ENTRETIENS

TABLE RONDE AVEC MARJANE SATRAPI (ENTRETIEN) : « A partir d’un moment, j’adopte un scénario pour pouvoir ensuite l’adapter. »

Lyon, mardi 3 mars 2015. Marjane Satrapi est en pleine promotion à huit jours de la sortie de son nouveau film, The Voices, avec Ryan Reynolds. L’équipe du cinéma Comoedia organise une table ronde avec la réalisatrice à laquelle sont conviés plusieurs journalistes lyonnais C’est dans les locaux du cinéma et à quelques heures de l’avant-première du film que nous avons pu nous entretenir avec celle qui était aux commandes de Persépolis et de Poulet aux prunes. Entretien fleuve.

MARJANE SATRAPI

Comment ce sujet, ce film est arrivé jusqu’à vous ?

Quand j’ai gagné un Oscar, j’ai très rapidement eu un agent américain, ça ne coûte rien. S’il y a un projet pour vous, il prend un pourcentage donc c’est dans son intérêt de vous envoyer un maximum de projets. J’ai reçu plusieurs scénarios mais la première question qui me vient en tête à chaque fois, c’est « est-ce que je serai prête à payer 10 € pour voir ce film ? ». On m’a proposé Maléfique, mais vous savez, moi, le monde des ténèbres, les sorcières, les dragons et les nains dans les forêts, c’est vraiment pas mon truc, ce n’est pas le genre de films que je vais regarder. Si je ne suis pas convaincu, comment vous voulez-vous que j’arrive à convaincre des spectateurs d’aller le voir ? De fait, j’ai refusé plusieurs choses. Quand j’ai reçu le scénario de The Voices, la première chose qui m’a convaincu, c’est que je n’arrivais pas à dire « ça c’est la 19ème version de Bonnie & Clyde, ça c’est la 12ème version de.. », ça ne me rappelait pas un film que j’avais déjà vu. Et puis j’avais énormément de compassion, d’empathie pour ce tueur en série. C’est typiquement la chose qu’on n’a jamais dans ce genre de films. Et puis aussi, j’adore les chats, donc l’un dans l’autre (rires). Il y avait tout un monde à créer, on parlait du monde fantastique de Jerry qui n’était pas décrit dans le scénario, donc il fallait que j’invente ce monde là, ça me laissait de la place pour explorer ce que j’avais envie d’explorer. Je suis devenue obsédée par ce projet. Je n’étais pas la seule qu’ils avaient contacté, on était 4 dont 3 messieurs qui avaient déjà fait des thrillers. J’ai rencontré les producteurs à Los Angeles, ils m’ont choisi mais je n’ai jamais demandé pourquoi parce que j’avais un peu peur de la réponse.

Dans le scénario, y avait-il déjà la dimension humoristique et parodique qu’on retrouve dans le film final ou c’était plus sérieux quand même ?

Oui, oui. Il y avait déjà cette dimension que vous décrivez, mais Ryan Reynolds en a rajouté toute une couche. C’est lui aussi qui fait la voix du chien et du chat et sur le tournage, lorsqu’une scène finissait, il terminait ses répliques en amenant les voix du chien et du chat (qu’il avait enregistré en amont), ce qui était très drôle. Il a ajouté plein de trucs qui n’étaient absolument pas dans le scénario, il est très drôle Ryan Reynolds, hyper fun donc j’ai gardé tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il apportait.

THE VOICES AFFICHE

Je me posais la question de vos influences sur ce film. The Voices m’a beaucoup fait penser à l’humour noir des frères Coen et au côté macabre et horrifique du Bal des Vampires, était-ce des noms que vous aviez en tête ?

