ENTRETIENS

Entretien avec Eli Roth: « Toute violence est difficile à filmer… « 

C’est sur un canapé confortable de la villa Kiehl’s que nous avons eu la privilège d’interviewer Eli Roth en compagnie de plusieurs autres chanceux (CinemaClubFr & Mondociné). En pleine promotion pour la parution e-cinema de The Green Inferno et la sortie française sur grand écran de Knock Knock le 23 septembre, deux longs-métrages présentés en avant-première au festival de Deauville 2015, le metteur en scène s’est prêté au jeu de quelques questions, le temps d’un échange bref mais intéressant.

eli roth deauville

©Olivier Vigerie

Tous vos films sont bâtis de la même manière en terme de construction narrative. Il y a toujours deux parties : d’abord, vos personnages se livrent à des comportements de débauche puis, dans un second temps, ils sont punis pour ce qu’ils ont fait. Pensez-vous que l’on doit être puni dès que l’on commet un pêché ?

Eli Roth : J’aime mettre mes personnages dans des situations extrêmes, les pousser dans leurs derniers retranchements, je ne les vois pas nécessairement bons ou mauvais, ce n’est pas mon travail de les juger. Je ne les juge pas pour ce qu’ils font, j’essaye de les caractériser avec honnêteté. Prenez par exemple Keanu Reeves dans Knock Knock, je pense qu’il n’est pas heureux dans son mariage, mais en apparence, on a l’impression qu’il l’est. Avec sa femme, ses enfants, toutes les photos dans sa maison. Mais si vous faites bien attention et que vous regardez de plus près, sa femme et lui n’ont pas de relations sexuelles, ses enfants veulent qu’il ait absolument une nouvelle coupe de cheveux alors que lui ne veut pas, sa famille le traite comme si c’était leur employé. C’est le jour de la fête des pères, mais tout est ramené à la mère, la maison est remplie de ses œuvres d’art, elle ne fait que parler de ses projets. Ils sont supposés partir tous ensemble ce jour là, mais il doit rester travailler, la mère et les enfants décident de partir quand même, le laissant seul à la maison pour la fête des pères. Le film part de là. Soudainement, ce truc arrive. Deux filles se pointent et lui font savoir qu’elles l’aiment bien, qu’elles le trouvent cool. Ils ont des relations sexuelles ensembles, ce « pêché » finit par arriver, puis le lendemain matin, il se raisonne et essaye de les faire fuir de la maison. Il ne crie pas « waouh » mais leur dit « je pensais que vous étiez parties ».

Prenez l’affaire Ashley Madison (des hacktivistes ont réussi cet été à pirater le site de rencontres adultères AshleyMadison.com, à s’emparer des données de ses utilisateurs, puis à les publier en ligne après avoir tenté d’obliger Avid Media Life, le propriétaire du site, à le fermer, NDLR), ça a concerné 37 millions de personnes. 37 millions de personnes qui ont payé pour tromper leur conjoint(e). C’était un « secret » et maintenant, tout le monde le sait. C’est le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Aux USA, il y a beaucoup de gens qui sont prêts à payer sur ce site pour avoir des relations adultères. Il y a donc beaucoup de gens qui ne sont pas heureux dans leur mariage, des gens qui essayent de faire « secrètement » quelque chose. Avant, seules quelques personnes étaient au courant de toute cette activité ; maintenant, ce sont des informations publiques que l’on trouve sur internet. On peut connaître les numéros de cartes de crédit des gens et ce qu’ils préfèrent en termes de sexualité, c’est complètement dingue. Le personnage de Keanu Reeves dans le film est quelqu’un qui ne pense pas comme ça. Ces filles qui rentrent chez lui le voient tel qu’il est réellement, arrivent à sonder sa personnalité et savent très bien que les photos dans la maison sont illusoires. Il y a une théorie que j’aime bien selon laquelle les filles de Knock Knock n’ont en réalité jamais existé, et seraient en fait seulement des projections imaginaires des frustrations de Keanu avec sa femme et ses enfants. Il les aurait inventées dans son imagination depuis le départ afin qu’elles le punissent. C’est pas mal.

