Critiques Cinéma

LA MEILLEURE SÉRIE QUE VOUS N’AVEZ PEUT-ÊTRE JAMAIS VUE PARTIE 16 : CHICAGO HOPE

SYNOPSIS : L’hôpital privé Chicago Hope réunit les meilleurs docteurs de la région, et chacun s’investit à fond pour sauver des vies, au risque de sacrifier sa vie personnelle.

Il est des œuvres auxquelles l’histoire de la télévision n’a jamais vraiment rendu justice. Chicago Hope en fait incontestablement partie. Derrière cette série médicale, trop souvent résumée à son statut d’éternelle rivale d’Urgences, se cache pourtant une création d’une richesse exceptionnelle. Une série capable d’être tour à tour drôle, bouleversante, provocatrice, romantique, philosophique ou même délicieusement excessive, sans jamais perdre de vue ce qui constitue sa véritable raison d’être : l’être humain.

Créée par David E. Kelley en 1994, Chicago Hope n’a jamais bénéficié de l’aura de sa concurrente, Urgences, diffusée le même soir sur NBC tandis qu’elle était programmée sur CBS. La comparaison était inévitable. Elle s’est surtout révélée réductrice. Car si les deux séries partagent un hôpital de Chicago comme décor, leurs ambitions, leur écriture et leur regard sur la médecine diffèrent radicalement. Là où l’une cherche avant tout à immerger le spectateur dans le quotidien d’un service d’urgences, l’autre utilise la médecine comme un formidable terrain d’exploration des sentiments humains, des dilemmes moraux et des contradictions de chacun.

Cette différence explique sans doute pourquoi Chicago Hope conserve aujourd’hui une force étonnante. Les interventions chirurgicales, les prouesses médicales ou les cas les plus spectaculaires n’y sont jamais de simples démonstrations techniques. Ils deviennent le point de départ de débats vertigineux sur la vie, la mort, la responsabilité, la foi, l’argent, le pouvoir, la famille ou l’amour. Chaque opération ouvre une discussion. Chaque patient vient bousculer des certitudes. Chaque décision laisse une trace.

Mais réduire Chicago Hope à une brillante série sur les questions éthiques serait encore passer à côté de l’essentiel. Sa véritable force réside dans les femmes et les hommes qui arpentent les couloirs du Chicago Hope Hospital. Des médecins brillants, souvent insupportables, parfois profondément attachants, qui commettent des erreurs, s’opposent, s’aiment, se déchirent et doutent sans cesse. Sous les blouses blanches, David E. Kelley ne filme jamais des héros. Il filme des êtres humains. C’est précisément ce qui fait de Chicago Hope non seulement une immense série médicale, mais une immense série tout court.

Cette approche trouve directement son origine dans le parcours de son créateur. Ancien avocat, Kelley expliquera plus tard que ce qui le fascinait dans le droit n’était pas tant la pratique juridique que les débats qu’il suscitait. Selon lui, le droit représente « la meilleure tentative de la société pour encadrer les comportements moraux et sociaux » [1]. Ce qui l’intéressait avant tout, c’était la manière dont ces débats révélaient les valeurs profondes des individus. En devenant scénariste, il confiera avoir retrouvé exactement ce plaisir dans l’écriture.

Lorsque David E. Kelley lance Chicago Hope à l’automne 1994, il ne cherche pas à révolutionner la série médicale. Son ambition est ailleurs : utiliser un hôpital comme le théâtre des grandes questions qui traversent chacun d’entre nous. La maladie, la mort, la foi, l’argent, la culpabilité, le pouvoir, la famille ou encore l’amour deviennent les véritables sujets d’une œuvre qui, sous ses apparences de drame hospitalier, parle avant tout de la condition humaine.

Car contrairement à bien des séries médicales, Chicago Hope ne parle jamais uniquement de médecine. Les opérations, aussi impressionnantes soient-elles, ne constituent qu’un point de départ. Ce qui intéresse Kelley, ce sont les êtres humains qui se trouvent autour de la table d’opération. Une greffe, une erreur médicale, une décision de fin de vie, une patiente séropositive, une transplantation expérimentale ou une fusillade dans l’hôpital deviennent autant d’occasions d’interroger les convictions, les failles et les contradictions de ses personnages. Chez lui, il n’existe jamais de réponse simple. Chaque situation oppose des points de vue légitimes et oblige chacun à remettre en question ses propres certitudes.

