l’édition (des réécritures, des corrections, des traductions, etc.). On s’est retrouvé également ensemble à piger pour Le Monde des Livres, même s’il y est resté beaucoup plus longtemps que moi. Bref, à force de travailler ensemble, on a cherché des projets à réaliser en commun. Le Dictionnaire n’est surement pas le premier dont on a parlé, mais c’est celui qu’on a fini par concrétiser. Comme énormément de monde depuis le début des années 2000, on regardait et on parlait beaucoup de séries télé autour de la machine à café. Et on s’est dit qu’on manquait de littérature sur le sujet. J’avais lu Les Miroirs de la vie de Martin Winckler, (Éditions Le Passage, NDLR) il y avait un excellent bouquin généraliste d’Alain Carrazé chez Hachette, je crois (Les Séries télé, Toutes les Clés, Alain Carrazé Éditions Hachette Pratique NDLR), et le Pour les Nuls de Marjolaine Boutet, (First Éditions, NDLR) mais à part ça… Les magnifiques et passionnants ouvrages de 8e Art étaient difficiles à trouver, et les deux ouvrages au format proche du nôtre, le TéléFeuilletons de Jelot-Blanc et le Guide Totem de Winckler et Petit commençaient à dater. Les annuaires en ligne (Wikipédia, IMDB, Annuseries) étaient déjà là, un peu moins riches qu’aujourd’hui, mais ils ne donnaient que des infos techniques, là où on avait envie de lire, d’écouter quelqu’un nous parler de séries. Ça existait pour le cinéma ou la musique, pourquoi pas pour les séries ?

Comment vous êtes-vous réparti les séries à traiter ?

Le plus simplement du monde : avec un tableau Excel. Enfin l’équivalent en ligne de Google, plus exactement. On avait un grand tableau Excel avec le listing de toutes les séries qu’on devait traiter, on piochait dedans et on le mettait à jour au fur et à mesure. On s’était simplement mis d’accord sur le partage d’une trentaine de séries, celles qu’on préférait et/ou celles sur lesquelles on pensait faire une notice assez conséquente. Il a fallu faire des arbitrages : j’ai abandonné à Nils, la mort dans l’âme, A la Maison-Blanche ou Doctor Who, tandis que lui me laissait The Wire, par exemple. Mais globalement, ça s’est fait très naturellement.

Quelques séries sont traitées par d’autres rédacteurs également ?

Oui, Nils et moi avons assuré 85-90 % des notices, mais on a également fait participer des contributeurs. Je pense notamment à Romain Monnery (excellent romancier, allez voir du côté du catalogue du Diable Vauvert) qui connaissait comme sa poche les comédies américaines contemporaines, et à Stéphane Rose (des Gérard de la Télé, mais aussi des éditions de la Musardine) pour son humour et sa connaissance encyclopédique des séries érotiques (en général très piteuses). Certains sont venus pour une seule série, qu’ils tenaient à défendre : par exemple Florent Loulendo, qui signe la passionnante notice sur Les Soprano. Au final, on a été 25, je crois, à écrire dans le Dictionnaire, même si Nils et moi gardions le « final cut ».

Comment réussi-t-on à convaincre un éditeur de publier une telle somme ?

Difficilement… En fait, on a bien mis deux ans à tourner dans Paris avant que les éditions Philippe Rey disent banco. On avait eu plusieurs contacts encourageants, avec des éditeurs plutôt intéressés par le projet en tant que tel, mais assez frileux. On nous disait, en gros, « ah c’est passionnant, oui, apportez-nous le manuscrit et on ne le publiera sans doute, oui  ». Mais, compte tenu de la quantité de travail induite par le projet, on avait besoin d’un contrat et d’un budget avant de se lancer corps et biens dedans. Et là-dessus, ça bloquait. Il aurait fallu démarcher avec le livre fini, mais c’était concrètement impossible. Philippe Rey a été le premier à nous proposer un contrat et un budget (servant notamment à payer les contributeurs). La légende voudrait que ce soit son fils qui l’ai convaincu, le soir où il est rentré chez lui après avoir rencontré Nils qui lui avait présenté son projet. « Oh oui, papa, fais-le chez toi, un « dictionnaire des séries », c’est trop cool ! » Mais on ne peut pas en jurer, nous n’étions pas là… En tout cas, ça prouverait que ça vaut parfois le coup de parler boulot à la maison…

Aviez-vous un ou des ouvrages référents sur lesquels vous vous appuyiez pour définir ce que vous souhaitiez faire et pour créer l’architecture du livre ?

On tenait à la forme du « dictionnaire ». En fait, on pensait au départ plus à une « encyclopédie », avec des entrées pour les genres, les thèmes, les grands créateurs, les termes, les formes…. Tout ça en plus des séries. Mais ça s’est avéré impossible, car beaucoup trop volumineux. On s’est reconcentrés sur le « dictionnaire » des « séries » proprement dit. Nils est plutôt un cinéphile, il avait en tête les dictionnaires de Jacques Lourcelles ou de Jean Tulard. Moi, je venais plutôt de la critique rock, alors je pensais au Dictionnaire du Rock dirigé par Michka Assayas.