Dans The Green Inferno, les personnages essayent de changer les choses en Amazonie, mais n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils font vraiment. Ce qui importe, c’est s’ils sont retweetés. Ils veulent juste créer un buzz. Leur « victoire » dans le film, ce n’est pas quand ils ont réussi à stopper le déboisement en protestant, mais lorsqu’ils réalisent dans l’avion du retour qu’ils ont été retweetés par CNN, c’est ça qui valide leurs actes selon eux. Ils ne font pas leurs activités pour de bonnes raisons, ils ne connaissent rien des indigènes et se fichent complètement d’eux ; ce qui compte pour eux, c’est le buzz. C’est ce qui arrive aujourd’hui. On l’a vu avec l’histoire Kony 2012 (Kony 2012 est un événement international organisé par le groupe Invisible Children. Le but recherché est de faire connaître mondialement Joseph Kony pour mieux faciliter son arrestation. Joseph Kony est responsable de crimes d’enlèvements d’enfants pour en faire des soldats, de réduction d’enfants à l’esclavage ainsi que l’esclavage sexuel pour les jeunes filles, de nombreux massacres civils, d’exactions et de nombreuses destructions et pillages réalisés par les troupes de chocs. Ce criminel est resté dans le silence pendant une vingtaine d’années à commettre ses crimes sans en payer les conséquences, NLDR). Justin Bieber a commencé à retweeter les vidéos des activistes et tout le monde a commencé à réagir sans avoir la moindre idée de quoi ils parlent. Tout le monde utilise les réseaux sociaux pour émettre une opinion. Sur Instagram, les gens postent des photos de nourriture, ou de filles en bikinis, et se donnent bonne conscience parallèlement en retweetant des activistes mais ça ne veut rien dire. Je pense qu’il y a des gens qui ont vraiment un intérêt pour ces causes, mais c’est une minorité. La plupart des gens s’en foutent et le font parce que c’est facile pour eux d’appuyer sur un bouton et de montrer qu’ils ont l’air de s’inquiéter, c’est un phénomène très narcissique. Pour reprendre votre question, je ne juge personne, mais mes films peuvent se percevoir comme une sorte de commentaire sur la société avec mes impressions face à ce qui arrive.

Vos travaux précédents (avant Knock Knock, NDLR) sont marqués par la présence d’une signature, le gore avec beaucoup de violence physique et de sang. Dans Knock Knock, vous avez changé le type de violence infligée, avec un aspect davantage psychologique. Qu’est-ce que vous préférez filmer, la violence physique ou la violence psychologique ?

Eli Roth : On a eu beaucoup de mal à filmer la violence dans The Green Inferno. Le tournage a eu lieu au Pérou, la douane a réquisitionné notre matériel et nos accessoires, il y avait beaucoup de faux membres, des prothèses en latex, les péruviens n’avaient jamais vu ça de leur vie. On a dû improviser beaucoup de choses. Pour reprendre votre question, toute violence est difficile à filmer. Il y a tellement de sang et tellement de violence dans The Green Inferno. Dans Knock Knock, il n’y a pas une seule goutte de sang ou très peu. Les seuls membres arrachés sont ceux des statues, les œuvres d’art de la compagne de Keanu Reeves. Les indigènes peints en rouge de Green Inferno correspondent aux statues rouges de Knock Knock en quelque sorte. Pour moi, c’est toujours difficile de filmer une scène violente et surtout de le faire bien. Je voulais montrer une autre forme de violence dans Knock Knock. Mais c’est aussi parce que c’est une histoire très différente de Green Inferno. Le gore, c’est un peu comme le fromage dans une pizza : s’il y en a trop, c’est trop cheezy et c’est pas bon. Un film, c’est comme une pizza, il faut trouver le bon dosage de chaque ingrédient pour que ce soit appréciable. Knock Knock, c’est comme une partie d’échecs. A chaque fois que Keanu Reeves répond non à une question, les filles avancent d’un pas en avant dans leur plan machiavélique. Tout ce qu’elles disent n’a qu’un but : le faire craquer.

Vous savez, j’ai ma propre idée autour de l’art. Quand on voit une œuvre d’art, on peut avoir des avis très différents, parfois même sur la définition même de l’œuvre : est-ce que c’est réellement de l’art ou est-ce que c’est de l’art parce que quelqu’un a décrété que c’était de l’art ? Hostel a été perçu aux Etats-Unis comme du torture porn nocif, mais en France, Jean-François Raugier du Monde a dit de mon film que c’était « le meilleur film américain de l’année ». Les Cahiers du Cinéma ont adoré. C’est pour ça que j’adore la France ! Mad Movies a été incroyable, tous ces gens ont été très chaleureux avec moi. Ils voient mes films comme des œuvres d’art, tandis que d’autres disent que c’est de la pornographie poubelle. Personnellement, je m’en fiche, je veux juste raconter une histoire à travers mes films. Ma mère est peintre, je suis allé dans sa galerie, j’ai vu certaines de ses œuvres être vendues plusieurs milliers de dollars, tandis que d’autres n’ont pas connu un succès fou. Il y a des gens pour qui tout ce travail, c’est de la merde parce que ça ne représente rien pour eux. C’est assez terrifiant. Il y a des choses, des œuvres que vous conservez chez vous parce que vous pensez que ça a de la valeur, mais certaines personnes pensent que c’est juste de la merde. Ça pourrait brûler, ils s’en foutraient royalement. C’est une idée que j’avais envie d’explorer à travers Knock Knock. Qu’est-ce que c’est l’Art ? Est-ce que c’est réel ou est-ce que ça n’existe pas ?

