ENTRETIENS

On a tous quelque chose en nous de Belmondo…. Entretien avec Jeff Domenech

A l’occasion de la remise à Jean-Paul Belmondo d’un Lion D’or pour l’ensemble de sa carrière à la Mostra de Venise, nous nous sommes entretenus avec Jeff Domenech qui a co-réalisé le documentaire Belmondo l’Itinéraire et qui est un ami intime du comédien. Il nous raconte son Jean-Paul Belmondo et nous dit comment celui qui était au départ uniquement son idole, a bouleversé sa vie.

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Est ce que tu dirais que Belmondo a changé ta vie et si oui en quoi a t-il influé sur ton existence?

Lorsque tu es gamin dans les années 80 et que tu vois un film avec Belmondo forcément tu t’identifies parce que c’est un personnage qui peut être un grand frère, un papa. Je pense que c’est le cas pour tous les mecs de ma génération, quand j’en parle avec Gilles Lelouche, Jean Dujardin, Albert Dupontel ou Guillaume Canet, on a ces références là. Guillaume un jour à décroché l’affiche du Professionnel, est allé chez le coiffeur et a dit « Je veux la même coupe de cheveux que Belmondo« . Jean Dujardin voit le film L’as des as lorsqu’il est gosse et se dit la chance qu’il a le petit Simon dans le film (Rachid Ferrache) de dormir à la belle étoile avec Belmondo, et Jean, son fils, il l’appelle SimonGilles Lelouche qui me dit tous les dimanches soirs quand il y avait un film de Belmondo sur TF1 c’était la fête à la maison parce que c’était les seuls films qu’on avait le droit de voir avec les films de De Funès. Quand ces mecs là me parlent de ça, je me dis je n’étais pas le seul. Moi, mes premiers souvenirs de Belmondo, mon père avait un petit ciné-club dans le village où on habitait et il passait des films de De Funès, de Belmondo etc… et je récupérais les affiches de films et j’avais l’affiche du Professionnel au dessus de mon lit pendant des années et rien ne pouvait m’arriver car j’avais Belmondo qui veillait sur moi. Je faisais des cahiers Belmondo, je découpais des fiches etc… et c’était mon héros, et Le Professionnel je l’avais eu en cassette VHS à l’époque et je l’avais vu plus de 100 fois. Tu t’identifies à ce gars là qui peut être ton grand frère, qui peut être ton papa et tu te dis voilà la vie c’est ça, c’est des cascades, c’est des coups de poing, c’est des rigolades. C’est le héros de toute les générations Jean-Paul et même avant la nôtre et sur toute la nouvelle génération aussi. A chaque génération, on a un Belmondo qui nous correspond.

Comment tu définirais l’acteur, la star et aussi l’homme?

Pour le connaitre personnellement c’est une seule et même personne parce que comme le dit Claude Lelouch « Belmondo c’est une star, il a son passeport de star, mais il ne s’en sert pas ». Il est resté lui même. L’année prochaine ça fera dix ans que je le connais et je ne l’ai jamais vu refuser un autographe ou une photo. Jean-Paul est une personne qui est d’humeur constante ce qui est très rare et les gens qui ne le connaissent pas et qui le voient pour la première fois disent « il est comme on l’imaginait ». Il est souriant, il a énormément de charisme malgré ses 83 ans, malgré son AVC, il est resté le même et je ne l’ai jamais vu autrement qu’en train de sourire et c’est quelqu’un de très très bienveillant envers tout le monde et pour le vivre au quotidien c’est pas un rôle qui se donne, il est comme ça, ça vient de l’éducation de ses parents et ça déteint forcément sur sa famille. Pour ce qui est de l’acteur il a non seulement su s’entourer mais surtout il a fait son métier en s’amusant, il se faisait plaisir et c’est ce qui se voyait à travers l’écran. Ensuite la star, tu t’en rends compte quand tu vois des étrangers qui viennent voir Jean-Paul. Et c’est tous les jours. C’est là que tu vois que les films ont fait le tour du monde et à quel point Jean-Paul est aimé par le public. Les gens lui rendent le plaisir qu’il a donné pendant des années à travers ses films, les gens lui disent merci, les gens l’embrasse… Et puis Jean-Paul a toujours un petit mot. J’ai une anecdote à ce sujet qui illustre bien la classe d’un mec comme Jean-Paul, de la personne qu’il est. Un jour on rentre très tard à l’Hôtel Martinez, on traverse tout l’hôtel jusqu’aux ascenseurs et un mec arrive en courant en disant « Monsieur Belmondo, mon frère fait son anniversaire au restaurant en face, il vous adore, est-ce que vous pouvez venir? Et Jean-Paul, malgré la fatigue, malgré le handicap, ressort de l’hôtel, retraverse la rue, juste pour aller souhaiter bon anniversaire à un mec qu’il ne connait même pas et rerentre. Ça c’est une image qui est très forte pour moi. Il y a la race des seigneurs et il y a les autres. Jean-Paul c’est une seule et même personne même si il a toutes ces cartes là sur son passeport, il est comme ça.