Quels ont été les choix éditoriaux que vous vous êtes fixés ?

On voulait que le Dictionnaire soit abordable, mais lisible : on devait rester dans la limite d’un seul volume, et avec une maquette confortable pour lire. On a donc limité notre corpus : comme je l’ai dit plus haut, on a abandonné tout ce qui était périphérique (à l’exception d’une introduction historique et d’un glossaire bien fourni). De manière assez évidente, on était d’accord pour ne traiter que les séries diffusées en France de manière « traditionnelle » (c’est-à-dire avec un diffuseur dédié, chaîne de télévision ou fournisseur de VOD), en excluant donc toutes les Webséries, qui méritent un ouvrage à part entière (il existe, il vient de sortir, et il est signé Joël Bassaget, d’ailleurs (Éditions Glénat NDLR)). Il a fallu déterminer une limite basse du nombre d’épisodes, et on est tombé d’accord sur six épisodes. Ç’aurait pu être 8 ou 4, mais en montant à 8, on passait à côté de pas mal de très belles miniséries, et en tombant à 4, on traitait des fictions qui ressemblaient surtout à des longs films coupés en 4 ou 5. Donc : 6. Pourquoi pas ? Enfin, très tard dans l’écriture, on a fini par abandonner l’idée d’intégrer des séries animées, même celles qui ont marqué l’histoire de la télévision, comme Les Simpsons ou South Park. Là encore, il faudrait absolument un ouvrage à part entière sur le sujet.

Quelles sont les différentes étapes par lesquelles vous êtes passés ?

Comme tout le monde dans le cas d’un travail d’aussi longue haleine, on a eu des coups de mou, un peu de découragement parfois, des coups d’accélérateur d’autres fois… Et puis surtout l’envie de relire des livres ou de retourner au cinéma. Mais c’est plus facile à surmonter à plusieurs, je pense, il y en a toujours un pour faire redémarrer la machine et tirer en avant quand l’autre traîne les pieds.

Certaines séries que vous traitez sont quasi invisibles désormais. Avez-vous écrit vos textes d’après vos souvenirs pour certaines d’entre elles ou avez-vous pu revoir chacune de celles que vous abordez ?

Alors pour le coup c’est extrêmement hétérogène. En fait, les séries qui sont absolument invisibles ne sont pas si nombreuses que cela. Enfin, disons qu’on peut au moins en voir des extraits ou des épisodes, même si la série tout entière est hors de portée. L’INA a énormément de choses dans le domaine français, même si on n’a pas accès à toutes ses archives et que beaucoup de choses sont en cours de restauration. Pour les séries américaines, il y a énormément d’images qui traînent un peu partout, même pour les plus obscures. Bien entendu, nous n’avons pas vu toutes les séries dont nous parlons en intégralité, ce serait inhumain (et impossible). Dans les cas où nous n’avons pas pu dénicher la moindre image de la série, c’est indiqué dans la notice, qui est alors strictement informative et neutre, évidemment. Il y a même eu des cas où on n’a jamais pu trouvé davantage qu’un titre et qu’un bout de casting, même pas de résumé ni rien d’autre. Mais ce sont des cas exceptionnels. Pour le reste, on s’est procuré des images et des infos par tous les moyens possibles (y compris certains dont je ne ferais pas la promotion ici). Je ne pense pas que l’on ne se soit jamais fié uniquement à nos souvenirs, ou alors pour des séries très récentes qu’on avait vues au moment de la diffusion. C’est dangereux, les souvenirs : Arnold & Willy ou Madame est servie, c’était beaucoup plus drôle dans mes souvenirs, par exemple… Mais faut dire que je devais avoir dix ans quand ça passait sur la 5 ou la 6.

C’est un véritable dictionnaire critique que le Dictionnaire des Séries ?

Oui, on a vraiment voulu que ce soit un ouvrage incarné. Pas un annuaire, ou un simple ouvrage de référence sur des données objectives. Déjà parce que tout ça, on l’a déjà à disposition sur le net. « Incarné », au sens où c’est un auteur (nous, le contributeur, etc.) qui parle d’une œuvre (ici, une série) avec une voix qui lui est propre. Avec son avis, son humour. Son analyse, aussi : pas question d’être dans la stricte subjectivité, même si on n’échappe jamais à la subjectivité en critique. J’aime bien l’idée que ce n’est pas grave si on n’est pas d’accord avec une critique, à condition que cela nous provoque, nous force à trouver des arguments contraires, à développer une pensée. L’essentiel, dans un texte critique c’est, selon moi, de développer une grille d’analyse cohérente et conséquente, mais aussi de susciter l’intelligence et la curiosité du lecteur.

La manière de consommer les séries a-t-elle encore évolué depuis la première édition du Dictionnaire des Séries ?

