ENTRETIENS

TABLE RONDE AVEC VINCENT LINDON ET GILLE LELLOUCHE (ENTRETIEN) : « On est dans du lâché prise absolu… »!

Après avoir rencontré Fred Cavayé, le réalisateur de Mea Culpa, votre serviteur, en compagnie de quelques blogueurs, a eu l’opportunité de passer un moment avec les deux acteurs principaux du film, Vincent Lindon et Gilles Lellouche. Les deux comédiens qui s’entendent visiblement très bien se sont confiés sur leur travail, sur leur admiration réciproque et sur le cinéma d’action en France:

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Gilles, votre scène d’introduction est très spectaculaire. Comment se prépare t-on à tourner une scène de bagarre dans un espace si restreint? Est-ce qu’il y a de la place pour la comédie au détriment de l’action?

Gilles Lellouche : Pour se préparer à ce genre de scènes c’est ni plus ni moins que comme quand on prépare un ballet ou une danse, c’est une chorégraphie. On a eu un coach et des cascadeurs avec lesquels on a réfléchi à la meilleure manière de faire la scène et de sa faisabilité. Ils ont une idée de la scène idéale qu’ils ont mis au point avec Fred. Dans une voiture, on découpe en segments la séquence et on voit ce qui est jouable, ce qui n’est pas jouable, ce qui est visuel et ce qui ne l’est pas. Il y a beaucoup un rapport esthétique aux choses dans le film de Fred et on regardait ensemble suivant les angles et les axes ce qui était le plus payant. Ensuite, ce sont des répétitions encore et encore. Vous le savez aussi bien que moi, c’est l’art de tricher. On se frôle, les coups passent et on essaye de parer les choses. C’est assez grisant car c’est assez rare en France d’avoir ce genre de scènes. Personnellement, je n’en avais jamais fait. C’est grisant car cela file un peu la trouille pour être honnête. Un geste raté c’est un coup porté.gilles lellouche mc C’est de la répétition, de la répétition encore et encore. En ce qui concerne la comédie il n’y a pas de comédie ce n’est que du physique. En ce qui concerne la comédie dans ce genre de scène, la comédie est inhérente au physique. C’est un mélange des deux. On joue avec son corps et pas avec sa tête.

Avant de tourner ensemble dans ce film, vous connaissiez vous ?

Vincent Lindon : je savais que Gilles Lellouche existait déjà. Oui, on se connaissait un petit peu. On s’était croisés à quelques reprises et on s’était bien appréciés. En fait, on ne s’est anormalement pas rencontrés dans la vie pour deux personnes qui ont été amenées souvent à être dans des endroits similaires. On s’est croisés au cours Florent une première fois où j’étais venu faire une Masterclass et où Gilles était élève. Lui connaissait mon existence et moi pas encore, Il était élève. Il y en a un sur cent mille qui perce à peu près et c’était lui, mais moi, je ne le savais pas encore puisqu’il n’avait pas encore percé (Rires). Après, on s’est croisés, on s’est repérés, dans des endroits comme cela ou on se croise 10 à 15 secondes. Je me souviens d’un jour qui m’a beaucoup marqué il était en scooter au coin de la rue Jacob et moi je traversais la rue Bonaparte. Il venait d’être papa et on a eu une discussion le temps que le rouge passe au vert et que le vert passe au rouge, qui était extrêmement bienveillante. Un très beau moment qui a duré rien du tout et les scooters sont partis comme ça. On a pris un verre après dans un café pour un projet que l’on avait ensemble et que l’on n’a pas fait. Après on s’est croisé deux, trois fois dans des cafés ou des restaurants et on s’est vraiment vus pour la première fois à la préparation du film. Mais on se cherchait, on s’admirait, on était intrigués l’un par l’autre. Je crois qu’on reconnaît les gens sans les connaître, qui ont une démarche assez semblable à la vôtre, une énergie par exemple. Je cherche les choses chez les gens il y a ceux qui sont énergiques et ceux qui ne sont pas énergiques. Je vais très souvent vers les gens énergiques et j’aime bien aussi aller vers les gens qui sont décideurs, qui prennent leur destin en main ce qui est le cas de Gilles. J’aime bien aller vers des hommes, des carrures pas des demi-portions ce qui est le cas de Gilles aussi et j’aime bien aller vers les grandes gueules, des gens qui disent ce qu’ils pensent et qui n’envoient pas faire dire ce qu’ils ont à dire ce qui est le cas de Gilles aussi. J’aime bien les gens qui se démarquent qui ont des idées qui peuvent de temps en temps assumer de croire qu’ils ont raison contre tous même si ce n’est pas toujours le cas, ce qui est le cas de Gilles aussi. C’est une sorte de deuxième bel emmerdeur magnifique l’air de rien. l'emmerdeur magnifique