Des influences, j’en ai. J’essaye toutefois de ne pas réaliser quelque chose sous prétexte que je rends hommage à quelqu’un. Un hommage, c’est souvent un copié-collé du boulot d’un réalisateur connu et quand vous avez terminé, vous dites que vous avez rendu hommage à cette personne, j’essaye de ne pas faire ça. Par exemple, pour la scène finale de The Voices, j’avais fait un story-board dont j’étais super fier, je le montre à mon chef déco qui me regarde en disant « mais tu te fous de moi ? », je lui demande pourquoi, il me répond « mais c’est The Big Lebowski ». En fait, j’avais copié ce film sans faire exprès, je l’ai vu 15 fois, c’est dans mon inconscient donc je n’y pense même pas, je refais le même truc, et forcément, je ne vais (et je ne dois) pas faire du sous-les frères Coen, le même film en plus … mauvais. Après, vous parlez du Bal des Vampires et des frères Coen et vous tombez hyper juste alors je vous félicite pour votre perspicacité. Je regarde souvent le travail des cinéastes pour voir ce que je peux apprendre. Par exemple, quand je regarde un film des frères Coen, un truc que j’apprends : ils ont un sens inouï de la comédie évidemment, mais un truc super important, c’est que dans tous leurs films, vous vous rappelez toujours des personnages secondaires, mêmes s’ils n’apparaissent qu’une minute à l’écran. Ils arrivent à en faire des vrais personnages qui ont un vrai corps, ça m’intrigue, ça m’impressionne. Je me demande comment ils font, et donc j’étudie pour savoir comment ils font. Et Polanski, c’est quelqu’un qui met la caméra là où il faut la mettre, il ne fait pas des mouvements extraordinaires, il est juste. Sur Poulet aux Prunes, c’était mon premier film, j’avais une grue, il fallait faire péter la grue à chaque prise (rires). La caméra doit raconter une chose et si vous en faites trop, ça fait un effet de style et c’est pas bon. Polanski, les Coen, c’est des choses que je regarde, mais j’essaye de ne pas copier. Je dis souvent à mes amis « si ça vous rappelle un truc, dites le moi afin que je trouve une autre idée ». Mais le cinéma que vous venez de nommer, c’est celui qui a eu une grande influence sur moi, c’est le genre de films que j’aime le plus.

On a l’impression que vous apprenez au fur et à mesure que vous faites des films : comment vous percevez cette évolution?

J’apprends toujours. Vous savez, je n’ai pas du tout la science infuse, je dois apprendre. Et puis surtout, quand vous faites un film, il faut apprendre. Je prends un chef déco qui fait 100 fois mieux la déco que moi, une costumière qui sait mieux faire les costumes que moi, mon monteur il monte mieux que moi, mon chef op’, il sait mieux éclairer et tenir la caméra que moi. A chaque fois que vous réalisez un film, vous apprenez. Sur vos premiers films, il y a quelque chose de nouveau, vous pensez que vous savez tout faire et vous vous dites « je vais faire ça et puis ça, je vais inventer le zoom compensé ». Mais non, Hitchcock l’a fait avant vous. Il y a un moment aussi où on se rend compte qu’après Citizen Kane d’Orson Welles, après Kubrick … il n’y a rien réellement à inventer dans le cinéma. Par contre, il y a une chose qu’on peut trouver, c’est son propre langage. C’est pas tellement à propos de l’histoire que vous racontez, mais plutôt comment vous allez la raconter. Chaque cinéaste doit avoir son propre langage et je pense que c’est cela qui fait la réussite. C’est cette recherche que je fais. Et puis, au plus je travaille, au plus je connais aussi les problèmes qui peuvent surgir. Petit à petit, vous connaissez les problèmes qui peuvent arriver, et vous commencez à anticiper et tout préparer à l’avance. Je suis attentive aussi ; avant, je ne connaissais rien à la technique, mais je demande toujours à mon chef op’ de m’expliquer et maintenant, je commence à connaître les objectifs. Il faut apprendre à les connaître, poser des questions et apprendre. Il ne faut pas donner l’illusion qu’on sait tout parce qu’on ne sait pas tout.

Du coup, votre esthétique, votre touche personnelle … est-ce que ce ne serait pas la bande-dessinée ?

