Critiques Cinéma

BIG EYES (Critique)

4 STARS EXCELLENT

big eyes afficheSYNOPSIS: BIG EYES raconte la scandaleuse histoire vraie de l’une des plus grandes impostures de l’histoire de l’art. À la fin des années 50 et au début des années 60, le peintre Walter Keane a connu un succès phénoménal et révolutionné le commerce de l’art grâce à ses énigmatiques tableaux représentant des enfants malheureux aux yeux immenses. La surprenante et choquante vérité a cependant fini par éclater : ces toiles n’avaient pas été peintes par Walter mais par sa femme, Margaret. L’extraordinaire mensonge des Keane a réussi à duper le monde entier. Le film se concentre sur l’éveil artistique de Margaret, le succès phénoménal de ses tableaux et sa relation tumultueuse avec son mari, qui a connu la gloire en s’attribuant tout le mérite de son travail.

Tim Burton a tour à tour été adulé (Edward aux mains d’argent, Batman, le défi, Ed Wood, L’étrange noël de Mr Jack, Sleepy Hollow, Big Fish), détesté (La Planète des singes, Charlie et la chocolaterie, Alice au pays des merveilles, Dark Shadows), pardonné, ou au moins réhabilité (Frankenweenie), par toute une génération. Ce que cette dernière s’accorde à affirmer néanmoins, sans trop se mouiller : le bonhomme est un artiste-auteur unique en son genre, doté d’une patte singulière, reconnaissable entre mille, qui continue de fasciner. La filmographie du bougre est en effet composé d’œuvres originales, mélange de genres adultes, alliant des sources multiples – références ciné et picturales (expressionisme allemand, travaux d’Edward Gorey et d’Edvard Munch) aussi bien que littéraires (Edgar Allan Poe) – à un sens précis de la technique (même équipe/famille derrière la caméra depuis ses débuts) pour articuler un propos, proposé avec une distance subtilement ironique, sur des thèmes, figures et motifs récurrents (univers gothique, bestiaire attachant, personnages principaux solitaires, excentriques, timides, souvent marginalisés, motifs du cirque, de la fête foraine, de la forêt sombre, de la cage-fonction d’enfermement, ou de la demeure du héros, généralement isolée du reste de la ville, périodicité autour des fêtes d’Halloween et de Noël, caractérisation des espaces, généralement stylisés et représentés par des perspectives farfelues, protagonistes secondaires redondants : maire grognon, canidé bien pensant et compagnon du héros, hommes d’église ronchons…). Les détracteurs ont condamné le « grand enfant » Burton à l’aube des années 2000, jugeant ses moutures de moins en moins créatives sur le plan artistique, de plus en plus mercantiles sur le plan financier, alimentées par un appât du gain jamais rassasié. A cet égard, le succès colossal de sa relecture ciné du classique littéraire de Pierre Boulle fut un véritable tournant dans sa carrière : Tim Burton est, selon certains, devenu une « marque de fabrique » (routine de fabrication et absence de renouvellement, manque de conviction, style à la limite de l’auto-parodie …). N’en déplaise à certains, le metteur en scène hirsute a toujours conservé un talent fou pour s’embarquer dans des aventures particulières, fantaisistes et libres, hors du temps et universelles (cartons mondiaux), qui laissent tranquillement la place pour l’interprétation de chacun. Aujourd’hui, Tim Burton semble avoir tourné la page des « blockbusters pour enfants » (quoique, il vient tout juste de signer chez Disney pour mettre en boîte une adaptation live du classique Dumbo) et propose en salles un nouveau long-métrage beaucoup plus modeste, Big Eyes, centré sur l’histoire vraie de la peintre Margaret Keane, mariée à un escroc qui s’attribua la paternité de ses œuvres et fit fortune en les dupliquant en série. A la plume, l’excellent tandem Scott Alexander/Larry Karaszewski, auréolé de quelques beaux triomphes dans le genre du biopic – Larry Flynt, Man on the Moon, et un certain Ed Wood, c’était eux. Point de Johnny Depp et Helena Bonham Carter au générique cette fois – volonté sans doute de rompre avec les réfractaires – le couple Amy Adams et Christoph Waltz occupe l’affiche, ainsi que quelques seconds couteaux bien en phase avec l’univers Burtonien : Terence Stamp et Krysten Ritter entre autres.