« Si vous n’aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aimez pas la ville! Allez vous faire foutre ! »

A bout de souffle, de Jean-Luc Godard (1960)

Pour toi lorsque l’on devient ami avec une star est ce que l’on parvient facilement à oublier la figure iconique que l’on admire pour apprécier simplement l’homme?

La première fois que je l’ai rencontré, c’est Georges Lautner qui m’a demandé d’aller le chercher au Martinez. Lorsqu’il m’a invité à m’asseoir pendant les cinq ou dix premières minutes, j’avais tous ses films qui me passaient par la tête. On était en juin 2007, et tout en le voyant, je le voyais avec son visage peint en bleu de Pierrot le Fou, je le voyais avec son caleçon à pois du Guignolo, mais ça Jean-Paul l’a vu de suite donc ça l’a fait rigoler et puis il m’a mis à l’aise de suite. Il m’a dit « Jeff tu vas me tutoyer ce sera plus simple ». Maintenant je le vois même plus comme un acteur… c’est un complice, on se marre. Le seul truc c’est quand on est devant la télé et qu’on tombe sur un de ses films, ça c’est toujours drôle. Il n’aime pas revoir ses films Jean-Paul sauf en général il regarde 5 minutes et puis il zappe, il n’a pas cette nostalgie là, les films sont passés et il ne regarde jamais en arrière. Il adore quand les gens viennent le voir et lui parlent des films mais quand on lui demande quel est son film préféré, il dit que ses films sont comme ses enfants et qu’il les aime tous. Mais il n’est pas là à dénigrer quoi que ce soit, il assume tout ce qu’il a fait. Les premiers temps forcément tu es impressionné quand tu le rencontres mais comme il n’en joue pas et te met à l’aise de suite, ça retombe assez rapidement. J’ai la chance et le privilège d’être ami avec ce monsieur là et oui moi ça a changé le cours de ma vie. Je bossais chez Mcdo et de ma rencontre avec Jean-Paul est née en moi l’idée de faire un film sur sa carrière. Et lorsque je l’ai proposé à Jean-Paul la première fois, là où n’importe quel acteur sensé m’aurait dit « Mais Jeff  excuse moi, t’es directeur d’un Mcdo qu’est ce que tu vas faire un film sur ma carrière? » Jean-Paul m’a juste dit, et c’est pas de la fausse modestie parce qu’il est comme ça « Qui ça va intéresser un film sur ma carrière? ». Et j’ai bien fait de le faire puisqu’on est passé au Festival de Cannes et en prime time sur France 2 le même soir.

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Du coup tu n’as pas eu à le convaincre?