Mais David E. Kelley possède une autre qualité, plus rare encore. Il refuse de transformer ses personnages en porte-parole. Le chirurgien le plus brillant peut se montrer odieux. Le médecin le plus généreux peut prendre une mauvaise décision. L’homme le plus croyant peut être assailli par le doute. Aucun personnage n’est réduit à une seule idée ou à une seule fonction. Tous évoluent, se trompent, apprennent, reculent, avancent. C’est cette infinie complexité qui donne à Chicago Hope une humanité si bouleversante et qui permet encore aujourd’hui de s’attacher à chacun d’eux, même lorsqu’ils deviennent profondément agaçants.

Cette écriture profondément humaine est aussi le reflet de la personnalité de David E. Kelley. Longtemps décrit comme un homme discret, presque secret, le scénariste semble avant tout s’exprimer à travers ses personnages. Mandy Patinkin, qui l’a côtoyé pendant plusieurs années, le résumait avec une formule admirable : « David vit énormément à travers ce qu’il écrit. Il serait injuste de lui demander beaucoup plus que cela. » [2]

David E. Kelley ne disait finalement pas autre chose lorsqu’il confiait : « Les gens disent que je suis quelqu’un de réservé. Pourtant, je m’exprime chaque jour devant des millions de personnes. Je ne le fais simplement pas devant les trente personnes qui sont dans la même pièce que moi. » [3]

Cette confidence éclaire mieux que n’importe quelle analyse la manière dont Kelley écrit. Chez lui, les émotions passent rarement par de grands discours. Elles vivent dans ses personnages, leurs contradictions, leurs failles, leurs éclats de colère comme leurs instants de tendresse. Une philosophie d’écriture dont Jeffrey Geiger demeure sans conteste la plus éclatante incarnation.

Impossible d’évoquer Chicago Hope sans parler de Jeffrey Geiger. Dès sa première apparition, le personnage interprété par Mandy Patinkin impose une présence hors du commun. Chirurgien de génie, doté d’une intelligence exceptionnelle et d’une confiance en lui qui confine souvent à l’arrogance, Geiger pourrait n’être qu’un énième médecin brillant persuadé d’avoir toujours raison. David E. Kelley choisit au contraire d’en faire un homme profondément meurtri, dont chaque certitude masque une blessure impossible à refermer.

Geiger est capable de désarçonner tout le monde par son humour ravageur. Il mord le doigt du docteur Arthur Thurmond en pleine altercation avant de diagnostiquer la maladie dont souffre son confrère en lui lançant qu’il s’agit du « doigt le plus salé » qu’il ait jamais goûté. Il provoque les manifestants opposés à une transplantation de cœur de babouin avec une insolence irrésistible. Arrêté pour racolage alors qu’il tente simplement de séduire une femme dans un bar, il continue de répondre avec le même flegme déconcertant. Mais derrière ces excès se cache toujours une logique. Chez Kelley, l’humour n’est jamais une simple respiration. Il révèle un caractère, désamorce une tension ou annonce, au contraire, une douleur qui ne tardera pas à refaire surface.

Cette douleur a une origine. Six ans avant le début de la série, la femme de Jeffrey Geiger, atteinte de graves troubles psychiatriques, a noyé leur fils. Internée depuis, elle demeure l’amour de sa vie. L’une des plus belles scènes des premiers épisodes le montre d’ailleurs lui rendre visite dans son établissement spécialisé, s’asseoir devant un piano et lui chanter une chanson avec une infinie douceur. Quelques minutes plus tôt, le même homme mordait un collègue, ridiculisait un comité de direction et enchaînait les réparties assassines. Toute la force de David E. Kelley est là. Faire cohabiter, chez un même personnage, le sarcasme le plus féroce et la fragilité la plus bouleversante.

