

SYNOPSIS : Une étrange porte apparaît dans le sous-sol d’un magasin de meubles.
Les légendes urbaines ont toujours existé, internet leur a simplement offert un nouveau terrain de jeu. Les Backrooms sont nées en 2019 sur le forum 4chan à partir d’une simple photographie montrant des bureaux jaunâtres, vides et interminables. Très vite, des internautes imaginent qu’il serait possible de « noclipper » hors de notre réalité, comme un personnage traversant accidentellement le décor dans un jeu vidéo, pour se retrouver prisonnier d’un immense labyrinthe de couloirs, de néons grésillants et d’espaces liminaux peuplés d’entités plus ou moins hostiles. Le phénomène prend une ampleur considérable jusqu’à devenir un véritable folklore collaboratif, chaque internaute enrichissant l’univers de nouveaux niveaux, de nouvelles créatures et de nouvelles théories. C’est pourtant un adolescent de seize ans qui va véritablement faire exploser le concept. En 2022, Kane Parsons publie sur YouTube son court-métrage The Backrooms (Found Footage). Bluffante de maîtrise technique, sa vidéo devient virale et attire rapidement l’attention d’A24 qui lui confie l’adaptation en long métrage. En 2026, le voilà propulsé sur grand écran avec Backrooms, avant qu’une version enrichie de seize minutes, baptisée Backrooms : tout doit disparaître, ne poursuive l’exploitation du film quelques semaines plus tard. Nous sommes d’ailleurs allés voir le film deux fois. Pas parce que nous l’avions adoré dès le premier visionnage, même si oui, nous avons aimé, mais parce qu’à partir du 8 juillet le film a continué son exploitation en salles dans cette fameuse version rallongée de seize minutes. Curieux, nous voulions comparer. Autant répondre immédiatement à la question que beaucoup se poseront : les deux versions sont strictement identiques. Peu renseignés afin d’éviter tout spoiler, nous pensions naïvement découvrir des scènes inédites ou des séquences rallongées au cœur même du récit. Que nenni. Les seize minutes supplémentaires sont simplement ajoutées après le générique de fin sous la forme d’un complément qui s’inscrit dans la continuité de certaines vidéos explicatives déjà présentes sur la chaîne YouTube de Kane Parsons. L’idée n’est pas dénuée de sens puisqu’elle cherche à ancrer les Backrooms dans une pseudo-réalité scientifique et documentaire, mais il faut reconnaître qu’il est aussi audacieux que légèrement moqueur de bâtir une ressortie en salles sur un ajout aussi peu palpitant. Ces seize minutes apparaissent finalement assez bavardes et superflues là où nous aurions largement préféré découvrir quelques séquences inédites dans les Backrooms elles-mêmes ou bénéficier d’un peu plus de matière anxiogène. Car il faut être honnêtes : nous avons découvert le concept grâce au film et n’avons commencé à visionner les épisodes YouTube qu’après nos deux passages en salles, tant l’univers mis en scène par Kane Parsons nous avait intrigués.