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Ce qui frappe d’emblée avec Big Eyes est la réflexion autobiographique de l’œuvre. Il paraît clair – il n’y a qu’à regarder l’affiche introspective de plus près et le premier plan Edwardien pour s’en convaincre – que Tim Burton parle de sa propre histoire et a souhaité rendre hommage à travers ce film à une artiste qui fut, secrètement jusqu’à aujourd’hui, une influence majeure pour lui. L’œuvre sombre et moderne de Keane, ses fameux « Big Eyes », ne sont évidemment pas sans rappeler le design loufoque des visages de Jack (L’Etrange Noël de Mr Jack) et Victor van Dort (Les Noces funèbres), avec leurs yeux disproportionnés, mais la dimension meta transparaît surtout dans le propos du film, articulé autour d’une volonté de dénoncer le merchandising artistique, à l’heure où les peintures (et les films) sont vendues comme un produit de masse (reproduction à l’infini des tableaux sur des posters, cartes postales, affiches, flyers et tout un tas d’autres dérivés). Comme si le réalisateur s’excusait publiquement d’avoir céder aux sirènes de l’entertainment hollywoodien en mettant en scène Alice au pays des merveilles, un « citron » ayant pour objectif premier d’être pressé jusqu’à la dernière goutte. Rappelez-vous : plus d’1 milliard de dollars amassés à travers le globe, des émules en veux-tu, en voilà (Le Monde fantastique d’Oz, Blanche-Neige et le chasseur, Maléfique, Cendrillon …), une suite mise en chantier rapidement après la sortie et devant paraître prochainement …

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Mais parler de Big Eyes de cette manière serait réducteur : c’est aussi et avant tout un portrait de femme bien ciselé avec en prime étude avancée de son statut à la fin des années 50 / début des 60’s. Deux personnages représentent cette intention : Margaret, l’artiste qui fait au départ la sourde oreille parce qu’elle est complètement sous l’emprise de son mari, et Dee-Ann, sa meilleure amie, un esprit libre, chargé de bousculer sa camarade afin de restaurer sa position et son nom. En retraçant la quête d’émancipation de Margaret, Burton, servi par un scénario fluide mais un poil trop illustratif et littéral peut-être (voix-off, traitement qui manque d’élan), se montre ainsi capable de dénoncer la misogynie ambiante de cette époque, des débuts de gloire de son imposteur de mari jusqu’au procès qui conduisit ce dernier au fond du trou, prisonnier de ses mensonges. Cette narration rapproche quelque peu Big Eyes de Tucker : L’homme et son rêve, film méconnu – et pourtant réussi – d’un autre metteur en scène déchu, le grand Francis Ford Coppola. Tucker racontait en effet le récit authentique d’un constructeur automobile rêveur, ingénieux et ambitieux, qui, à la même époque, souhaitait offrir au peuple américain une voiture moderne et innovante, et se retrouvait, malgré lui, au cœur d’une polémique procédurale autour d’une usurpation de ses œuvres. Au passage, même militantisme contre l’establishment figé et la puissance des grands de la finance (hélas parfois plus forts que la créativité).

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Big Eyes dégage par ailleurs une qualité visuelle louable, avec un jeu maîtrisé de couleurs, de cadrages et de perspectives, ainsi que des décors dignes de figurer dans les précédents longs de Burton (normal direz-vous, Rick Heinrichs, un de ses fidèles collaborateurs, est crédité chef déco). Le travail de reconstitution est évident, la photographie signée Bruno Delbonnel particulièrement soignée. La bande-originale, composée par le vieux comparse Danny Elfman, manque un peu d’originalité, mais est rattrapée heureusement par les deux chansons honnêtes et douces de Lana Del Rey, concoctées pour l’occasion. Amy Adams est parfaite en Margaret Keane, naïve au départ, affirmée ensuite, figure de martyre. Bémol dans le choix de Waltz : en dépit d’une caractérisation habile de son personnage (en gros, un pervers narcissique des années 60), le comédien cabotine à mort et a décidément bien du mal à sortir de la peau de l’effroyable général Hans Landa (Inglourious Basterds), personnage pour lequel il reçut l’Oscar du meilleur acteur dans un second rôle en 2010. Mention par contre à Krysten Ritter, qui a toutes les qualités requises pour devenir une muse Burtonnienne, à l’instar de Winona Ryder avant elle. Le conteur Burton plonge dans l’univers bigarré de la peintre Margaret Keane avec beaucoup de candeur, de tact et de respect. Avec son sous-texte féministe et méta, Big Eyes fait aujourd’hui figure d’œuvre salvatrice et rédemptrice dans la filmo du réalisateur californien.

big eyes afficheTitre Original: BIG EYES

Réalisé par: Tim Burton

Casting: Amy Adams, Christoph Waltz, Krysten Ritter,

Terence Stamp, Danny Huston, Jason Schwartzman

Genre: Biopic, Comédie, Drame

Sortie le: 18 mars 2015

Distribué par: StudioCanal

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