Cette dualité ne cessera d’accompagner Jeffrey Geiger. Lorsqu’il présente ses excuses à Camille Shutt, il précise avec un sourire désarmant qu’il s’agit de la deuxième fois de la journée et qu’il vient de battre son record personnel. Derrière la plaisanterie se dessine un homme incapable d’exprimer simplement ses émotions. Quelques épisodes plus tard, il confiera à Aaron Shutt qu’il n’a jamais réussi à faire le deuil de son fils. En quelques mots, David E. Kelley éclaire soudain toutes les outrances du personnage. Elles ne traduisent ni de la cruauté, ni de la folie. Elles sont devenues, au fil des années, sa manière de continuer à vivre.

Si Jeffrey Geiger est devenu l’emblème de Chicago Hope, la série n’aurait jamais atteint une telle intensité sans la richesse de son ensemble. David E. Kelley ne construit jamais son univers autour d’un héros unique. Il préfère faire vivre des personnalités fortes, parfois inconciliables, dont les confrontations nourrissent les épisodes autant que les cas médicaux. Chacun possède sa propre vision de la médecine, sa propre morale et ses propres failles. Et chacune mérite d’être entendue.

Aaron Shutt en est probablement le meilleur exemple. Sous les traits d’un formidable Adam Arkin, ce chirurgien réputé pour son calme et son empathie apparaît souvent comme le contrepoint idéal de Jeffrey Geiger. Plus accessible, moins provocateur, il n’en demeure pas moins confronté aux mêmes tourments. Lorsqu’il doit sauver un homme qui vient de semer la mort dans l’hôpital, sa conscience vacille. Contraint d’opérer celui qui vient de tuer et de blesser plusieurs personnes, Aaron Shutt accomplit son devoir de médecin, mais en ressort profondément éprouvé. David E. Kelley montre alors les conséquences psychologiques immédiates d’une telle épreuve, refusant une nouvelle fois de faire de ses personnages des héros insensibles. Adam Arkin résumait parfaitement ce qui rendait la série si particulière : « Notre série s’appuie sur une structure relativement classique, mais elle met en scène un groupe de personnages profondément originaux, compliqués, désordonnés. » [4]

À la tête de l’établissement, Phillip Watters aurait pu incarner l’autorité inébranlable. David E. Kelley choisit exactement l’inverse. Profondément croyant, le directeur médical voit régulièrement ses convictions religieuses entrer en collision avec les réalités de son métier. L’épisode consacré à un bébé anencéphale appelé à devenir donneur d’organes en offre une illustration bouleversante. Convaincu par ses collègues que ce sacrifice permettra de sauver une autre vie, Watters demeure incapable de prendre sa décision avant de se recueillir dans la chapelle de l’hôpital. Même après avoir convaincu la mère, la série le montre, seul, en confession. Une conclusion silencieuse qui dit tout de la manière dont Kelley envisage ses personnages : aucune décision difficile ne s’efface une fois le générique lancé.

Il ne faudrait pas non plus oublier Alan Birch, l’avocat de l’hôpital incarné par l’excellent Peter MacNicol. Surnommé « The Eel » (« l’Anguille »), Birch apporte dès les débuts de Chicago Hope une dimension essentielle à l’univers de David E. Kelley. À travers lui, les questions médicales deviennent aussi juridiques : responsabilité de l’hôpital, décisions éthiques, risques de procès ou conséquences parfois vertigineuses des choix effectués par les médecins. Mais Birch est surtout bien davantage que l’avocat maison. Derrière son humour, sa maladresse et son besoin presque désespéré d’être pris au sérieux se révèle progressivement un personnage d’une immense tendresse, notamment lorsqu’il devient le père adoptif de la petite Alicia. Sa mort brutale à la fin de la deuxième saison constitue d’ailleurs l’un des premiers grands traumatismes de Chicago Hope et rappelle avec une violence inattendue que, dans cette série, même les personnages que l’on croyait installés ne sont jamais à l’abri.