C’est pas vraiment la BD. Vous savez, moi avant de faire de la BD, j’ai fait de la peinture. Et sans vouloir me comparer à des grands maîtres, il y a quand même des cinéastes dessinateurs et des cinéastes non dessinateurs. Vous voyez par exemple, vous prenez Fellini, Almodovar, Fritz Lang … tous ces gens là sont dessinateurs. Almodovar, il est peintre. Il y a une identité visuelle très importante chez lui. Venant des arts plastiques, je ne peux pas concevoir un plan comme une partie d’une séquence. Un plan, c’est un tableau. Le deuxième plan, c’est un tableau. Chaque plan compte donc il y a des choses qui m’irritent et qui n’irriteraient pas quelqu’un qui ne fait pas de la peinture. Le cadre doit s’arrêter là (elle délimite un cadre avec ses mains), pas là (elle fait exprès de sortir de ce cadre avec ses mains). Si la ligne d’en bas n’est pas parallèle, je deviens dingue. Si la couleur n’est pas celle que je veux, je deviens dingue. Il y a des lumières que je n’aime pas. Je donne une charte colorimétrique à mon chef déco, il y a des couleurs que je déteste. S’il y a ces couleurs, ça me frustre. C’est à un point où même mon chef op’ devient dingue. La scène dans The VoicesFiona reçoit des coups de couteaux … sur le tournage, en plein milieu de la nuit, dans la forêt Berlinoise, il y a mon chef op’ qui a crié « Marjane, Marjane, j’ai trouvé une symétrie en pleine forêt ». Il me connaît et sait que s’il y a juste des arbres comme ça (elle dessine les contours de plusieurs arbres avec ses mains), c’est pas beau. Donc oui, il y a ce genre d’obsessions que vous développez. La bande-dessinée, c’est traître. Pour Persépolis, si j’avais filmé la bande-dessinée, ça n’aurait pas donné le film que ça a donné, il faut vraiment penser à un langage cinématographique.

The Voices est un film très graphique … des couleurs roses très pastels à l’esthétique de la première scène de meurtre. Et même l’idée du chat et du chien est très graphique, cela fait penser à l’ange et au diable dans les albums de Tintin, c’est la raison pour laquelle je me référais à la bande-dessinée et à votre apport

Oui mais ça (l’idée du chat et du chien), ce n’est pas moi qui l’ai écrit. Et vous savez, vous dites que le chat et le chien, c’est le diable et la gentillesse, mais en même temps, pourquoi on ne dirait pas que le chat est honnête et que le chien est benêt par exemple. On peut aussi dire du chat qu’il a un super sens de l’humour et du chien qu’il est poussif. Le chien, il me fait penser à un homme républicain américain un peu bas de plafond. (Elle se met à imiter le chien dans le film) « Oui, il faut appeler les flics, oui il faut faire ça ». C’est pas intéressant quoi, alors que le chat est très drôle. A chaque fois qu’on rit, c’est grâce au chat. Il me fait hyper rire ce chat.

the voices chien chat

A propos du chat, pourquoi a-t-il a un accent écossais ?

Pour préparer le film, j’ai fait des animatiques, c’est-à-dire des story-boards qu’on monte et qu’on synchronise sur la bande-dialogues. Je suis obligée de jouer tous les personnages pour voir si ça fonctionne et pour moi, dans ma tête, le chat il avait l’accent de Joe Pesci. Un accent italien, un débit de paroles très rapide et une voix haute perchée. Ryan Reynolds est arrivé et m’a envoyé un essai. Pour le chien, il savait, c’était cet accent du sud américain un peu lent, et puis il y a ce chat avec cet accent écossais. Parce que du moment où il l’avait dans sa tête, ça lui a fait penser à son agent. Genre un écossais un peu énervé, qui met des coups de boule à tout le monde (rires). Moi pendant très longtemps, j’ai joué aux fléchettes avec des écossais et je me suis rappelé de tous ces tics que je connaissais chez ces gens, qui sont un peu grands, roux, maigres et badass, et en même temps ils ont une voix grave hyper drôles. Ryan Reynolds a fait quelques essais, ça faisait rire tout le monde, moi la première. Il parle et c’est drôle en soi.

Et pour la version française alors ?

Écoutez, pour la version française, on a essayé de faire des accents régionaux, alors on a essayé l’accent du sud-ouest (elle prend l’accent du sud-ouest), mais en fait, dès que vous utilisez des accents régionaux, c’est pas drôle, ça fait beauf, ça allait pas du tout. Donc, on a juste donné une intonation. Le chien, s’il a un accent du nord et le chat, un accent marseillais, ça ne va pas, c’est trop connoté. Nos accents en France sont trop connotés. Ils ont fait un boulot remarquable pour la version française, mais je préfère toujours regarder les films en version originale sous-titrée. Il faut prendre les choses dans le sens inverse, vous imaginez, si un type parle à la place de Jean Gabin, ce n’est plus Jean Gabin, c’est foutu ! Il faut prendre une personne et sa voix qui va avec. Vous regardez Les 7 Samouraïs en japonais et en français, ce n’est pas le même film. Moi je l’ai vu 400 fois en persan (rires), mais quand je l’ai vu en japonais, ça m’a fait un autre effet.