Gilles Lellouche : Plus discret, plus planqué…

Vincent Lindon: Oui, parce que j’étais là. Sur un prochain film, tu vas être Vincent et tu auras un Gilles. C’est notre métier de repérer les choses, de très très vite faire des scanners des situations, des métiers, de choper très très vite les gestes des gens. On a une sorte de machine cérébrale qui ingurgite et enregistre les mouvements et les façons dont les gens se meuvent dans la vie car on aura peut-être à les réutiliser pour jouer un barman, jouer un taxi, pour jouer un boucher donc on voit aussi les gens que l’on croise. On chope des choses un peu comme les gens qui font des imitations, les trois ou quatre petites choses qui font que l’on sait si on a des atomes crochus avec quelqu’un. Voilà pourquoi les acteurs se connaissent si vite un tout petit peu mais savent s’ils sont attirés ou pas. hein C’est ça ?

Gilles Lellouche : Oui, absolument.

Vous aviez déjà l’envie de travailler ensemble avant ce film ?

Gilles Lellouche: Moi en ce qui me concerne beaucoup. J’avais très envie de tourner avec Vincent. Pour raccorder un peu les wagons sur ce qu’il a dit toute à l’heure, moi, quand j’étais au cours Florent, on avait beaucoup de Masterclass et pour être très honnête je m’en foutais complètement. Je me foutais complètement de ceux qui venaient les faire avec cette présomption, cette prétention idiote que l’on a 20 ans . Le seul que je ne voulais pas rater c’était Vincent parce que j’aimais l‘acteur et parce que j’aimais son discours. Vraiment, je buvais ses paroles, une fois il avait dit et ça m’avait fait marrer, « là je suis en train de vous donner des conseils mais il y en a un sur cent qui se dit, vas-y  donne-moi tes conseils de toutes façons j’en ai rien à foutre de tes conseils, dans deux ans, je serai au top »! Il y en a un qui n’en avait rien à foutre bah c’était moi et ça m’a parlé et ça m’a fait rire. C’est incroyable car je me suis dit que sûrement lui avait pensé la même chose cinq ou dix ans auparavant. J’ai toujours une forme d’admiration pour son discours que je trouve très honnête, très intègre et très différent de la langue de bois habituelle et usuelle de tous les artistes qui n’osent plus rien dire par peur de se couper d’une certaine partie de leur public. Lui s’en fout. Je pense que quand tu t’en fous c’est là que tu es le plus fort. Non seulement il y a un discours mais il y a aussi un choix et aussi une direction dans la carrière. J’ai toujours observé Vincent et c’est pourquoi j’ai toujours eu envie de tourner avec lui et j’ai vu à quel point il a sacrifié même un moment donné. Par exemple, il y a Patrick Bruel et Étienne Daho, vous voyez ce que je veux dire. Lui, il a choisi le camp d’Étienne Daho. Il a choisi le sacrifice d’un certain cinéma très populaire, car populaire il l’est. Il s’est servi de sa popularité pour aller vers des choses belles, élégantes, pointues et nobles ce qui est très très rare. Ce qui est pour moi un exemple à suivre et donc quand j’ai eu l’opportunité de tourner avec Vincent, j’étais comme un fou.