Cette humanité irrigue toute la série. Dennis Hancock, Diane Grad, Keith Wilkes, Camille Shutt ou encore Billy Kronk ne sont jamais de simples seconds rôles chargés de faire avancer les intrigues. Interprété avec beaucoup de finesse par Vondie Curtis-Hall, Dennis Hancock incarne parfaitement cette humanité discrète qui traverse toute la série. Tous bénéficient d’une véritable épaisseur, parfois en quelques scènes seulement. Les relations entre les médecins évoluent sans cesse, oscillant entre rivalité, admiration, affection ou exaspération. C’est cette écriture profondément chorale qui donne à Chicago Hope une densité rare. Chaque personnage semble poursuivre sa propre trajectoire, indépendamment des autres, comme s’il continuait d’exister même lorsque la caméra cesse de le suivre.

Une telle richesse d’écriture ne doit pourtant rien au hasard. À l’époque, David E. Kelley mène de front Chicago Hope et Picket Fences, une charge de travail tout simplement colossale. Son intention initiale était pourtant toute autre : « Mon intention avait toujours été de lancer Chicago Hope, puis de me consacrer principalement à la troisième saison de Picket Fences. Mais il y a eu des problèmes et j’ai dû revenir sur Chicago Hope en tant que producteur exécutif. [3]

Le scénariste se retrouve alors à écrire près d’une quarantaine de scénarios en une seule saison. « Un scénario devait être livré tous les trois jours, qu’il s’agisse de Picket Fences ou de Chicago Hope. C’était une course permanente contre le temps.  » [3] Une cadence tout simplement ahurissante, qui explique en partie pourquoi Kelley écrivait lui-même l’immense majorité des épisodes de ses séries durant cette période.

Le départ de Mandy Patinkin, au terme de la deuxième saison, constitue sans doute le plus grand tournant de l’histoire de Chicago Hope. Comment imaginer la série privée de celui qui en incarnait le visage le plus marquant ? Beaucoup y voient alors le début d’un lent déclin. La réalité est infiniment plus nuancée.

Contrairement à une idée souvent véhiculée, Mandy Patinkin ne quitte pas Chicago Hope à la suite d’un conflit artistique avec David E. Kelley. Les raisons de son départ sont avant tout personnelles. « C’était très simple. Je suis parti parce que je n’avais plus de temps à consacrer à ma famille. J’étais là vingt-quatre heures par jour, huit jours par semaine. Je n’avais plus de vie. » [5] L’acteur raconte notamment un souvenir qui l’a profondément marqué. Alors que le tournage accumule les retards, plusieurs épisodes sont produits simultanément et les journées deviennent interminables, il ne voit pratiquement plus son fils. « Nous nous retrouvions à minuit pour boire un jus de fruits ou une soupe et, lorsqu’il est reparti, nous étions tous les deux en larmes. » [5] Une confidence qui résume mieux que n’importe quelle explication le prix humain qu’exigeait une série aussi ambitieuse.

Le plus touchant est sans doute que Patinkin ne manifeste jamais la moindre amertume envers Chicago Hope. Au contraire. « J’adorais ce travail, mais je détestais ce qu’il faisait à ma famille et à ma vie personnelle. » [5] Toute la différence est là. L’homme ne tourne pas le dos à la série. Il choisit simplement de préserver les siens.

David E. Kelley se retrouve alors confronté à un défi immense. Plutôt que de chercher un nouveau Jeffrey Geiger, il préfère emprunter une tout autre direction. Lorsque Christine Lahti rejoint la distribution, il tient d’ailleurs à préciser qu’elle « « »n’est pas un remplacement. Elle est un ajout à l’ensemble. » [6] Une précision essentielle, tant Kathryn Austin s’impose rapidement comme l’un des plus beaux personnages de la série.

Brillante, déterminée, parfois inflexible mais toujours profondément humaine, Kathryn Austin apporte une énergie nouvelle à Chicago Hope. Kelley reconnaissait lui-même avoir trouvé en Christine Lahti toutes les qualités qu’il recherchait : « Elle possède tout ce que l’on attend d’un personnage principal. Elle dégage une véritable autorité. » [6] Couronnée par un Emmy Award, l’actrice ne remplace jamais Mandy Patinkin. Elle écrit simplement un autre chapitre de l’histoire de Chicago Hope.