Quel regard avez-vous sur la carrière que prend Ryan Reynolds. Captives dernièrement, aujourd’hui The Voices, on a l’impression qu’il y a un petit virage qui s’opère.

Ryan Reynolds est un très bon acteur. Il suffit de le voir par exemple dans Buried. Et même dans Green Lantern. Green Lantern, c’est vraiment une merde. On peut le dire, tout le monde est d’accord. Je le dis partout, ce n’est pas un secret d’état en même temps, tout le monde est au courant. Mais dans un film aussi merdique, arriver à faire ce qu’il fait, c’est de l’ordre du génie, c’est le Einstein des acteurs, c’est pas possible autrement. Il arrive à faire un truc pas trop mal ce qui, selon moi, relève du miracle. En fait, pour The Voices, vous pensez à un serial-killer, vous ne vous dites pas spontanément « Ryan Reynolds ». Mais ça ne s’est pas passé comme ça, les producteurs m’ont appelé en me disant « Ryan Reynolds a lu le scénario, il a adoré, il veut le faire ». J’ai répondu « ok mais je veux le voir ». Même si vous avez le meilleur réalisateur du monde, même si vous avez le meilleur acteur au monde, s’ils ont deux visions complètement opposés du film, le résultat ne peut pas être bon. Il faut absolument qu’on veuille faire le même film. Surtout avec l’acteur qui joue le rôle principal. D’abord, c’était cette question de vision et il avait exactement la même vision que moi pour le personnage, surtout ce côté enfantin et vraiment très innocent. Et puis, Ryan Reynolds a ces yeux noirs et profonds, il peut être inquiétant et à la fois, il a ce sourire. Dès qu’il sourit, on a envie de lui donner le bon dieu sans confession, c’est quand même incroyable. Quand Ryan Reynolds me sourit, j’ai presque envie qu’il me donne des coups de couteaux (rires). Il est vraiment sympa et il s’est avéré beaucoup plus talentueux, beaucoup plus tout ce que j’aurai pu espérer. C’est un excellent acteur qui a souffert du symptôme « très belle femme ». Elle est belle donc elle est bête, mais vous savez, il y a des gens qui sont très beaux et très intelligents, et il y a des gens qui sont très moches et très cons aussi (rires), d’autres combinaisons existent aussi. La mocheté n’a jamais été synonyme d’intelligence et la beauté n’a jamais été synonyme de bêtise. Lui, il est grand, beau, c’est un mannequin. Donc forcément, on dit qu’il est bête. Et bien non, il est aussi super talentueux. Écoutez, c’est l’homme parfait, il existe (rires). Quand je vois des gens comme ça, je me dis « putain, il existe, ça existe ». Je me rappelle la première fois que j’ai vu Monica Bellucci, j’avais regardé ses orteils et je m’étais dit « mais putain, même ses orteils sont parfaits, c’est quand même extraordinaire » (rires). Ça me rend heureuse.

Est-ce que sur le tournage de The Voices, il y avait une voix qui vous demandait d’être assez sage et une autre qui vous ordonnait d’être plus folle, plus extravagante ?

J’entends pas beaucoup de voix. Je parle tellement qu’il n’y a pas beaucoup de place pour d’autres voix en fait (rires). Vous savez, quand j’ai un scénario, je m’enferme dans ma salle de bain – parce qu’il y a un bon écho dans ma salle de bain – et je lis le scénario à haute voix, je joue tous les rôles. Je lis le scénario encore et encore, parfois même quand je suis dans ma bagnole, pour moi, c’est juste pour avoir le rythme du film et voir si ça fonctionne. Si par moments je me dis « oh non, nom de dieu, ça c’est nul, je m’emmerde », je sais que ça sera nul et que ça va vous emmerder. Je suis toujours partante pour faire plein d’essais. Vous avez une vision, vous devez la partager. J’ai fait ce film en 33 jours, il faut vraiment tenir l’équipe et pour ça, il faut énormément de rigueur. Je n’ai pas un studio derrière moi, c’est un film indépendant. Je ne peux pas me dire « allez je vais faire toutes les folies et puis après, ils me couvriront ». S’il n’y a plus de fric, il n’y a plus de fric et c’est fini. Donc je dois tenir le truc et au contraire, j’essaye d’avoir une hygiène. Quand je fais un film, je recommence à faire du sport, je me lève à une certaine heure, il y a certaines choses que je mange et d’autres pas. Je suis très rigoureuse, je n’en ai pas l’air comme ça, mais je suis très rigoureuse.