Il m’a dit oui pour écrire quelque chose mais il m’a dit oui sans y croire. Lorsqu’on fait Le Grand Journal, le lendemain de la présentation du film à Cannes, Michel Denisot présente mon bouquin et dit à Jean-Paul « comment avez-vous pu dire oui à un illustre inconnu? ». Et Jean-Paul a dit: « J’ai dit oui à Jeff parce que c’est mon ami et je voulais pas le décevoir mais je lui ai surtout dit oui parce que j’étais sûr qu’il n’y arriverait pas. Mais quand je l’ai vu se battre et mettre trois ans à faire son film, je ne pouvais pas faire autrement que dire oui et venir à Cannes pour défendre son film. » Il a dit oui par bienveillance vis à vis de moi mais il n’y croyait pas  trop. Quand Jean-Paul est arrivé à Cannes sur les marches, les photographes ont baissé les appareils et l’ont applaudi. Ça ne s’était jamais fait en 60 ans de Festival, c’était très émouvant. Les standing ovation avant et après le film c’était aussi quelque chose de vraiment très touchant. Je me souviendrais toujours que j’ai dormi avec la Palme d’Or le premier soir et le lendemain je retourne dans la chambre de Jean-Paul et il m’a juste dit « Jeff merci ». Et ce merci là ça valait tous les efforts, tous les sacrifices que j’ai fait pendant trois ans pour monter ce projet et Dieu sait si ça a été difficile. Si jamais tes lecteurs veulent faire un film ou n’importe quoi, la seule chose à faire c’est d’être persévérant. Moi j’ai eu du mal à le faire, j’ai eu des procès que j’ai gagné, mais à l’arrivée on a réussi à faire le film et c’est l’essentiel. Ma plus grande fierté c’est qu’en dix ans notre amitié ait perduré. On n’a pas besoin de s’appeler tous les jours pour savoir qu’on s’apprécie et qu’on est complices.

« Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent. »

Cent mille dollars au Soleil de Henri Verneuil (1964)

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Pour Belmondo l’Itinéraire, c’est impressionnant la distribution réunie ainsi que tous ces comédiens qui montent tour à tour sur scène pour la soirée de présentation à Cannes ? Quels souvenirs gardes tu de ce moment là avec tous ces comédiens mythiques?

A ce jour ça reste le plus beau jour de ma vie. Lorsque tu arrives au Festival de Cannes et qu’en plus tu habites Cannes c’est énorme. En 1984, mes parents m’invitent pour une journée au Festival de Cannes, j’ai 14 ans, et devant l’Hôtel Martinez y’a un immense poster de Belmondo et mon père me dit « Jeff, mets toi devant, c’est la seule fois que tu pourras approcher Belmondo » et 26  ans plus tard je me retrouve en haut des marches avec Jean-Paul et une Palme d’Or. Pour en revenir à cette soirée, toute la garde rapprochée de Jean-Paul était là, Rochefort, Marielle, Pierre Vernier Bedos, Claudia Cardinale… Ça faisait seulement quatre mois que j’avais quitté McDo et pour moi c’était encore un monde totalement inconnu. Donc on est tous sur l’estrade et Jean-Paul arrive et on lui remet la Palme D’Or et ça il ne le savait pas, on était que quelques uns à être dans le secret, mais je pense que c’était la moindre des choses que le Festival rende hommage à cet immense acteur.

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« Si t’as des volontés à exprimer, une prière que t’aimes bien ou bien un mot historique à balancer, magne-toi, ça va péter dans 5 secondes! »

Flic ou Voyou de Georges Lautner (1979)

Quand tu as préparé ce documentaire est-ce que tu as essuyé des refus de certains comédiens ou réalisateurs et est-ce que tu as des regrets avec le recul?

L’un des premiers que j’ai appelé c’est Godard que j’ai réussi à avoir au téléphone et on m’a dit tu verras le coup de fil va durer 30 secondes, il va te raccrocher au nez et ça a duré plus de cinq minutes. Il m’a écouté, je lui ai parlé du projet et il m’a dit « Je pars en tournage, rappelez moi en septembre ». J’étais tout fier, parce que Godard c’est pas rien, mais quand je l’ai rappelé en septembre, là le coup de fil a duré 30 secondes (Rires). J’ai quelques regrets oui. J’avais une première version avec notamment Romain Duris et Richard Anconina, j’avais aussi Laurent Gerra et j’ai donné ces interviews à la personne avec qui j’ai fait le film (Vincent Perrot NDLR) et il ne les a pas intégrées. Je trouvais ça dommage, Duris est quelqu’un de très rare en interview quand il parle d’autre chose que de ses propres films et Anconina disait de très jolies choses sur Jean-Paul et qu’ils ne soient pas dans le doc, oui ça me gêne un peu. Mon grand regret c’est la séquence finale qui était très différente de celle qui est dans le film. On terminait avec l’extrait d’A bout de souffleJean-Paul remonte les Champs Elysées avec Jean Seberg. Il lui rend son journal en lui disant « Tiens je te le rends, ya pas d’horoscope »… Et Jean Seberg lui demande « C’est quoi l’horoscope ? » et Jean-Paul répond : »L’horoscope c’est l’avenir, j’ai envie de savoir l’avenir… ». Et je faisais un fondu enchainé sur Jean Paul avec sa fille Stella au même endroit sur les Champs Elysées mais de nos jours et Stella qui lui dit … »Mais papa , c’est quoi l’avenir ? » et Jean Paul qui lui dit  » l’avenir … c’est toi. » Mais je n’ai pas pu avoir l’autorisation d’avoir Stella donc on a dû renoncer. C’est le plus gros regret que j’ai sur le film.