LINDON LELLOUCHE

Vincent Lindon : J’avais très envie aussi de tourner avec Gilles et ce qu’il a oublié de dire c’est que j’ai très envie de retourner avec Gilles. C’est très important, ce n’est pas tout de tourner encore faut-il après laisser une trace qui fait que l’on a envie de se retrouver. Dans la vie, il n’y a pas de problèmes mais au cinéma c’est ça qui est aussi très important et aujourd’hui ce qu’il faut en plus de tout ce qu’il a très gentiment dit sur moi et je pense sur lui, c’est qu’il faut trouver le terrain pour faire cela. Justement, c’est ce qu’il vient d’expliquer. On a tendance et on ne tombera pas dedans parce qu’avant j’en aurais été garant tout seul mais maintenant il est aussi fort que moi pour cela. Il faut savoir refuser quelquefois. Peut-être qu’on va nous envoyer cinq, six, sept, dix ou quinze projets sur les cinq années qui vont suivre et il faudra absolument résister contre l’agrément de la retrouvaille qui sera peut-être inférieur aux désagréments du résultat. Résister au fait de s’être auto persuadé que c’est bien juste pour se retrouver alors que ce n’est pas le cas. Il faut une base, un bon scénario.vincent lindon gilles lellouche mea culpa C’est avec de beaux projets qu’on fait de beaux mariages et que les gens s’entendent bien. Si la base n’est pas juste et que c’est juste une excuse pour se retrouver, on croit que l’on est content et après quelquefois on s’en veut. Comment s’en vouloir à soi-même? C’est à l’autre que l’on en veut et inversement. C’est comme cela que de temps en temps arrive les disputes dans les couples ou en amitié ou quand on est fâchés, c’est quand deux personnes qui s’aiment partent sur un mauvais coup. Les gens que j’admire, qui me plaisent dans le métier et dont il fait partie, je ne veux pas être un mauvais souvenir pour eux. Je ne veux pas que dans leur biographie, tout seul quand ils sont en train de penser ou quand l’envie leur prend ou qu’ils sont en vacances, qu’ils se baladent, quand on a des heures tout d’un coup où l’on retrace ce que l’on a fait et on se dit je sers à quoi, ou je suis d’où je pars. Je n’aime pas que dans le cerveau de la personne qui pense elle puisse se dire qu’il y a juste l’anicroche, un petit écart de parcours et hop ma tête ou mon nom arrive. Je veux être un bon souvenir pas forcément un succès car je ne suis pas intéressé par les entrées, si on me les donne, je suis ravi mais ce n’est pas ça. Je préférerais toujours me coucher le soir avec un film qui a été un échec mais moi je peux dire tout simplement ce n’est pas grave moi je l’ai fait et je vous emmerde! Car moi je continue à l’aimer plutôt que d’avoir fait un succès que l’on m’aurait soufflé et auquel je n’aurais pas pensé tout seul et après je me couche le soir en me disant ouais mais si on ne me l’avait pas dit, je ne l’aurais pas su. Le pire étant bien entendu le choix que l’on ne voulait pas faire et qui en plus de ça ne marche pas. Ce sont des choses où l’on met très, très longtemps à s’en remettre. Quand je dis très longtemps c’est très longtemps. Cela peut prendre des années. Ce n’est pas toute la journée du matin au soir mais c’est en filigrane comme cela. Cela revient et on est son propre attaquant. Les artistes sont très durs envers eux-mêmes. Ceux qui ont une conscience. Très violents, très durs! On ne se fait jamais de cadeaux c’est pour cela que l’on souffre autant. C’est pour cela que l’on a des plaies aussi grandes. On s’occupe bien de notre cas à nous mêmes ou l’inconscient s’occupe bien de nous-mêmes et c’est ce qui fait qu’une mauvaise décision n’a pas beaucoup de différence avec une bonne décision mais trente mauvaises décisions cela fait une carrière pas terrible et 30 bonnes décisions même si elles sont entachées cela fait une bonne carrière et c’est pareil dans la moralité des hommes: 30 petites lâchetés on devient un gros lâche et trente petits actes de courage on devient quelqu’un qui a été courageux. Il faut voir plus loin. Gilles le sait, moi aussi, on a fait des erreurs tous les deux et on les revendique. C’est même formidable, mais en soi, ce n’est rien. Mais si on en fait une, immédiatement on ouvre  une valve qui donne encore plus de possibilités d’en faire car on se dit on l’a déjà fait une fois. En fait, il ne faut jamais céder ! Si tu trahis une fois tu peux trahir vingt fois. Il faut essayer de ne pas le faire du tout mais c’est très compliqué parce qu’il y a de moins en moins de films donc de moins en moins de bons films mais il y a de plus en plus d’acteurs, de plus en plus d’affiches, de plus en plus de bandes-annonces. Il y a de plus en plus de complexes, de cinémas qui ouvrent.vincent lindon mea culpa

Gilles Lellouche : Rien à rajouter.