Fait assez rare, il nous a fallu un peu de temps pour réaliser à quel point nous avions apprécié ce voyage. En sortant de la première projection, nous étions encore en train de digérer cette proposition si particulière. Ce n’est qu’en y repensant plusieurs jours plus tard que nous avons véritablement pris conscience de la force de son atmosphère. Le second visionnage n’a fait que confirmer cette impression. Là où Obsession, son grand rival horrifique du moment, nous avait presque immédiatement cueillis par son efficacité, Backrooms adopte une approche beaucoup plus insidieuse. Le film s’infiltre progressivement dans l’esprit du spectateur jusqu’à laisser cette étrange sensation de malaise qui continue de nous accompagner bien après la séance. Il faut dire que Kane Parsons possède déjà une véritable patte de metteur en scène. Indépendamment de son concept fort, le film propose un univers épuré mais diablement malsain et intrigant, autant visuellement qu’au niveau sonore. Les espaces sont volontairement banals, presque anodins, mais ils dégagent une étrangeté permanente. Les néons, les moquettes défraîchies, les murs jaunis, les perspectives impossibles… tout participe à créer un univers qui paraît cassé, comme si la réalité elle-même avait cessé de fonctionner correctement. À plusieurs reprises, cette sensation nous a d’ailleurs ramenés fugacement à la Black Lodge de Twin Peaks. Non pas parce que les deux univers se ressemblent visuellement, mais parce qu’ils dégagent tous deux cette impression d’être des lieux qui produisent le mal par leur simple existence. Ici, les Backrooms ne semblent pas malveillantes parce qu’elles poursuivent un objectif précis. Elles donnent plutôt le sentiment d’être un bug de l’univers, un endroit où les lois du monde se sont brisées et où le danger naît naturellement de cette anomalie. Rien que cette idée est déjà passionnante. L’une des bonnes surprises du film est également de ne pas se contenter d’envoyer des personnages errer dans un labyrinthe en étant poursuivis par des créatures. Kane Parsons cherche à donner de l’épaisseur à son univers en développant plusieurs protagonistes dont les trajectoires se mêlent progressivement au mystère des Backrooms. Le film devient alors bien plus interprétatif qu’il n’y paraît au premier abord, laissant une large place aux lectures personnelles. Cette ambition est à la fois sa plus grande force… et sa principale faiblesse. Les séquences plus psychologiques ou dialoguées interrompent parfois cette immersion presque hypnotique dans laquelle le film excelle. Curieusement, elles nous ont pourtant semblé beaucoup plus naturelles lors du second visionnage. Une fois le fonctionnement du récit assimilé, elles trouvent davantage leur place et participent finalement à construire quelque chose de plus ambitieux qu’un simple film de monstres. À ce titre, Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve livrent tous deux de très belles performances, leur implication ne fait jamais défaut et ils incarnent avec conviction des personnages confrontés à une réalité qui les dépasse. Pourtant, ils ne constituent finalement pas ce que l’on retiendra le plus du film. Ce n’est absolument pas un reproche adressé aux deux comédiens, mais bien le signe que les Backrooms elles-mêmes deviennent le véritable personnage principal. Leur architecture impossible, leurs règles implicites, leurs mystères et leur atmosphère vampirisent littéralement le récit. Les personnages finissent presque par n’être que les guides de notre exploration, au service d’un univers si fort, riche et vivant (pourtant souvent subtilement puisque tout est assez épuré comme nous le disions) qu’il capte à lui seul toute notre attention.