the voices 4

Le scénario vient des États-Unis, est-ce que vous avez chercher à l’européaniser un peu ? Que ce soit pendant le tournage ou dans le choix de certains acteurs, comme Gemma Arterton ?

Vous savez, il y a une seule actrice américaine dans The Voices, c’est Anna Kendrick. Parce que Ryan Reynolds est canadien, Gemma Arterton anglaise, Jacki Weaver australienne donc finalement d’américain, on a qu’une seule personne. Et tous les rôles secondaires sont interprétés par des anglais. Quand ce scénario est arrivé, la typologie était calibrée. Une page de scénario équivalait à une minute de film. The Voices fait 2h15, il y a peu de films qui mériteraient de faire 2h15. Tous les films de nos jours font 3h et souvent, on s’ennuie, vous êtes d’accord ? Je ne tiens jamais la posture de dire « ce film était super mais c’était un peu trop long ». Ça n’arrivera jamais de dire « c’était super mais c’était trop court » donc ça veut dire qu’il y a un problème de montage. Je pensais que ce film allait faire entre 1h30 et 1h45, il fallait déjà couper 30 pages. Après, je n’ai plus eu de budget. Le film a commencé avec 18 millions de dollars de budget, et chaque semaine, je perdais 1 million de dollars. À la fin, j’étais à 11 millions d’euros et pour un film comme ça, je vous assure que 11 millions d’euros, ce n’est pas beaucoup d’argent. 11 millions d’euros, c’est le tiers du budget de Camping (le film de Fabien Onteniente, NDLR) pour vous dire. Ce n’est peut-être pas un bon exemple mais quand même. Le scénario, ça reste de la littérature. Vous pouvez y mettre ce que vous voulez, vous pouvez écrire « ils prirent la fusée et puis allèrent sur la lune ». Si je n’ai pas de fric, il n’y a pas de fusée et pas de lune, comment je fais ? Il faut que je trouve une idée pour que ça marche. Par exemple, je peux vous dire que pour la scène où Ryan Reynolds et Gemma Arterton ont rendez-vous, ils devaient aller dans un truc qui s’appelle aux États-Unis le Pig Race (une course avec des cochons, NDLR). Sauf que le Pig Race, on n’en a pas en Europe donc il fallait élever des cochons, ramener plus de 500 personnes. Et puis un jour, je pense d’un coup à ce restaurant que j’avais vu en plein milieu de l’Ohio, cette espèce d’énorme truc chinois où vous avez une sorte d’Elvis chinois, un Frank Sinatra chinois etc donc j’ai ré-imaginé le scénario en les mettant dans un restaurant chinois parce que c’était moins coûteux que la Pig Race. Et un restaurant vide donc vous n’avez pas à payer des personnes. Et puis, il y avait des choses sur le scénario qu’il fallait que je change pour que ça colle plus à mon goût. J’ai travaillé avec un très bon scénariste collaboratif (Michael R. Perry, NDLR). Et puis le fait que je sois aussi scénariste simplifie les relations, ils savent que je ne suis pas là pour les ennuyer en fait donc on a travaillé ensemble sur le scénario pour le remanier, le condenser et en 33 jours de tournage, je peux pas dire « ah on va tout tourner et après, je modifie le scénario ». Je suis obligé de me dire en amont « ça, ça, ça, je suis sûr que je ne vais pas l’utiliser, ça je dois réécrire ». Parfois, il faut virer certains éléments pour arriver à quelque chose de concis et de construit. J’ai travaillé 3-4 mois avec le scénario de The Voices. A partir d’un moment, j’adopte un scénario pour pouvoir ensuite l’adapter. À partir de ce moment là, il est le mien.