Donc pour le coup l’élément déclencheur pour faire Mea culpa ? C’étaIt quoi? le script? les retrouvailles avec Fred Cavayé, le fait de tourner ensemble! Tout cela à la fois ?

Gilles Lellouche: Exactement! En premier lieu c’est toujours le script mais ce script en particulier ce qui me concerne parce que c’est Fred qui le réalise. Réalisé par un autre je ne suis pas sûr d’y aller franchement. Au même titre que j’avais accepté A bout portant. j’ai lu le script et je me suis dit où il va ce scénario, qu’est-ce qu’il me raconte, comment on peut prendre d’assaut le 36 Quai des Orfèvres à deux. Je me suis dit qu’il était complètement zinzin, qu’il avait perdu le sens des réalités. J’ai vu Pour elle que je n’avais pas vu jusque-là. pour_elleJe vois l’articulation du scénar et quand le film part dans la dernière demi-heure d’action hallucinante, je reste assis sur mon fauteuil comme ça, scotché et je me dis oui d’accord évidemment, parce qu’il a ce sens là dont j’ai fait A bout portant et j’ai eu raison. Au même moment, on m’avait proposé La proie et j’ai choisi A bout portant!  Parce que j’avais vu Pour elle et que ça m’a rassuré. Après avoir vu Pour elle, après avoir fait A bout portant cela m’a donné évidemment le courage, l’audace, l’envie de faire celui-là, qui est  un scénario, qui, réalisé par un autre  peut-être complètement ridicule donc il faut un technicien hors pair, qui maîtrise son outil sur le bout des ongles ce qui est son cas et de plus en plus. Il a pris une sorte de maturité et il s’est tellement décomplexé, dans un cinéma français qui souvent a peur de son ombre, qui souvent n’ose pas, manque d’audace, préfère être dans des cases rassurantes par peur de déplaire. Fred au contraire s’émancipe dans un genre qui est très particulier donc rare, donc évidemment cela me donne envie et ensuite il y a la cerise sur le gâteau qui est une grosse cerise sur un petit gâteau, c’est de tourner avec Vincent. Quelque chose dont j’avais évidemment envie. Je vais le répéter encore mais je pense que dans les acteurs français il y en a peut-être trois avec qui j’avais envie vraiment de travailler et il y avait lui en premier!

Vincent Lindon: je reviens sur ce que dit Gilles car c’est tout à son honneur mais ce n’est pas totalement vrai. Sans t’en rendre compte tu dessers le scénario. Ce n’est pas vrai. Je suis sûr que si on t’avait donné le scénario de Mea culpa et qu’on t’avait dit que c’est Fred Cavayé qui allait le réaliser mais un tel l’a lu, voir par exemple moi et Vincent a dit non, cela devrait t’interpeller. Je pense que c’est formidable que Fred le fasse mais de toute façon si le scénario ne t’avait pas convaincu à mort, même faisable par quelqu’un d’autre tu ne l’aurais pas fait. Il se trouve que c’est un scénario qui de toute façon t’aurait plu et aurait été faisable par quelqu’un d’autre moins bien que par Fred et quand c’est Fred c’est la cerise sur le gâteau.

Gilles Lellouche : Oui tu as raison.

