
Il y a cinq ans, au moment où Jean-Paul Belmondo disparaissait, j’avais écrit que je ne le perdrais pas. Que je pourrais toujours revenir vers ses films, retrouver les personnages auxquels il avait prêté son visage, sa voix, son corps. C’était une conviction écrite dans un moment particulier. Cinq ans plus tard, elle n’a pas changé. Pourtant, je ne suis pas certain d’avoir compris à l’époque tout ce qui allait réellement me rester de lui.
Parce que Belmondo, ce n’est pas seulement une filmographie. Ce ne sont pas uniquement des films que l’on revoit et des personnages que l’on retrouve. Belmondo, c’était une présence.
C’était une voix.
Cette voix capable de faire rouler les mots, de leur donner une saveur particulière. Les mots d’Audiard, bien sûr, mais pas seulement. Il y avait une façon de prononcer une phrase, de laisser traîner une syllabe, de faire surgir une ironie là où un autre aurait simplement récité son dialogue. Une gouaille immédiatement reconnaissable qui pouvait devenir douceur l’instant suivant. Il suffisait parfois de l’entendre avant même de le voir pour que Belmondo soit déjà là.
Et puis il y avait son sourire.

Je crois que j’adorais le sourire de Jean-Paul Belmondo.
Pas uniquement le grand sourire de la star, celui des photographes et des émissions de télévision. Son sourire à l’écran. Celui qui surgissait parfois là où on ne l’attendait pas. Dans Borsalino, lorsqu’il se bat avec Alain Delon et qu’un pain dans la figure ne suffit pas à le lui enlever. Dans Le Professionnel, au milieu d’une histoire qui ne prête pourtant pas beaucoup à sourire. Dans Itinéraire d’un enfant gâté, lorsqu’il est torse nu, assis, et que le visage de Sam Lion raconte soudain davantage que n’importe quel dialogue. Ou lorsqu’à la fin du film il regarde les images de sa fille et de son mari.
Ce sourire pouvait être insolent ou tendre. Il pouvait surgir chez un homme sûr de lui comme chez un personnage soudain beaucoup plus vulnérable.
Il était rassurant.
C’est peut-être ce mot-là que je cherchais depuis longtemps sans vraiment le trouver. Belmondo était rassurant. Il pouvait être dur sans jamais cesser de dégager une forme de douceur. Il pouvait jouer les hommes qui n’avaient peur de rien sans être condamné à n’incarner que des surhommes invincibles. Derrière la puissance physique, il restait toujours quelque chose qui permettait de l’atteindre.
Sa voix, son corps, quelque chose de plus difficile à définir encore : son âme peut-être. Tout cela traversait l’écran.
Et nous rendait heureux.
JE NE LE CONNAISSAIS PAS, MAIS J’ÉTAIS PROCHE DE LUI
Je n’ai jamais rencontré Jean-Paul Belmondo.
Je n’ai même jamais eu cette chance étrange qui consiste à croiser, quelques secondes, quelqu’un qui compte énormément pour vous. Nos chemins ne se sont jamais approchés suffisamment pour que je puisse lui serrer la main, échanger quelques mots avec lui ou simplement lui dire merci.
Pendant longtemps, j’aurais probablement répondu que je le regrettais.
Aujourd’hui, je n’en suis plus aussi certain.
Tout ce que l’on sait de ses rapports avec son public laisse imaginer une rencontre formidable. J’aime évidemment penser qu’elle l’aurait été. Que j’aurais retrouvé devant moi cet homme dont le sourire immense semblait abolir les distances.
Mais je n’en sais rien.
J’aurais pu le rencontrer un mauvais jour. Il aurait pu être fatigué ou préoccupé. Il aurait simplement pu ne pas correspondre à l’homme que des décennies de cinéma avaient construit dans mon cœur et dans ma tête. Et devant l’incertitude, parfois il faut s’incliner.
Alors oui, maintenant qu’il est parti, cela pique un peu. Je ne pourrai jamais lui dire à quel point il a compté dans ma vie. Mais aucune rencontre malheureuse ne pourra non plus venir modifier ce que je conserve de lui.