Oui, on a accès à encore davantage de séries qu’avant, et à la demande. Quand on a commencé à travailler sur le Dico, c’était le début de la fin de l’âge d’or du coffret DVD et la naissance de la VOD. Depuis, la disponibilité (aisée et légales, entendons-nous bien) des séries nouvelles a explosé : la TNT a offert du temps d’antenne en plus pour des séries que les grosses hertziennes avaient du mal à caser avant, et surtout la VOD, OCS, Netflix et consort ont mis à la portée du plus grand nombre de très gros catalogues. Il y a de moins en moins de séries américaines qui restent aux États-Unis, en ce moment : elles arrivent presque toutes d’une façon ou d’une autre, parfois tout au plus après quelques mois, quelque part en France. L’effet de sélection était plus marqué auparavant : maintenant, on a vraiment tout ou presque de ce que produit la télé US, même les choses les plus médiocres. La démocratisation est totale, pour le meilleur et pour le pire. Par contre, au niveau du discours sur les séries, l’évolution est bien moins marquée : on lit encore des choses en 2016 qui nous faisaient bondir en 2000, voir avant. L’Université s’est emparée des séries pour des colloques ou des livres, et la plupart des gens qui parlent de séries, hormis les journalistes « professionnels » et les blogueurs, sont des chercheurs. C’est bien, mais ce n’est pas suffisant. La série télé a du mal à s’affirmer en tant que genre fictionnel à part entière : on la subordonne toujours soit au cinéma, soit au divertissement télévisé « de flux », parce qu’elle partage bien entendu des caractéristiques avec les deux, et dans les médias, ce sont les mêmes qui parlent de cinéma ET de séries ou d’émissions télé ET de séries. Et je ne parle même pas d’un certain discours franchement méprisant, consciemment ou non, qui a encore beaucoup trop souvent cours. Mais la série est finalement un genre jeune, même si ses racines sont profondes dans l’histoire de la fiction occidentale, alors c’est un peu normal, hélas. Un jour viendra une génération pour laquelle ces questions n’auront plus lieu d’être, mais nous n’y sommes pas encore.

Comment s’est décidée et construite cette édition revue et augmentée ?

La première édition était épuisée depuis un moment et ça n’avait pas trop de sens d’en faire simplement une réimpression : l’éditeur nous a donc proposé de mettre à jour le Dictionnaire avec les séries diffusées depuis la parution de la première édition. (On a également rajouté quelques séries qui étaient passées sous notre radar et qui nous avaient été signalées par nos lecteurs.) Nils se consacrant désormais à plein temps à son nouveau travail (d’éditeur du domaine étranger de Phébus), j’ai assuré la quasi-totalité de la mise à jour, avec un coup de main salutaire de quelques contributeurs.

Si vous deviez garder 5 séries du Dictionnaire, quelles seraient-elles et pourquoi ?

Si je devais partir sur une île déserte avec cinq séries, ce serait probablement : The Wire, parce qu’il y a dedans une sorte d’équilibre entre force et justesse, romanesque et documentaire que je n’ai jamais retrouvé ailleurs ; A la Maison-Blanche, parce que c’est pour moi le meilleur des antidépresseurs et qu’elle me donne presque envie de croire en la politique (ce qui en ce moment est plutôt louable) ; Chapeau-Melon et Bottes de Cuir, parce que c’est l’un des meilleurs souvenirs de mon enfance et que j’aime toujours d’amour et d’eau fraîche ces personnages et cette atmosphère. Les deux dernières, ce seront sans doute Seinfeld et Doctor Who. Mais entendons-nous : c’est mon choix, en fonction de mes goûts et mon histoire. Si je devais choisir les séries les plus importantes de l’histoire des séries, ce serait par exemple plutôt Le Prisonnier, Hill Street Blues, Les Soprano ou même Urgences ou Buffy contre les Vampires… Des séries qui ont véritablement changé la donne. De toute façon, une réponse parfaitement objective à cette question est impossible, bien entendu.

Quels sont vos projets à venir ?

Lire des livres et aller au cinéma. Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une autre édition du Dictionnaire à l’avenir, en tout cas pas sous la forme d’un volume papier. On est arrivé au bout de ce qu’on pouvait faire avec ce format, je crois. Si j’écris à nouveau sur les séries, ce sera d’une autre façon. Parce que bon, sept ou huit à écrire des notices pratiquement tous les jours… à un moment, on a envie de s’exprimer autrement, même si on est toujours passionné par le sujet. Pour le moment, je vais travailler sur d’autres projets, en tout cas. Je suis en train de finir de traduire un roman de SF qui devrait sortir au printemps prochain, et j’aimerais bien continuer des projets de roman rien qu’à moi que j’ai laissés de côté pour le Dico. On verra bien ce qui m’amuse le plus sur le moment…

Propos recueillis par mail par Fred Teper

Dictionnaire des séries télévisées. Editions Philippe Rey.

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