Pour revenir un peu sur le fond de la question précédente, est-ce qu’il n’y avait pas aussi la volonté de rendre les choses un peu plus abstraites dans le contexte géographique et moins faciles à identifier

Si, bien sûr. C’est pour cela en partie que j’ai tourné The Voices à Berlin. Je n’ai pas voulu tourner aux États-Unis. Pourquoi ? Parce que c’était un film américain et je me disais « bon j’ai déjà le producteur américain donc ils vont m’emmerder, c’est sûr ». Il faut que mon équipe soit derrière moi parce qu’il faut à un moment donné faire un équilibre. Moi, c’était ça dans ma tête. Eux, ça les arrangeait parce qu’aux USA, vous avez très peu de domaines publics, tout est domaine privé, le moindre truc coûte une fortune, c’est pour ça que beaucoup de films indépendants américains se tournent en Europe. Les producteurs, ça les intéressait d’un point de vue financier, et moi, ça me permettait d’assurer mes arrières. Après, il se trouve que la révolution industrielle a eu lieu d’abord en Europe et après, ça s’est propagé aux États-Unis, et pas l’inverse. Ce sont les Européens du Nord qui ont créé l’Amérique, alors effectivement vous ne pouvez pas tourner New-York en Europe, mais un petit village du centre des États-Unis, vous pouvez trouver l’équivalent en Europe. Il y avait un coin de Berlin qui ressemblait par exemple à une rue de Pittsburgh. Ils ont aussi construit plein de trucs qu’ils ont vu dans des films, comme ça, ça les faisait voyager. Pour The Voices, ça a tellement bien marché que quand j’ai montré le film à Sundance, il y a un type qui est venu et qui m’a dit « je viens du Michigan, je connais bien ce coin, je connais ce bowling », j’étais là « mais non, mais rien du tout, ce bowling on l’a créé ». Lui répliquait « mais si, j’y vais souvent » (rires). Une fois, un producteur est venu des États-Unis et m’a dit : « The Voices ne ressemble pas assez à un film américain », je lui ai répondu « mais je m’appelle comment ? Je m’appelle Marjane Satrapi putain, à un moment donné, si tu veux un film américain, tu engages un réalisateur qui s’appelle Jeffrey ». Mais c’est paradoxalement ce qu’ils aiment aussi. Beaucoup de grands films américains ont été tournés par des metteurs en scène venus d’ailleurs.

Ce côté-là ne leur a pas fait peur à vos producteurs ?

Non, dans la mesure où The Voices devait au départ être réalisé par Ben Stiller avec un budget de 36 millions de dollars, et que je suis arrivé en leur proposant quelque chose avec un budget beaucoup plus modeste et un super look ! Ils ne m’ont pas cassé les pieds, les problèmes sont venus après en fait. Sur toute la création, ça allait. Je n’ai pas eu le final cut, mais en même temps, c’est comme si je l’avais eu. La différence, c’est qu’en France, je peux dire « c’est moi la réalisatrice » et tout le monde me suit ; sur ce film, j’étais obligé de justifier chacun de mes choix. Et des fois, je n’ai pas raison. C’est la première chose que j’ai apprise. Après, vous savez, il y a Jean-Luc Godard qui a dit « un mauvais film américain est toujours meilleur qu’un mauvais film français ». Et je sais pourquoi il dit ça, les américains ont un système, le scénario c’est un théâtre grec, c’est Shakespearien, il y a 3 actes, avant la 25ème minute, il faut qu’un événement arrive, 42ème minute, il faut ceci ou cela. Si vous avez que ça comme base, vous ne faites que des films qui se ressemblent. Mais si vous voulez tergiverser, au moins vous savez pourquoi vous le faites. Vous ne pouvez pas faire un film où il ne se passe rien pendant 55 minutes. Il y a plein de choses comme ça que j’ai appris grâce à mes producteurs. Pour le final cut, c’est une discussion interminable, un jeu d’usure et dans ce monde, 7 milliards d’habitants, personne ne me bat à ce jeu (rires). Je suis tenace comme un tique.

C’est le premier film que vous réalisez en solo, est-ce que le processus de réalisation a été différent pour vous, qu’est-ce que cela a changé ?