Je ne le connaissais pas, mais j’étais proche de lui.
La phrase est contradictoire. Elle est pourtant exactement celle que j’ai envie d’écrire.
Car que savais-je réellement de Jean-Paul Belmondo ? Rien, ou presque. Était-il réellement cet homme que sa faconde, son humour et son sourire XXL semblaient dessiner ? Était-il aussi chaleureux dans l’intimité qu’il paraissait l’être lorsqu’une caméra était braquée sur lui ? Que cachait-il derrière cette image ? Je ne sais pas.
Et finalement, je ne veux même pas le savoir.
Le Belmondo dont je parle ici n’est pas l’homme privé. C’est celui qui, pendant des décennies, a traversé un écran pour venir jusqu’à moi. Et ce qui s’est construit entre lui et le spectateur que j’étais est bien réel, même si cette relation ne fonctionnait évidemment que dans un sens.
ON VOULAIT ÊTRE BELMONDO
Jean-Paul Belmondo séduisait les femmes.Toutes les femmes, avait-on parfois l’impression.
L’ironie de l’histoire est connue. À celui auquel certains prédisaient qu’avec un physique pareil il ne pourrait jamais tenir une femme dans ses bras, le cinéma français allait bientôt offrir quelques-unes de ses plus belles partenaires. Et Belmondo allait devenir l’un de ses plus incroyables séducteurs.
Mais il séduisait aussi les hommes.
Pas de la même manière, évidemment. Il provoquait chez nous quelque chose qui relevait moins du désir que de l’identification. On voulait lui ressembler.
On voulait avoir sa décontraction. On voulait cette capacité à entrer quelque part et à immédiatement occuper l’espace. On aurait aimé posséder sa gouaille et ce magnétisme qui faisait qu’un homme dont la beauté avait été contestée devenait soudain le plus beau type du monde dès qu’une caméra se posait sur lui. On voulait prendre un coup dans la figure et répondre avec le sourire de Borsalino.

On voulait n’avoir peur de rien.
Et pourtant, réduire Belmondo à cette image de héros indestructible serait passer à côté de ce qui le rendait justement si attachant. Il a joué des hommes fragiles. Il a vieilli devant nous. Son visage s’est creusé. Son jeu s’est débarrassé de certaines choses. Sam Lion n’est pas Michel Poiccard. Il n’a pas besoin de l’être.
Quelque chose demeure pourtant de l’un à l’autre. Belmondo.
Quand on était gamin, on ne formulait évidemment pas tout cela. On regardait ses films et on savait simplement une chose.
On voulait être Belmondo.
CE QU’IL ME RESTERA
J’ai aimé beaucoup de comédiens. Certains démesurément. Certains avec passion.
Avec Belmondo, c’était différent.
Je ne sais toujours pas complètement pourquoi. Nous n’étions pas de la même génération. Nous n’avions rien vécu de commun, sinon cette amusante coïncidence d’être nés tous les deux un 9 avril. Il ignorait mon existence et je ne connaissais de lui que ce qu’un écran voulait bien me donner.
Et pourtant il y avait ce lien.
Peut-être parce que Belmondo donnait envie d’être son copain.
La formule peut sembler dérisoire face à une carrière pareille. Elle dit pourtant quelque chose que les récompenses, les entrées en salles ou les listes de chefs-d’œuvre ne racontent pas. On pouvait admirer Jean-Paul Belmondo et avoir simultanément l’impression qu’il n’était pas complètement inaccessible. La star immense semblait conserver quelque chose du copain qu’on aurait aimé avoir à côté de soi.
Voilà peut-être pourquoi son sourire compte autant dans mes souvenirs.
Voilà pourquoi sa voix suffit encore à provoquer quelque chose.
Voilà pourquoi retrouver Joss Beaumont, Sam Lion, François Merlin, Bob Saint-Clar et tant d’autres ne consiste jamais seulement à revoir un vieux film.
C’est retrouver une sensation.
Celle d’un acteur capable de franchir cette frontière invisible qui sépare l’écran du fauteuil. Quelqu’un qui pouvait me toucher sans me connaître. Qui pouvait me rassurer sans savoir que j’existais. Qui pouvait me rendre heureux simplement en apparaissant dans un cadre.
Je ne sais pas s’il nous restera ça de Jean-Paul Belmondo.
Mais en tout cas moi, il me restera ça, incontestablement.
Il me restera une voix. Il me restera ce sourire. Il me restera ce sentiment étrange d’avoir été proche d’un homme que je n’ai jamais rencontré. Il me restera le gamin qui voulait lui ressembler et l’adulte qui continue à regarder ses films avec la même affection.
Il me restera surtout ce bonheur.
Il y a cinq ans, j’écrivais que Jean-Paul Belmondo ne me manquerait pas parce que je ne le perdrais pas.
Cinq ans ont passé.
Je ne l’ai pas perdu.
Catégories :Il nous restera...










































































































