eli roth knock knock

©Olivier Vigerie

Est-ce que le fait que vous ayez Keanu Reeves dans votre film, une superstar mondiale, a changé votre façon de travailler ? Est-ce que vous l’avez embauché pour toucher une tranche plus large du public ?

Eli Roth : Non, je voulais juste le meilleur acteur possible pour le rôle. Je n’avais pas besoin d’une star en fait, mais j’adore Keanu. C’est un acteur formidable et il a répondu favorablement après avoir lu le script. Le type qu’il joue, Evan, est un gars qui a connu le succès dans les 90’s avec sa coupe de cheveux et son boulot de DJ. C’est un peu la même chose avec Keanu Reeves, il est devenu une superstar dans les 90’s avec les triomphes au box-office de Speed et de Matrix. J’ai trouvé qu’il y avait un parallèle intéressant entre le personnage et le comédien. Keanu est revenu sur le devant de la scène l’an dernier avec John Wick, j’ai trouvé que c’était une de ses meilleures performances. Ce qui est drôle avec Knock Knock, c’est que c’est la toute première fois qu’il incarne un père de famille. Il n’a jamais eu d’enfants au cinéma jusqu’à aujourd’hui ! Il se débrouille très bien avec les enfants alors qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. J’adore vraiment Keanu, il est vulnérable, bon et généreux.

Pour votre première question, non, ça ne change pas tellement pas ma méthode de boulot. J’ai déjà travaillé aux côtés de grosses stars de cinéma vous savez. Sur le tournage d’Inglourious Basterds avec Brad Pitt et Christoph Waltz par exemple, ou bien Russell Crowe sur L’homme aux poings de fer (qu’il a écrit & produit, NDLR). Maintenant, je crois que je sais à peu près comment bosser avec ces mecs là, c’est pas si dur. Ils sont très intelligents, vous devez juste être prêt le jour J, avoir un bon script que vous comprenez et que vous êtes capable de faire comprendre à quelqu’un. Vous ne pouvez pas juste écrire des dialogues, il faut que vous compreniez les personnages, leurs intentions et ce qu’ils font. Ça, je l’ai appris de Quentin (Tarantino, NDLR). C’est comme ça qu’il écrit ses personnages. Pour revenir à la question, je me sentais prêt à diriger Keanu. Il voulait que je le pousse dans ses retranchements. Je me sens chanceux de l’avoir eu dans mon film, il est vraiment incroyable. Après, c’est vrai : quand on a commencé à bosser sur le film, on galérait un peu pour trouver un financement, mais lorsque Keanu est arrivé, tout s’est accéléré et on est passé à un autre niveau.

Il y a les films d’horreur traditionnels et puis il y a vos films. Vous avez toujours un propos développé en arrière fond, ou en tout cas, un message que vous cherchez à faire passer. Qu’est-ce que vous cherchiez à raconter avec Knock Knock ? Est-ce que c’est un peu comme un message d’alerte : « ne déconnez pas avec le mariage » ?

Eli Roth : Ce n’est pas mon travail d’imposer ma morale. Je présente la situation et les personnages, mais je ne les juge pas. Je veux qu’ils soient honnêtes et j’essaie d’expliquer pourquoi ils font ce qu’ils font. Une comédie ou un drame, vous pouvez le regarder en boucle, rire ou pleurer encore et encore. Avec les films d’horreur, c’est particulier. J’ai l’impression qu’ils perdent un peu de leur force à chaque visionnage. C’est sans doute pour ça que n’importe quelle maison hantée n’est plus effrayante la deuxième fois. Avec Knock Knock, c’est différent. C’est un thriller déjà et je pense que les gens peuvent être choqués différemment à chaque visionnage. Je voulais donner quelque chose aux gens qui vont revoir mon film, c’est pour ça que j’essaye de délivrer des messages. Tous ces indices, tous ces petits détails servent à ça. Les performances aussi. Vous percevez le jeu d’acteur différemment lorsque vous voyez le film pour la seconde fois. Pour revenir à la question, j’essaie de parler de la peur de ce qui pourrait arriver si vous commettez cette petite erreur fatale, qui détruirait tout ce que vous avez cherché à construire dans votre vie. Knock Knock parle aussi de quelqu’un qui n’est pas heureux dans sa vie. Si vous vous ne confrontez pas à vos problèmes, ils finissent toujours par ressurgir un jour ou l’autre, d’une façon ou d’une autre. Ça arrive toujours. Dans une relation qui ne fonctionne pas, vous pouvez toujours prétendre et agir comme si de rien n’était, mais ça finit toujours par ressurgir. Je ne dis pas qu’il faut agir comme ça ou comme ça, que ceci est bien et que cela est mauvais, c’est juste ce que j’observe et j’essaie d’en parler à travers mon film.

