Critiques Cinéma

MARCHE À L’OMBRE (Critique)

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SYNOPSIS :  Francois, routard fatigué, débarque dans le port de Marseille. Musicien hors-pair, il est bien décidé à exploiter son talent dans les studios parisiens. Denis, inseparable compagnon et négatif de Fançois, est un grand spécialiste de l’angoisse et ne cesse de gémir. Vu ce qui les attend a Paris, il n’est pas prêt de s’arrêter… 

Avec Marche à l’ombre, son premier film comme réalisateur, Michel Blanc ne cherche surtout pas à démontrer qu’il est devenu cinéaste. Il fait beaucoup mieux : il imprime immédiatement à son film un rythme, une énergie et une liberté qui donnent parfois l’impression de regarder la vie surgir devant la caméra.

Denis, interprété par Michel Blanc, est hypocondriaque, anxieux, râleur et volontiers lâche. François, incarné par Gérard Lanvin, semble fait d’un tout autre bois : physique, séducteur, débrouillard, capable de se sortir à peu près de toutes les situations. Les deux hommes n’ont pas grand-chose, sinon leur amitié et cette manière de traverser ensemble les galères qui vont s’accumuler sur leur chemin.

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Sur le papier, leur opposition pourrait presque sembler mécanique. À l’écran, elle ne l’est jamais. Parce que Blanc et Lanvin forment un tandem absolument éblouissant et que le film comprend immédiatement que l’amitié ne se raconte pas avec de grandes déclarations mais avec des engueulades, des gestes, des regards, des habitudes et cette capacité à continuer à avancer ensemble alors qu’on vient encore de s’envoyer promener.

C’est d’ailleurs exactement ainsi que Michel Blanc envisage le tandem au moment du tournage. Il décrit Lanvin et lui comme « un couple idéal » : « Le baraqué et le malingre, le brun et le blond, le dynamique et le râleur. » Une complémentarité qu’il ne s’agit surtout pas de fabriquer à l’écran : elle existe déjà entre les deux acteurs et nourrit naturellement les personnages.

Gérard Lanvin est formidable. Il possède évidemment cette présence physique qui lui permet d’être immédiatement crédible dans les situations où François doit imposer sa loi. Il peut être loubard, séducteur, grande gueule. Mais Lanvin ne réduit jamais le personnage à cette dimension. Il lui apporte une tendresse et surtout un naturel extraordinaire. François peut être amoureux, protecteur, exaspéré par Denis et pourtant incapable de véritablement l’abandonner. Chez Lanvin, tout semble instinctif.

L’acteur lui-même semble alors retrouver auprès de Blanc quelque chose qu’il pensait avoir perdu. Sur le tournage, il confie avoir songé à arrêter le cinéma : « J’en avais marre d’avoir le sentiment d’être le seul à m’investir dans des films. » La rencontre avec Blanc et le producteur Christian Fechner lui redonne manifestement le goût du jeu : « Ce sont des mecs disponibles, des mecs qui discutent, qui écoutent tes idées et qui en ont. Des mecs comme ça, oui, ils te donnent envie de faire du cinéma. » Avec Blanc, ajoute-t-il, il a même « l’impression d’avoir rejoint [sa] famille d’origine« , celle du café-théâtre. Cette complicité explique sans doute en partie pourquoi leur duo paraît si peu fabriqué.

Sophie Duez mérite elle aussi qu’on s’y arrête. Mathilde est incontestablement moins bien écrite que Denis et François, mais la comédienne parvient à lui donner une existence que le scénario ne lui offre pas toujours. Sa sensualité, bien sûr, mais surtout sa présence à l’écran font énormément. Duez ne se contente jamais d’être la jeune femme dont François tombe amoureux : elle habite véritablement le personnage et lui apporte une évidence qui dépasse ce qui est écrit sur la page. Au milieu de l’énergie permanente du tandem Blanc-Lanvin, elle réussit ainsi à imposer sa présence et à ne jamais disparaître derrière eux.

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Sa découverte tient d’ailleurs presque du hasard. Michel Blanc raconte l’avoir remarquée à la télévision derrière Patrick Bruel alors que celui-ci interprétait Marre de cette nana-là. Sophie Duez n’a alors pas vingt ans et n’a encore jamais tourné. Blanc estime immédiatement qu’elle « collait vraiment bien au personnage« . Et son visage va jusqu’à influer sur sa manière de filmer Mathilde : « Comme on se servait de longues focales, j’ai beaucoup filmé son regard en gros plan. Beaucoup… « 

Face à Lanvin, Michel Blanc utilise évidemment une partie de ce personnage de loser magnifique qui lui colle encore à la peau au milieu des années 80. Mais quelque chose est déjà en train de bouger. Deux ans avant le vertigineux saut dans le vide que représentera Tenue de soirée sous la direction de Bertrand Blier, Blanc commence ici à s’éloigner de l’image qui l’a rendu célèbre. Cette émancipation passe aussi, et surtout, par l’écriture.

Car revoir Marche à l’ombre, c’est mesurer à quel point Michel Blanc était un dialoguiste exceptionnel. Pas un auteur qui cherche à faire admirer ses bons mots. Pas un scénariste qui construit ostensiblement chaque scène autour de la réplique que le spectateur devra retenir. Chez lui, le dialogue semble au contraire naître naturellement des personnages.

