ENTRETIENS

Entretien avec Frédéric Krivine, créateur de Un Village Français:  » j’ai peut-être senti le besoin d’être seul un peu plus longtemps… »

La première partie de la saison 7 de Un Village Français est diffusée à partir de ce mardi 25 octobre sur France 3.

Cette première partie traite le thème de la mémoire, de la transmission et de la reconstruction. Nous sommes à l’hiver 1945, place à l’après-guerre, à la présence des américains, à la paix mais aussi aux procès et aux règlements de compte…

Remarquable comme à son habitude, la série vous prend dans ses filets pour ne plus vous lâcher et ce avec une subtilité et une justesse incroyable. Pour parler de ces épisodes, de leurs enjeux et de la façon dont ils ont été écrits, nous avons pu nous entretenir avec le créateur et showrunner de la série, Frédéric Krivine, passionné et passionnant.

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Comment réussir à bien terminer une série? Que faut t-il faire pour que les questions qui se posent trouvent toutes leurs réponses et que chaque personnage ait une conclusion à sa hauteur d’autant plus quand il s’agit d’une série chorale?

Dans une série chorale on doit donner une réponse concernant tous les personnages principaux alors quand une série se passe durant la guerre on a déjà un avantage c’est que des personnages peuvent mourir ce qui est déjà une réponse par rapport aux attentes dramatiques du public les concernant. Après il faut trouver une destinée à ces personnages, fermée ou ouverte, et dans le cadre d’Un village Français, une partie des personnages va partir vers un avenir plus ou moins connu et on peut dire qu’on va voir une autre partie des personnages partir vers un avenir connu. Dans la seconde partie de la saison 7, qui sera diffusée l’année prochaine, on est beaucoup plus tourné vers l’avenir, car il y a des séquences qui se passeront des décennies plus tard. La première moitié de la saison était consacrée à la construction des mémoires et la seconde moitié de la saison sera consacrée à comment est ce que la mémoire permet d’imaginer ce qui peut se passer plus tard.

Comment s’est déroulée l’écriture de ces derniers épisodes. Y’a t-il eu une manière différente de travailler du fait qu’il faille développer une thématique pour la saison mais aussi trouver les réponses à toutes les questions posées précédemment?

L’atelier a travaillé un peu moins longtemps. On a écrit en atelier vraiment les arches et les destinées des principaux personnages et ensuite j’ai continué seul. Les six épisodes qui passent là sur France 3, j’ai écrit les scénarios et les dialogues seul, après un développement des arches en atelier. Comme il s’agissait de dire adieu à certains personnages, il y avait quelque chose de plus intime et j’ai peut-être senti le besoin d’être seul un peu plus longtemps.

Y’a t-il une méthode pour faire en sorte que chaque personnage ait une espèce d’équilibre dans leur temps d’apparition à l’écran. N’y en a t-il pas certains que vous souhaiteriez faire vivre encore plus?

Non là c’est assez intuitif. Quand on écrit des séries et notamment des séries chorales en atelier, les outils type tableau de post-it, turning point, sont des outils d’analyse plus que des outils de construction. Pour écrire, moi je tiens à ce que ça reste assez intuitif et à un certain moment du travail on regarde ce qu’on a et on se dit : « est-ce qu’on a assez d’équilibre en terme de personnages, est-ce qu’on a assez d’équilibre en terme de récit dramatique et même pour les comédiens principaux, est-ce qu’ils ont tous assez à manger ? » Par contre je ne construis jamais les choses en pensant à ça, c’est-à-dire, on discute, il y a des scènes qui émergent d’une discussion et qui me paraissent fortes et que j’ai envie de garder, on les met dans notre besace et on les met dans notre tableau de post-it et de story line et à un certain stade du développement je m’arrête, et là c’est surtout moi qui fait ça avec Emmanuel Daucé, nous regardons ensemble ce que nous avons à ce stade et là on va peut-être faire des correctifs. On va se dire « Attention, là on a trop de romance » ou on va se dire « Là il n’y en a pas assez pour tel comédien », bref si on sent quelques chose de déséquilibré on va l’analyser. Pendant les réunions d’atelier, on ne pense pas trop à ça quand même.

Robin RENUCCI (Daniel Larcher)

Robin RENUCCI (Daniel Larcher)

Vous connaissiez la conclusion de la série depuis longtemps ou s’est t-elle imposée d’elle même?

La destinée de Daniel Larcher qui est un peu le personnage clé de voûte, ça je la connaissais assez bien, je savais que de beaucoup de résistants mourraient car c’est une responsabilité historique qu’on doit au public, mais je ne savais pas si ce serait Marie en 1943 ou Marcel en 1944. Ça je n’en savais rien, c’est plus mystérieux comme décision. Comment Hortense allait tourner exactement par exemple, au début de la série, je ne savais pas. Je savais qu’elle serait vivante et que Daniel et elle seraient liés à la fin de la série mais je ne savais pas dans quel état elle serait. Ça, ça s’est imposé petit à petit. Je ne savais même pas que Bériot serait un personnage important. C’était un personnage même pas secondaire, c’était un directeur d’école qui avait une séquence dans la saison 1 mais le comédien m’a tellement convaincu sur cette séquence que j’ai décidé d’en faire un personnage principal. Il y avait un personnage qui devait être très important et qui a disparu très rapidement, c’est le personnage interprété par Francis Renaud, le soldat déserteur, mais comme il était très extérieur au réseau de pouvoir de Villeneuve, j’ai eu du mal à le faire vivre et donc il n’est pas resté.