Vincent Lindon : je me souviens qu’on en a parlé et des coups de téléphone qu’on a eus où tu as été très précis et tu m’as dit « qu’est-ce que tu en penses? ». Tu as attendu d’avoir ma réponse parce que tu savais déjà exactement ce que tu voulais et je t’ai dit ce que j’en pensais et tu m’as dit ce que tu en pensais. « On meurt d’envie de le faire. Il n’est pas question que ce film soit fait par quelqu’un d’autre que par nous maintenant. Mais, tu ne crois pas que le truc… » Tu m’as donné un ou deux arguments et j’ai dit « ah oui, je n’ai pas vu ça, tu as raison ». Moi, en revanche j’ai noté un petit truc et tu as dit ah oui c’est vrai tu as raison. On est arrivés avec notre petit chapeau on a noté cinq ou six trucs qui nous titillaient pas très importants mais des petits détails. Des détails, cela peut être très important dans un film. Fred a accepté les six, un il a été contre, mais il nous l’a très bien expliqué. Il nous a prouvé par A+ B qu’il était contre et qu’on allait faire comme lui a décidé et rien que cela c’est encore plus agréable que s’il avait cédé. Cela montrait qu’il savait exactement ce qu’il voulait!

Gilles Lellouche : Tu as totalement raison mais ce que je voulais dire c’est comme si François Ozon proposait le scénario de Star Trek. Le scénario de Star Trek peut être extraordinaire, François Ozon est extraordinaire mais le problème n’est pas là mais, est-ce que les deux vont donner une somme extraordinaire. C’est pour cela que je me dis la somme de ce scénario là, réalisé par Fred Cavayé il y a une cohérence qui fait que oui évidemment. C’est cela que je voulais dire.OZON STAR TREK

C’est un très grand film d’action. Comme vous avez très peu de dialogues, l’essentiel passe par l’action. Est-ce que cela a été quelque chose de difficile à prendre en compte en tant que comédien ?

Gilles Lellouche : Je suis d’accord avec vous, je suis content que vous le disiez.

Vincent Lindon : Il y a plein de choses en interview qui nous reviennent auxquelles je n’avais pas pensé en faisant les choses. Jamais je ne me suis dit « tiens je fais un personnage qui ne parle pas beaucoup et qui parle avec son corps et avec son regard ». Jamais je ne me suis dit « tiens je suis en train de faire le plus grand film d’action qu’on n’ait jamais vu en France en langue française ». Jamais je ne me suis dit « c’est un film qu’est-ce que ça va vite qu’est-ce que c’est violent ». Jamais toutes ces choses-là ne me sont apparues aussi clairement. J’ai senti en effet mais de très loin que ce n’était pas un personnage très bavard mais pas assez pour me dire qu’est-ce qu’il est taiseux et pareil pour le personnage de Gilles. C’est beaucoup plus charnel, beaucoup plus organique une acceptation d’un film pour moi. Je l’ai lu, j’aime et je ne me pose pas de questions. Aujourd’hui j’apprends beaucoup de choses sur le film dans lequel je suis par les questions des journalistes, de vous. J’apprends énormément de choses où je fais l’intelligent en disant « oui c’est une très bonne question vous avais raison de le souligner » et j’ai mon deuxième cerveau qui me montre quelque chose auquel je n’avais pas réagi car c’était beaucoup plus organique. C’est le corps qui parle. Je suis arrivé page 103 quand j’ai vu qu’il y avait le mot fin j’ai quasiment en même temps que je lisais les répliques, composé le numéro de Fred. Je l’ai appelé et je lui ai dit « je le fais, j’ai adoré » et si il m’avait dit « qu’est-ce que tu as aimé? » j’aurais bien été incapable de lui dire, je ne sais pas tout quoi. J’adore! Mais quoi. « Qu’est-ce que tu penses du personnage? » La, j’aurais trouvé une excuse, « attends il y a mes enfants je te rappelle ». Sur le moment, je ne sais pas. Après le film va tellement vite sur le tournage pendant trois mois que je ne sais toujours pas. Je sais juste que j’ai aimé ça! C’est très bizarre.

Gilles Lellouche : On est dans du lâché prise absolu c’est-à-dire que tout se fait sur le moment, sur l’instant. C’est tout ce que le caractère instinctif et impulsif du jeu peut représenter. On est vraiment là-dedans. C’est extrêmement agréable. C’est impossible d’être mécanique. Il est impossible d’avoir réfléchi une attitude. On est tellement pris. Évidemment, avec la multiplicité des prises après on est plus rodés à l’exercice et on peut ajouter deux ou trois trucs. C’est tellement le physique qui parle que l’on est dans des choses que l’on ne découvrira qu’une fois le film fini. Je n’avais aucune conscience de ce que je jouais et c’est tant mieux sur les scènes physiques, sur le danger qu’il peut y avoir dans le regard, et d’une réponse, d’un geste, c’est le corps qui parle, qui s’exprime comme si on était dans un caractère d’urgence de la vie. C’est extrêmement jouissif.