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Quels sont les films de Jean-Paul Belmondo qui rythment encore et toujours ta vie et pour quelles raisons? En résumé quel est ton Jean-Paul Belmondo?

Je vais te faire la même réponse qu’Albert (Dupontel): A chaque époque de ta vie tu as un Belmondo qui nous correspond. Les films que je vois le plus souvent en ce moment c’est L’Incorrigible et Le Magnifique. Parce que je trouve que Jean-Paul est en totale liberté surtout dans L’Incorrigible. C’est exactement l’image que j’ai de Jean-Paul, c’est L’Incorrigible. Alors j’adore Un Singe en Hiver, L’homme de Rio, Le Professionnel…, je les regarde souvent, mais je trouve que le vrai Belmondo est dans L’Incorrigible. Il fait les 400 coups, il se déguise, il prend des accents, il fait le con et Jean-Paul aujourd’hui il est toujours comme ça. Son rôle dans L’Incorrigible c’est lui. Je trouve qu’A bout de souffle, les jeunes générations devraient le découvrir. Un singe en hiver aussi c’est juste exceptionnel, c’est une passation de pouvoir entre deux comédiens. Le Professionnel, moi m’a marqué comme tous les mecs de ma génération, Le Magnifique c’est un véritable chef-d’œuvre de la comédie mais je trouve que le rôle dans lequel Jean-Paul est au sommet de son art et à son zénith, c’est dans Itinéraire d’un enfant gâté. Il y a aussi des films de Jean-Paul qui ne passent quasiment plus à la télé comme L’Héritier, Docteur Popaul dont les droits sont bloqués, Par un beau matin d’été de Jacques Deray qui est un film très rare (qui existe simplement en DVD italien) et il y a les dvd de Kean et de Cyrano qui existent et qui donnent la mesure de l’immense acteur qu’il est.

On ne dit pas : »Juif vous avez l’air »… mais « Vous avez l’air Juif ». Si je vous dis : « Con vous avez l’air », c’est pas français. C’est juste, mais c’est pas français.»

L’As des As de Gérard Oury (1982)

Comment appréhende t-il l’honneur qu’il va recevoir à la Mostra de Venise?

Il n’a aucune appréhension. Il reçoit les honneurs avec plaisir, le seul prix qu’il a refusé c’est le César mais il a expliqué pourquoi. Il ne court pas après les hommages, ni après les prix et comme il dit souvent la seule reconnaissance qu’il y a c’est celle du public. Il est touché forcément et comme il l’a dit c’est symbolique pour lui parce que c’est la terre de ses ancêtres, l’Italie. Et il a dit « Je vous promets que cette fois je visiterais Venise sans être accroché à un hélicoptère ». Et que le monde du cinéma rende hommage à cet immense comédien, c’est bien de lui dire « Merci on vous aime » à travers une Palme d’Or ou un Lion D’Or, je trouve ça très touchant.

As-tu des projets professionnels autour de Jean-Paul Belmondo ou d’autres artistes?

J’ai un très beau projet pour lequel j’ai son accord de principe. mais je ne peux rien en dire pour le moment. Mais sinon je travaille sur un doc sur Claude Brasseur qui un autre monstre sacré qui est prévu pour France Télévisions.

Propos recueillis par Fred Teper

Un immense merci à Jeff Domenech, pour sa confiance et sa disponibilité.

 

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