On voit plusieurs flashbacks durant la saison dont certains avec d’anciens personnages. Au delà de revoir des figures familières, avoir recours à ce procédé était-ce pour éclairer la psychologie des personnages et voir comment leurs actes ou ce qu’ils ont subi avaient influé sur leurs comportements après la guerre?

Moi je parle de la mémoire mais je ne me sens aucun devoir de mémoire, je n’aime pas cette formule. La saison 7 est consacrée aux mémoires au pluriel. Il s’agit de montrer comment les acteurs de la période 40-44 ont commencé à bâtir une mémoire avec leurs récits et ce qu’ils se racontent avec sincérité parfois, avec fourberie et mensonge d’autres fois. Le flashback s’est imposé comme une forme cinématographique en résonance avec ce parti pris. Ce qui m’intéressait dans le flashback, comme ça part du personnage, c’est l’émotion du personnage qui voit quelque chose du passé. Leur fonction n’était ni de faire avancer l’action, ni d’expliquer d’une façon causale, linéaire, le comportement au présent. Il s’agissait de faire naitre une émotion forte et de montrer à quel point les images du passé, vraies ou fausses, reconstruites ou pas, sont présentes dans les actes que nous faisons et dans les choses que nous disons. Le flashback était le meilleur moyen de le faire. On n’en a pas mis énormément, on en a mis très peu venant de ce qui était déjà tourné mais comme c’est la mémoire de la France, la mémoire des évènements et aussi la mémoire de la série, il était légitime d’avoir quelques images du début de la série.

Audrey FLEUROT (Hortense)

Audrey FLEUROT (Hortense)

L’enjeu de la saison est ce que c’était aussi d’explorer la culpabilité des uns et des autres?

C’est surtout vrai pour Larcher principalement, mais c’est aussi comment il s’en dégage en prenant conscience petit à petit du plaisir qu’il a pris à prendre cette position du masochiste. D’autres personnages ne sont pas dans la culpabilité, Suzanne, Antoine ou Bériot ce ne sont pas leurs emplois. Lucienne oui, mais elle c’est vraiment une masochiste hystérique au dernier degré.

On peut voir que de tous les personnages aucun n’est ni tout blanc ni tout noir. Est ce que dessiner des destins contrastés comme ceux là est induit par la période historique où est-ce un vrai désir lié à la dramaturgie?

Ce n’est pas un problème de dramaturgie, c’est une vision de la condition humaine et de la nature humaine telle que j’ai envie de la montrer. J’ai fait pareil pour PJ enfin pour la majorité des 24 premiers épisodes et je ferais pareil pour les prochaines séries. Il s’agit toujours pour moi d’approcher des facettes de la nature humaine, donc ça ne pourra jamais être tout blanc ou tout noir. Ce n’est pas propre à l’occupation en ce qui me concerne.

Est-ce qu’il y a un désir de transmission aux jeunes générations lorsque vous présidez à l’écriture d’Un village français ou est ce que c’est une notion qui est induite par la série elle même?

C’est plutôt une notion induite par la série. Il ne faut pas fuir ses responsabilités. Série de service public vu par 4 ou 5 millions de téléspectateurs et qui passe en plus dans 80 pays, vous pouvez toujours vous dire « vous m’emmerdez, ce sont mes névroses, j’ai pas de compte à rendre », c’est la seule grande série de service public qu’il y aura dans cette génération sur la question et c’est la seule qui aura été diffusée alors qu’il reste des survivants. S’il y en a une autre, ils seront tous morts. Quand vous avez la prétention de parler de votre vision de la nature humaine ça peut faire écho sur les jeunes générations, mais je ne me polarise pas là-dessus.

Quand on arrive à la fin d’une expérience aussi forte en terme d’engagement et d’intensité qu’est ce qui prédomine? Le soulagement?, la tristesse? La frustration? La peur du vide?

Rien de tout ça franchement. On a fait avec Emmanuel Daucé et avec Philippe Tribois (sur les 4 premières saisons) à peu près ce qu’on voulait avec les moyens qu’on nous donnait. Soulagement, je n’irais pas jusque là, mais je vais passer à autre chose. Je suis impatient de faire du contemporain et de pouvoir parler de la France de 2018. J’ai eu envie dès le début d’aller au bout du Village Français donc il n’y a aucune frustration.

Quels sont les projets que vous développez pour l’avenir? Et avez-vous des envies à assouvir dans d’autres domaines que la télévision ?

Le théâtre. J’ai écrit une pièce sur le terrorisme qui va être montée très rapidement. J’ai fait avec mon épouse deux jumeaux qui ont trois ans donc c’est un autre projet de série qui va durer un temps certain. Concernant ce que je développe aujourd’hui, il y a forcément quelque chose qui se fera mais je ne peux pas pour l’instant vous dire laquelle.

Propos recueillis par Fred Teper

Merci à Yoan de Blue Helium.

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