Et c’est sans doute ce qui rendra le retour de Jeffrey Geiger, quelques années plus tard, encore plus émouvant. Mandy Patinkin expliquera qu’il souhaitait retrouver ce personnage parce qu’il aimait profondément « sa relation avec David » [7]et tout ce que celui-ci exprimait à travers ses scénarios. « J’aime les questions morales qu’il soulève et la manière dont Geiger devient à la fois celui qui les découvre et celui qui les transmet. C’est un personnage que j’aime profondément. Voilà pourquoi j’ai voulu revenir. » [7] Une déclaration qui résume à merveille ce que représente Jeffrey Geiger : bien plus qu’un rôle marquant, l’incarnation idéale de l’univers imaginé par David E. Kelley.

Si Chicago Hope demeure aujourd’hui l’une des séries médicales les plus passionnantes jamais produites, ce n’est pas seulement grâce à ses personnages ou à ses interprètes. C’est avant tout parce que David E. Kelley refuse les réponses toutes faites. Chaque épisode confronte des convictions légitimes, sans jamais chercher à désigner un vainqueur. Le spectateur est libre de se forger sa propre opinion. Impossible, dès lors, de ne pas voir Chicago Hope comme le prolongement naturel de cette réflexion. L’hôpital devient, sous sa plume, un immense laboratoire d’idées. Les diagnostics remplacent des plaidoiries. Les médecins débattent avec la même intensité que des avocats, parce que chaque décision engage une vie, une conscience ou une responsabilité.

Cette philosophie irrigue toute la série. Qu’il s’agisse d’une transplantation expérimentale, d’un patient atteint du sida, d’un bébé anencéphale appelé à sauver une autre vie, d’une assurance refusant de prendre en charge un malade ou d’un chirurgien contraint d’opérer un meurtrier, David E. Kelley ne cherche jamais à délivrer une leçon. Adam Arkin le résumait parfaitement : « Il n’essayait pas de présenter une solution simple dans un sens ou dans l’autre. Il ne disait jamais ce qui était juste. » [8]

C’est sans doute ce qui rend Chicago Hope si moderne. Trente ans après sa création, certaines techniques médicales ont naturellement vieilli. Les dilemmes, eux, demeurent intacts. Les progrès de la science n’ont pas supprimé les questions morales ; ils les ont souvent rendues plus complexes encore. C’est précisément cette capacité à parler de l’humain avant de parler de médecine qui permet aujourd’hui encore à la série de conserver toute sa force.

L’une des plus grandes qualités de Chicago Hope réside pourtant ailleurs. David E. Kelley ne se contente jamais d’appliquer les codes du drame médical. Il les bouscule sans cesse, avec une liberté créative assez exceptionnelle pour une série diffusée sur un grand network américain dans les années 1990.

Cette audace se manifeste dans les situations les plus inattendues. Kelley est capable d’introduire un humour totalement décalé au cœur d’une intrigue dramatique, avant de faire basculer l’épisode vers une émotion d’une rare intensité. Il ose également des choix narratifs que beaucoup d’autres scénaristes auraient jugés trop risqués. L’un des exemples les plus étonnants reste sans doute cet épisode dans lequel plusieurs personnages se mettent soudain à chanter. Loin d’un simple exercice de style ou d’une fantaisie gratuite, cette parenthèse musicale s’intègre naturellement au récit et accompagne l’une des révélations les plus bouleversantes de l’épisode. Une nouvelle preuve que, chez Kelley, la forme n’a de sens que lorsqu’elle sert les personnages.

Cette liberté créative trouve également son illustration dans le crossover entre Chicago Hope et Picket Fences. Si les séries appartenant à une même franchise ont souvent fait se rencontrer leurs personnages, il est beaucoup plus rare de voir deux univers aussi différents se croiser avec une telle évidence. Le docteur Jeffrey Geiger se rend ainsi à Rome, dans le Wisconsin, pour soigner un patient dans un épisode de Picket Fences. Quelques semaines plus tard, le personnage de Douglas Wambaugh fait à son tour une apparition dans Chicago Hope. Il ne s’agit toutefois pas d’un épisode miroir racontant les mêmes événements sous un autre angle, mais bien de deux histoires complémentaires qui confirment que les deux séries évoluent dans le même univers.