C’est d’ailleurs cette identité très affirmée qui fait toute la singularité de Backrooms. Le film ne cherche jamais à accumuler les effets de manche ou les jump scares à la chaîne, il préfère installer un malaise permanent, parfois presque contemplatif, laissant le spectateur observer cet univers comme on explorerait une anomalie scientifique. Cette retenue pourra frustrer une partie du public, mais elle participe aussi au charme de l’ensemble. Pour autant, nous restons un tout petit peu sur notre faim. Nous aurions aimé passer davantage de temps dans les Backrooms elles-mêmes, explorer encore plus de niveaux, découvrir de nouveaux espaces et profiter un peu plus du bestiaire imaginé par Kane Parsons. Celui-ci fonctionne d’ailleurs particulièrement bien lorsqu’il reste suggéré. Certaines apparitions sont d’une subtilité remarquable et nourrissent parfaitement l’imaginaire du spectateur. En revanche, lorsqu’il choisit de dévoiler plus frontalement certaines créatures, l’effet est parfois moins convaincant. Nous pensons forcément au fameux pirate, dont la présence nous a semblé nettement moins inspirée que le reste de la proposition. Ce dernier sursaut horrifique, qui aurait dû constituer une véritable déflagration, perd un peu de sa force à cause d’une baisse de tension et d’un design qui nous a davantage laissés sur notre faim. C’est pourtant Robert Bobroczkyi, déjà aperçu dans Alien : Romulus, qui est de nouveau mis à contribution pour incarner cette créature hors norme ; un choix de casting qui ne manque pas de curiosité au service d’une créature qui divisera sans doute les spectateurs. Ces quelques réserves ne remettent toutefois jamais en cause la réussite globale du film. Elles donnent même le sentiment que Kane Parsons s’est volontairement montré mesuré afin de construire les fondations d’un univers appelé à s’étendre. Si Backrooms n’est que le premier chapitre d’une saga, il paraît finalement assez logique de ne pas brûler toutes ses cartouches dès aujourd’hui. À condition bien sûr que la suite ose aller plus loin, tant dans l’exploration de cet univers que dans son bestiaire. Car ce qui demeure une fois les lumières rallumées, c’est surtout cette irrésistible envie d’y retourner. Ce goût de reviens-y que peu de films parviennent à susciter. Backrooms possède cette qualité difficile à définir, cette patte qui transforme son univers en véritable expérience sensorielle. À ce titre, il se montre bien plus convaincant que certains films qui revendiquent pourtant cette ambition, comme le récent et très décevant Noise. Kane Parsons confirme ainsi, du haut de ses vingt-et-un ans, qu’il est bien le petit prodige que beaucoup imaginaient. À l’instar de Curry Barker avec son excellent Obsession, il prouve que le passage d’Internet au cinéma peut donner naissance à de véritables auteurs. Leur talent ne fait désormais plus le moindre doute, et surtout, ils semblent avoir des univers à défendre plutôt que de simples histoires à raconter.

Au final, Backrooms est probablement le genre de film qui divisera profondément les spectateurs. Certains y verront un exercice de style parfois trop contemplatif, frustrant par son refus d’expliquer ou de montrer davantage. D’autres, dont nous faisons partie, accepteront volontiers cette frustration tant elle participe à l’identité d’un univers qui préfère suggérer plutôt que démontrer. Tout n’est évidemment pas parfait. Nous aurions aimé un bestiaire un peu plus développé, une dernière partie plus tendue et quelques séquences supplémentaires au cœur des Backrooms plutôt qu’après le générique dans cette version rallongée. Mais ces réserves n’effacent jamais les immenses qualités de l’ensemble. Rarement un premier long métrage aura donné une telle impression de personnalité, de maîtrise et surtout d’envie de bâtir quelque chose de durable. Le plus rassurant dans tout cela est peut-être que Kane Parsons ne semble jamais chercher à reproduire les recettes habituelles du cinéma d’horreur contemporain. Il construit son propre langage, son propre univers et sa propre mythologie, avec une confiance qui force le respect malgré son jeune âge. Cette singularité transpire dans chaque plan et laisse penser que les Backrooms n’ont encore dévoilé qu’une infime partie de leur potentiel. Nous ressortons donc convaincus d’avoir découvert un réalisateur qui compte déjà parmi les jeunes auteurs les plus prometteurs du cinéma de genre. Si une suite voit le jour, nous serons évidemment au rendez-vous, avec l’espoir qu’elle pousse encore plus loin les curseurs de l’horreur, de l’exploration et de l’étrangeté. En attendant, Backrooms demeure une proposition singulière, le genre d’expérience qui continue de trotter dans un coin de la tête plusieurs jours après la projection. Et finalement, n’est-ce pas là le plus beau compliment que l’on puisse faire à un film de ce genre ?

Titre original : BACKROOMS
Réalisé par: Kane Parsons
Casting: Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass …
Genre: Epouvante-horreur, Science Fiction
Sortie le: 17 juin 2026
Distribué par : Metropolitan FilmExport

EXCELLENT
Catégories :Critiques Cinéma, Les années 2020










































































































