Ça a été une très bonne chose. J’ai été très contente de faire des films avec Vincent (Paronnaud, NDLR), super contente, mais sur un navire, vous ne pouvez pas avoir deux capitaines. Vous pouvez avoir deux capitaines seulement au moment où il y a une grande tornade (rires). Mais si l’un des capitaines dit « mettez les voiles vers le nord-est » et que l’autre s’exclame « sud-ouest », on est dans la merde. Il y a un moment où il faut faire les films tout seuls .. ou il faut être frères, être nés ensemble et partager les mêmes pensées au même moment sinon c’est impossible, vous ne vous en sortez pas.

Vous n’avez pas eu peur que les flashbacks dans The Voices alourdissent un peu la psychologie du personnage ?

Non, parce que ces séquences sont nécessaires pour comprendre pourquoi Jerry a un psychiatre, pourquoi il est l’homme qu’il est. C’est un jeune garçon au départ et d’un point de vue psychologique, si vous subissez un choc émotionnel à cet âge là, très souvent, vous pouvez basculer. Et c’est aussi une histoire de transmission de génération en génération. La schizophrénie a une composante génétique. Je ne vais pas prétendre avoir fait un film sur la schizophrénie, parce que sinon vous imaginez, je suis la personne la plus irresponsable de la Terre. Je suis pas la personne la plus responsable, mais je ne suis pas non plus la personne la plus irresponsable, je dois être quelque part entre les deux (rires). Mais pour en revenir à Jerry, il faut une base solide en fait, je pense que ces scènes sont nécessaires, elles ne sont pas très longues en plus.

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Je me demandais justement par rapport à la schizophrénie : est-ce que Ryan Reynolds et vous-mêmes avez bûché le sujet en amont ?

Même si c’est une comédie horrifique, il faut une base solide. Ce que nous racontons est l’inverse de la schizophrénie. Dans la schizophrénie, c’est quand vous ne prenez pas vos médicaments que votre monde est complètement pourri. Mais ça m’intéressait de savoir pourquoi les patients ne prennent pas leurs traitements, et bien en fait, c’est parce qu’ils ont plein d’effets secondaires. Il y en a tellement que ça ne donne pas envie de prendre ces médicaments. Il faut que quelqu’un soit avec les patients pour les aider, les guider. Il y a plein de choses comme ça sur lesquelles je me suis renseigné, par exemple les conséquences d’un choc émotionnel, ce dont je parlais tout à l’heure. Ryan Reynolds, lui, a regardé beaucoup de documentaires sur les tarés (rires), les serial killers. Pendant 3 mois, je me demandais sans cesse « et si moi, j’étais un serial killer, je ferai quoi à ce moment là ». J’étais vraiment dans la tête d’un serial killer et [ATTENTION SPOILER] c’est de là par exemple que vient l’idée du mur de tupperware avec les parties du corps de Gemma Arterton dans les boîtes. Un soir, j’étais chez moi, je me disais que j’étais un serial killer donc, j’étais en train de ranger les couteaux de ma cuisine, et je répétais le scénario. Je me disais « il découpe le corps de Gemma Arterton, mais je ne veux pas montrer qu’il le fait, comment je peux faire ? ». A ce moment-là, j’ai cette phrase du scénario qui me vient en tête : « Hi, i’m Jerry from Packing and Shipping », c’est un type qui adore emballer, sa passion, c’est l’emballage et là, j’ai vu un tupperware dans ma cuisine et « Euréka » (rires). Pour les tupperware, j’ai calculé le poids de Gemma Arterton divisé par le nombre de boîtes, parce que vous savez, il y a des choses qui m’obsèdent. Je me rappelle quand j’étais allé voir le King Kong de Peter Jackson. Vous savez, il y a cette scène de patinage artistique entre King Kong et Naomi Watts, et moi, je voyais Naomi Watts en nuisette, complètement à l’aise. Je me suis dit « bon, King Kong il pèse autant, s’il tient sur la glace, c’est que la glace doit faire au moins 1m de profondeur ». J’ai fait des études de math en plus. Je me suis dit qu’il pouvait faire maximum -15 degrés Celsius, et comment ça se fait qu’elle soit autant à l’aise en nuisette. J’étais en train de crier « mais c’est pas possible » dans le cinéma. Pour The Voices, je me suis dit « s’il y a un autre taré comme moi dans un cinéma qui calcule le nombre de boîtes de tupperware et voit que ça ne correspond pas (au poids de Gemma Arterton), ça me rendrait dingue » (rires). Il y a plein de choses sur lesquels on se doit d’être très exact. C’est ce genre de détails qui fait que vous adhérez à un film ou pas, même si c’est inconscient la plupart du temps. Chaque tupperware peut contenir à peu près 400 grammes de viandes, Gemma Arterton pèse à peu près 60 kgs, ça vous fait environ 150 boîtes, le compte est bon, je n’ai rien inventé. [FIN SPOILER]