Ce rapprochement n’a pourtant rien d’un simple coup de publicité. Il révèle au contraire la profonde cohérence de l’univers imaginé par David E. Kelley. Qu’il situe son récit dans un hôpital de Chicago, dans un cabinet d’avocats ou dans une petite ville du Midwest, ce sont toujours les mêmes interrogations qui l’animent : comment réagit un être humain lorsqu’il est confronté à une situation qui met ses certitudes à l’épreuve ? Les lieux changent. Les professions aussi. Mais les personnages demeurent au cœur de son œuvre.

Avec le recul, ce crossover apparaît presque comme une déclaration d’intention. Les séries de David E. Kelley ne sont pas seulement différentes déclinaisons d’un même savoir-faire. Elles dialoguent entre elles parce qu’elles partagent une même vision de l’être humain. C’est sans doute ce qui explique pourquoi Chicago Hope s’intègre si naturellement à cet ensemble, sans jamais perdre sa propre identité.

Pourtant, malgré ces bouleversements successifs, Chicago Hope ne perd jamais son identité. Bien au contraire. La série possède cette qualité rare de savoir se réinventer sans renier ce qui fait sa force. Les départs deviennent l’occasion de faire évoluer les personnages, d’en révéler de nouveaux et d’explorer d’autres facettes de son univers. Le renouvellement de la distribution aurait pourtant pu fragiliser la série. Il devient au contraire l’une de ses forces. Chicago Hope accepte de changer de visages, de modifier ses équilibres et de laisser de nouvelles personnalités occuper l’espace sans chercher à reproduire celles qui les ont précédées. Le départ d’un personnage majeur ne provoque ainsi jamais l’arrivée de son équivalent : il oblige la série à se réinventer.

Cette capacité à faire évoluer naturellement sa distribution se retrouve également avec Peter Berg. Derrière l’énergie parfois excessive de Billy Kronk se cache un médecin passionné, impulsif, profondément humain. Kelley refuse une nouvelle fois les caricatures. Le personnage gagne en épaisseur au fil des saisons, laissant apparaître ses doutes, ses blessures et une sensibilité que son tempérament fougueux dissimule souvent.

L’arrivée de Mark Harmon ouvre enfin une nouvelle étape. Jack McNeil n’est ni un nouveau Geiger, ni un nouveau Shutt. Il apporte à Chicago Hope une présence différente, plus posée, plus instinctive, qui s’intègre naturellement à l’équilibre de la série. Harmon expliquera d’ailleurs avoir accepté le rôle autant pour la qualité de l’écriture que pour l’occasion d’apprendre la réalisation auprès des équipes de la série, avant de saluer une distribution qu’il qualifie de « formidable« , composée selon lui de « très belles personnes« . [9]

Peu de séries parviennent à renouveler aussi profondément leur distribution sans perdre leur âme. Chicago Hope y parvient parce que David E. Kelley n’écrit jamais pour des vedettes. Il écrit pour des personnages. Et tant que ceux-ci demeurent justes, humains et complexes, la série conserve intacte sa force émotionnelle. Le retour de David E. Kelley en fin de parcours mérite lui aussi d’être souligné. Après s’être éloigné de Chicago Hope pour se consacrer à d’autres séries, notamment Ally McBeal et The Practice, le créateur revient lorsque la série se trouve en difficulté. CBS souhaite poursuivre l’aventure, mais à condition d’opérer de grands changements. Kelley accepte alors de reprendre la main, d’écrire le final de la saison et de s’impliquer davantage dans la relance de la série.

Ce retour possède une dimension presque méta. En ramenant Jeffrey Geiger, devenu président du conseil d’administration, Kelley ne se contente pas de réintroduire un personnage emblématique. Il fait revenir l’esprit originel de la série, son regard le plus incisif. Geiger revient pour bousculer l’hôpital, remettre en cause son fonctionnement et provoquer une véritable redistribution des cartes. Difficile de ne pas y voir, en filigrane, le geste d’un créateur décidant de redonner à son œuvre l’identité qui avait fait sa force.