The Green Inferno sort en France via la formule e-cinema, de la VOD qui fonctionne avec un budget marketing conséquent et réservée à des films ambitieux. Qu’en pensez-vous ? Est-ce que selon vous cette manière de fonctionner représente le futur de la distribution ?

On m’a dit que The Green Inferno ne pouvait pas sortir en salles en France parce qu’un exploitant trouvait le film trop violent. C’est dommage ! Je n’ai aucun problème avec la formule e-cinema mais je suis triste pour les fans du genre qui ne vont pas pouvoir découvrir mon film sur grand écran. Je trouve dommage que le sort de mon film ne dépende que de la voix d’une seule personne. En tant que spectateur, je crois que j’aurai protesté. En tant que fan de films de genre, ça me ferait chier de ne pas pouvoir les découvrir en salles. Il faut donner une chance à ces films, leur sort dépend essentiellement du public. Après, je ne connais pas bien votre culture par rapport à cela. Je peux pas débarquer et dire « je refuse que ça se passe comme ça, je veux que The Green Inferno sorte en salles », car je ne sais pas comment fonctionne votre pays par rapport aux films de genre. J’ai entendu dire que des gens avaient vandalisé des salles de cinéma en France qui projetaient des films violents. C’est une culture très différente aux USA. Le e-cinema, c’est super pour que les films soient vus, mais je trouve terrible qu’une seule personne décide de tout. Mais vous savez, Knock Knock va sortir au ciné dans seulement 10 villes aux États-Unis, parallèlement à une sortie VOD, parce que le distributeur trouvait que le sexe dans le film est « too much ». Keanu Reeves ayant des relations sexuelles avec deux filles qui prétendent être mineures, c’est jugé too much et dérangeant pour le public américain. Mais je pense et j’espère qu’il va pas trop mal marcher en VOD ; d’ailleurs, le distributeur a dépensé une somme conséquente pour sa sortie VOD. Le film a besoin de faire 17 millions de dollars de recettes pour être rentable, c’est pas énorme. C’est beaucoup plus difficile de rentabiliser un film comme Ant-Man par exemple. Le budget promo de ce dernier est pharaonique, il y a les pubs télé, l’achat d’écrans … Vous savez, chaque week-end, il y a 4 grosses sorties nationales aux USA, donc si vous avez un film avec Keanu Reeves, mais que ce n’est pas un film d’action ou un truc où il sauve le monde mais plutôt un long-métrage avec un sujet dark et/ou dérangeant dans lequel il baise deux nanas qui prétendent être mineures, vous êtes foutu, les décisionnaires sont nerveux, ils vont vous dire que c’est un film trop risqué et qu’il vaut mieux le sortir en VOD pour être sûr de sa rentabilité. Je pense que la VOD est cool parce qu’elle permet aux films d’être vus, mais elle ne doit en aucun cas être considérée comme la solution à tous les problèmes.

Vous avez dit en interview que vous étiez fan de Zombie de George A. Romero, ou encore que vous avez découvert et adoré Alien de Ridley Scott lorsque vous étiez enfant. Dans tous vos films, la menace est essentiellement « humaine », il n’y a pas de créature. Est-ce que vous auriez envie de créer vos propres monstres un jour ?

Oui, évidemment si un jour j’en ai l’opportunité et que j’ai une histoire à raconter. Mais quelle que soit l’histoire que j’ai à raconter, je veux qu’elle soit aussi réaliste que possible. J’ai par ailleurs joué dans le film Clown que Jon Watts a réalisé. Je trouve que Jon Watts a créé un monstre incroyable. Il y a aussi Le Dernier Exorcisme que j’ai produit, c’est un sous-genre horrifique différent de ce que je fais habituellement en tant que metteur en scène.  Avec ma chaîne de TV, on cherche également à développer différents personnages, pourquoi pas un monstre.

Propos recueillis par Robin

Merci au Public système, à Claire de Okarina Ciné, au personnel de la villa Kiehl’s ainsi qu’aux personnes conviées à mes côtés

2 réponses »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s