Les phrases se coupent, se répondent, accélèrent une scène ou la font soudain bifurquer. Une réplique drôle n’interrompt jamais le récit pour réclamer son rire : elle appartient à son mouvement. Blanc possède cette qualité rarissime des grands dialoguistes populaires, celle de travailler énormément la langue pour donner l’impression qu’elle ne l’a pas été. Les dialogues sont ciselés sans jamais paraître écrits. C’est précisément pour cela qu’ils sont si drôles et qu’ils donnent au film une telle fluidité.

Le scénario, cosigné par Michel Blanc et Patrick Dewolf, ne cherche d’ailleurs pas davantage à enfermer Denis et François dans une mécanique narrative trop visible. Marche à l’ombre fonctionne presque comme une succession de rencontres, d’emmerdes, de détours et de petites aventures. On avance avec eux. Le film change de décor, de milieu, de personnages, sans jamais perdre son élan.

Cette impression de prise directe sur le vif constitue une grande partie de son charme. La France que traversent Denis et François n’est pas transformée en décor de cinéma. Elle paraît habitée, parfois sale, souvent bordélique. Le film regarde les marginaux, les immigrés, les squats, les petits trafics et ceux qui tentent simplement de se débrouiller avec une absence totale de solennité. Blanc ne cherche ni le manifeste social ni la carte postale. Il regarde un monde et y lâche ses deux personnages.

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Cette apparente spontanéité est pourtant le résultat d’une préparation beaucoup plus précise qu’il n’y paraît. Blanc explique avoir longuement réfléchi au film avant le tournage et, pendant deux mois, effectué avec son conseiller technique Patrick Dewolf un découpage très détaillé, déterminant « à chaque fois le cadre choisi, la position de la caméra, les mouvements de grue, la durée des travellings« . Il estime qu’environ 80 % de ce qui avait été prévu sera finalement tourné. Derrière l’impression que Denis et François sont simplement lâchés dans le monde se cache donc une mise en scène extrêmement pensée.

Et Blanc possède déjà de véritables partis pris de cinéaste. Il choisit Eduardo Serra comme directeur de la photographie et le Scope, avec une volonté précise : utiliser de longues focales, inhabituelles selon lui dans les comédies, afin de mettre les personnages en relief. « Avec des longues focales, on isole l’essentiel. On est tout le temps sur l’action, sur les acteurs. J’adore la présence que cela donne à l’image. » Une déclaration qui éclaire rétrospectivement la sensation produite par Marche à l’ombre : cette proximité permanente avec Denis et François n’a rien d’accidentel.

C’est aussi ce qui rend Marche à l’ombre aussi représentatif d’un certain cinéma populaire français des années 80 sans jamais donner aujourd’hui l’impression d’en être prisonnier. Il possède son époque, ses rues, ses fringues, sa musique, ses gueules, mais son énergie demeure incroyablement communicative. Et puis il y a cette amitié.

Tout pourrait séparer Denis et François. L’un fatigue constamment l’autre. Ils n’ont ni la même manière de regarder les femmes, ni la même façon d’affronter le danger, ni tout à fait les mêmes rêves. Pourtant, on ne doute jamais une seconde qu’ils ont besoin l’un de l’autre. Le film est drôle parce qu’ils s’agacent, mais il est attachant parce que cette irritation ne remet jamais véritablement en cause ce qui les unit.

Pour son premier passage derrière la caméra, Michel Blanc pouvait difficilement espérer mieux. Après avoir déjà commencé à tracer sa route en dehors du Splendid, notamment en écrivant avec Patrice Leconte, il franchit ici une étape supplémentaire. Cette fois, c’est son film. Un film écrit porté par son propre regard et dans lequel son talent de dialoguiste peut pleinement s’exprimer. Et le public suit : Marche à l’ombre remporte un succès considérable.

Ce passage à la réalisation n’avait pourtant rien d’évident pour lui. Blanc expliquait au moment du tournage qu’il en avait « envie depuis longtemps » mais hésitait encore à franchir le pas. Une chose était en revanche certaine : « Pas question de mettre en scène une histoire qu’il n’aurait pas imaginée et écrite. » Il lui fallait donc partir de son propre univers. Marche à l’ombre devient ainsi moins un changement de métier qu’une manière de prendre entièrement possession de ce qu’il raconte.

Ce succès n’a finalement rien de mystérieux. Le film est populaire sans être fabriqué, écrit sans être démonstratif, tendre sans devenir sentimental. Il va vite, mais trouve toujours quelques secondes pour regarder ses personnages. Et surtout, il est terriblement drôle. Plus de quarante ans après sa sortie, Marche à l’ombre conserve ainsi quelque chose de précieux : l’impression d’un film qui ne tient jamais en place et qui, pourtant, sait exactement où il va.

Source et documentation: Première n° 91, octobre 1984 Reportage de Jean-Pierre Lavoignat / Photos Luc Roux

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Titre Original: MARCHE À L’OMBRE

Réalisé par: Michel Blanc

Casting : Michel Blanc, Gérard Lanvin, Sophie Duez …

Genre: Comédie

Sortie le: 17 octobre 1984

Distribué par: –

CHEF-D’ŒUVRE

1 réponse »

  1. (evilashymetrie) Quand j’ai découvert ce film, j’étais gamin, et j’étais passé totalement à côté, n’ayant pas du tout aimé cette oeuvre. Ce n’est que bien plus tard, pour l’avoir enfin revu en dvd, que je me suis rendu compte combien on tenait là un des meilleurs films français. Un film fort, très doux, très amer, vraiment brillant. Et Sophie Duez, j’ai encore le souvenir de son photoshoot pour Lui… ^^

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