L’histoire retiendra pourtant surtout une chose : Chicago Hope aura toujours vécu dans l’ombre d’Urgences. Une injustice qui tient davantage au contexte de sa diffusion qu’à ses qualités intrinsèques. Dès leur lancement à l’automne 1994, les deux séries sont systématiquement opposées. Les audiences deviennent un feuilleton à elles seules et chaque semaine semble devoir désigner un vainqueur et un vaincu. David E. Kelley regardera toujours cette rivalité avec beaucoup de recul. « Les médias en ont sans doute fait davantage que les producteurs eux-mêmes. Nous cherchions simplement à faire la série que nous avions envie de faire. » Lorsque Chicago Hope change finalement de case horaire, la comparaison perd d’ailleurs une grande partie de son sens.

Adam Arkin partage ce constat. « Parce qu’il existait une différence d’audience et que tout avait été présenté comme une guerre entre les deux séries, nous avons été considérés comme les perdants. C’était tout simplement faux. » [4] Avec le recul, cette opposition apparaît d’autant plus artificielle que les deux séries poursuivaient des objectifs profondément différents. Là où Urgences révolutionnait la mise en scène des séries médicales, Chicago Hope explorait avant tout les dilemmes moraux, les contradictions humaines et la psychologie de ses personnages. Deux œuvres majeures. Deux visions de la médecine. Deux réussites qui n’auraient jamais dû être considérées comme concurrentes.

À l’heure où les plateformes produisent chaque année des dizaines de nouvelles séries médicales, Chicago Hope demeure une œuvre à part. Non parce qu’elle chercherait à impressionner par ses opérations les plus spectaculaires ou par ses prouesses techniques, mais parce qu’elle n’a jamais oublié que derrière chaque diagnostic se cache un être humain. Derrière chaque médecin, une fragilité. Derrière chaque certitude, un doute.

Trente ans après sa création, la série n’a sans doute rien perdu de ce qui faisait sa grandeur. Ses questions sont toujours les nôtres. Ses personnages continuent de nous émouvoir, de nous faire sourire, de nous mettre en colère ou de nous bouleverser. Peu d’œuvres peuvent en dire autant.

Peut-être est-ce finalement cela, la plus grande réussite de David E. Kelley. Avoir créé une série qui refuse obstinément de juger ses personnages. Une série qui regarde chacun d’eux avec une infinie bienveillance, même lorsqu’ils commettent l’irréparable. Une série qui rappelle que les plus grands combats ne se déroulent pas toujours dans un bloc opératoire, mais souvent au plus profond de notre conscience.

David E. Kelley expliquait un jour que la plus belle récompense qu’un auteur puisse recevoir est de savoir que son travail a permis à quelqu’un de « rire, pleurer, réfléchir ou simplement regarder la vie autrement ». [1] Rares sont les séries qui auront accompli cette promesse avec autant de constance. Plus de trente ans après sa création, Chicago Hope demeure peut-être la meilleure série que vous n’avez jamais vue. Mais surtout, elle reste l’une des plus grandes séries que la télévision américaine nous ait offertes.

Sources et documentation:

[1] David E. Kelley, entretien pour la Television Academy Foundation, 2014.

[2] Mandy Patinkin, interrogé par John Carman, Los Angeles Times, 30 novembre 1997.

[3] David E. Kelley, interrogé par John Carman, Los Angeles Times, 30 novembre 1997.

[4] Adam Arkin, interrogé par Scott D. Pierce, Deseret News, 26 décembre 1994.

[5] Mandy Patinkin, interrogé par Steve Weinstein, Los Angeles Times, 14 janvier 1996.

[6] David E. Kelley, interrogé par Steve Weinstein, Los Angeles Times, 20 novembre 1995.

[7] Mandy Patinkin, interrogé par Scott D. Pierce, Deseret News, 29 août 1999.

[8] Adam Arkin, interrogé par Steve Weinstein, Los Angeles Times, 7 mai 1995.

[9] Mark Harmon, interrogé par Nathan Rabin, The A.V. Club, 28 juin 2010.

[10] David E. Kelley, interrogé par Josef Adalian, Vulture, 31 mars 2011

Laisser un commentaire