Est-ce que le fait que The Voices s’ouvre par un générique d’animation et se termine par une comédie musicale témoigne d’un passage vers autre chose ?

J’aime bien les génériques de début quand il y a des dessins et tout ça. Je suis une grande admiratrice de Saul Bass (un célèbre graphiste américain connu pour son travail dans le domaine cinématographique, tant pour la création de génériques que pour la conception d’affiches, NDLR). J’aime beaucoup lorsqu’il y a des animations, ça donne tout de suite envie de regarder le film, ça nous prépare. Pour le générique de fin, j’étais très contente de le faire car je ne peux pas avoir de la compassion pour ce mec pendant tout le film, [ATTENTION SPOILER] et puis le laisser mourir comme ça, il ne faut pas le punir. Vous savez, il pose une question très importante à la psychiatre, il lui dit « si Dieu existe et qu’il sait tout, il doit être ok avec moi pour ne pas me punir et me laisser tuer tous ces gens ». Il est gentil quand même Jerry, je l’adore alors forcément, il finit au paradis. [FIN SPOILER]

Une question un peu en dehors du film, mais vous qui avez dessiné, qui avez une parole politique, qui êtes une femme engagée, est-ce que vous avez déjà reçu des menaces ?

Non, je n’ai jamais reçu de menaces parce que je ne suis jamais allé dans la provocation. La provocation ne justifie en rien de mériter la mort et d’être assassiné comme les victimes de Charlie Hebdo ont pu l’être, soyons clairs. Ces gens-là, je les connaissais à titre personnel, je suis venu en France pour des raisons de liberté d’expression donc effectivement, ça m’a choqué, ça m’a touché. Vous savez, on est au XXIème siècle, on va bientôt aller sur la planète Mars, il y a encore des gens qui pensent que la Vierge Marie est immaculée conception et que l’Autre est parti au ciel pour revenir, ça existe encore donc ça veut dire que la Religion est quelque chose de très profond et très ancré chez certaines personnes. Ma technique a toujours été de ne pas affronter la religion, mais juste de dire à quelqu’un de très croyant « je ne suis pas croyante, mais tolérante », il n’y a pas de menaces à recevoir en retour de ce discours.

[ATTENTION SPOILER]Dans la tragédie grecque, c’est toujours le Deus Ex Machina donc Dieu qui descend sur la Terre pour solutionner les problèmes des humains, et là, dans la dernière scène de The Voices, c’est Jésus en personne qui élève Ryan Reynolds au ciel, il y a quelque chose de touchant, comment avez-vous songé à cette séquence ?

Vous savez, il y a des choses qui me plaisent, je voulais que tout se finisse bien. Au début, je me disais « je ne peux pas défendre Jerry », mais au fond, j’ai tellement de compassion pour lui que je souhaitais qu’il s’en sorte d’une manière ou d’une autre d’où l’existence de cette dernière scène. Mais c’était dur de trouver cette idée car une comédie musicale, c’est dur, 46 positions de caméra en 1 jour, je vous laisse imaginer le délire. Pour cette scène, on avait pris un chorégraphe qui était très branché hip-hop, il voulait faire des grands écarts et tout, on avait que 4 jours d’entraînement, j’étais là en train de lui dire « mais personne peut faire des grands écarts en 4 jours », donc le pauvre, je l’ai viré et c’est moi qui ai fait la chorégraphie. C’était juste pour frimer un coup (rires). [FIN SPOILER]

Un grand merci à toute l’équipe du Cinéma Comoedia (Frédérique Duperret notamment), aux journalistes présents, ainsi qu’à Zone Bis et au Pacte, distributeur de The Voices.

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