Vincent Lindon : je me souviens de la scène à Toulon devant le commissariat, quand tout d’un coup je suis dans le bus, que je sors et que je me fais renverser par la voiture donc on a tourné cette scène et après on était sur Gilles qui avait cette scène de fusillade je me souviens qu’avant la prise il avait les jetons! Sautet m’a dit un jour une phrase que je n’oublierai jamais de ma vie.CLAUDE SAUTET C’est drôle, je ne t’en ai jamais parlé. J’étais sur le tournage de Quelques jours avec moi, j’avais une scène avec Sandrine Bonnaire et je devais être très angoissé. J’étais jeune acteur et c’était un metteur en scène très colérique, le monstre qu’on connaît de metteur en scène et aussi il était très autoritaire, très très dur à travailler. J’avais la tremblote le matin. J’allais au travail avec une peur au ventre incroyable. J’avais peur de mal faire et de ne pas être à la hauteur des grands acteurs qu’il a filmés. Dix minutes avant la prise, je suis allé le voir et il déambulait comme cela sur le plateau avec sa cigarette et en hurlant il me disait excuse-moi. Je lui dis « Claude? ». Il me dit « qu’est-ce qu’il y a mon gros? ». Je lui dis « là il faut que je sois angoissé ». Il me dit en hurlant « je n’entends rien de ce que tu me dis. » Je lui demande comment je dois être angoissé. Il me répond en hurlant, « tu n’as qu’à penser à ta note de gaz, à ton chat qui est mort, ce que je veux voir c’est de l’angoisse, de l’angoisse je m’en fous »!. Sur le moment, je n’avais pas compris ce que cela voulait dire. En fait, la caméra elle voit quand on joue une scène d’angoisse, de l’angoisse, peu importe si vous pensez à un truc de votre vie, ce qu’il voulait voir c’est de l’angoisse. Le jour où Gilles a tourné cette scène où le personnage a peur, même un flic lorsqu’il y a une très grosse attaque, on a parlé avec beaucoup beaucoup de flics, le cœur est à 8000. Gilles avait peur ce jour-là. Il avait eu peur de se servir de cette arme, il avait peur de faire retourner la scène. Quand il y a cinq caméras qui se mettent en route, qu’il y a 3 cascadeurs qui partent en scooter, on se dit pourvu que je ne rate pas. J’ai eu huit secondes sur moi, pourvu que je ne les rate pas. Je vais tout foutre en l’air. On a peur de gêner 80 personnes qui font leur métier. On tremble. Cette peur quand la caméra arrive sur vous même si vous voulez ne pas montrer votre peur, c’est foutu, elle passe. Les acteurs que j’aime ce sont ceux qui ont une énorme maîtrise de cela et qui tout d’un coup, c’est la qualité des gens qui se servent de leurs défauts pour en faire des qualités. Ce sont les acteurs qui sont conscients de cela qui se disent puisque j’ai peur, puisque j’ai le trac, je vais m’en servir et je vais jouer dessus. Entre guillemets, C’est très pute comme mécanisme mais les plus grands acteurs sont ça à un moment.

Gilles Lellouche : Des grosses putes (Rires)

Vincent Lindon : C’est là où c’est formidablement jouissif, c’est quand l’incarnation du personnage se dédouble avec le personnage du film et que l’on ne sait plus qui est qui. On ne sait plus s’il est Franck ou Gilles. On ne sait plus si je suis Simon ou Vincent dans certaines scènes car les deux se confondent.

A lire également la table ronde avec Fred Cavayé et notre critique de Mea Culpa

Retrouvez moi également dans PODSAC, le podcast cinéma dans le numéro spécial consacré au film!

Remerciements à Claire Chevalier de Cinefriends, Vincent Lautier de Tétronine et Gaumont
Merci aux autres blogueurs participants MissBobby.net, Mulderville.net, ecran-miroir.fr et Nivrae.fr


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