
SYNOPSIS : Etienne, Daniel, Simon et Bouly, quatre amis insĂ©parables, se lancent dans l’acquisition d’une maison de campagne. Leurs vies sentimentales deviennent de plus en plus compliquĂ©es, mais leur amitiĂ© indĂ©fectible leur donne la force de braver tous les obstacles. Etienne soupçonne sa femme d’adultĂšre, Daniel rencontre une femme plus ĂągĂ©e que lui, Bouly s’improvise patron et pĂšre de famille, quand Ă Simon, il doit se dĂ©battre avec les caprices d’une mĂšre ultra-possessive.
Le succĂšs dâUn Ă©lĂ©phant ça trompe Ă©normĂ©ment aurait pu condamner Yves Robert et Jean-Loup Dabadie Ă refaire exactement le mĂȘme film. AprĂšs tout, les quatre quadragĂ©naires interprĂ©tĂ©s par Jean Rochefort, Claude Brasseur, Guy Bedos et Victor Lanoux Ă©taient devenus en quelques mois des compagnons de route pour des millions de spectateurs. Il aurait Ă©tĂ© tentant de les replonger dans une nouvelle succession de quiproquos sentimentaux, de mensonges conjugaux et de situations cocasses en reproduisant une recette qui avait dĂ©jĂ fait ses preuves.
Câest pourtant prĂ©cisĂ©ment ce que le rĂ©alisateur et son scĂ©nariste refusent de faire. « Il fallait que Nous irons tous au paradis soit dans la continuitĂ© mais diffĂ©rent du premier. On ne voulait pas faire Un Ă©lĂ©phant bis« , expliquait Jean-Loup Dabadie plusieurs dĂ©cennies plus tard [1]. Toute lâambition du film tient dĂ©jĂ dans cette phrase : retrouver des personnages que le public aime sans donner lâimpression de revoir le mĂȘme long mĂ©trage.
Cette volontĂ© est Ă©galement rĂ©sumĂ©e par DaniĂšle Delorme, productrice du film, qui refusait elle-mĂȘme de parler dâune simple suite : « Ce nâest pas la suite. On peut dire que câest un autre morceau de la vie des mĂȘmes personnages. » [2]. La nuance est essentielle. Nous irons tous au paradis ne cherche pas Ă prolonger artificiellement le succĂšs de son prĂ©dĂ©cesseur ; il accompagne simplement quatre hommes une annĂ©e plus tard, alors que leurs certitudes commencent doucement Ă vaciller.

Cette approche correspond parfaitement Ă la maniĂšre dont Yves Robert concevait son cinĂ©ma. Dans ses MĂ©moires, Un homme de joie, le rĂ©alisateur rappelle dâailleurs que cette rĂ©ussite est le fruit dâune vĂ©ritable aventure collective : « Un tandem ? PlutĂŽt un trio avec Alain PoirĂ©, un quatuor avec Cosma, et mĂȘme un quintette avec Jean Rochefort ! » [3]. Plus quâune Ă©quipe de tournage, il sâagit dâune famille artistique dont chacun nourrit les idĂ©es de lâautre. Robert met en scĂšne, Dabadie Ă©crit, Alain PoirĂ© accompagne le projet, Vladimir Cosma lui donne une identitĂ© musicale immĂ©diatement reconnaissable, tandis que Jean Rochefort devient peu Ă peu le visage de cette douce mĂ©lancolie qui traverse les deux films.
Car derriĂšre leur apparente lĂ©gĂšretĂ©, Un Ă©lĂ©phant ça trompe Ă©normĂ©ment puis Nous irons tous au paradis parlent avant tout du temps qui passe. Les aventures sentimentales demeurent, bien sĂ»r, mais elles ne suffisent plus Ă dĂ©finir ces personnages. LâamitiĂ©, les renoncements, les dĂ©sillusions et bientĂŽt la confrontation avec la disparition dâun ĂȘtre cher prennent progressivement une place que la comĂ©die française abordait rarement avec autant de dĂ©licatesse.
Câest prĂ©cisĂ©ment cette Ă©volution qui permet Ă Nous irons tous au paradis de ne jamais donner le sentiment dâĂȘtre une simple redite. LĂ oĂč beaucoup de suites reproduisent les situations qui ont fait le succĂšs du premier opus, Yves Robert et Jean-Loup Dabadie choisissent de faire grandir leurs personnages. Et câest sans doute cette dĂ©cision qui explique pourquoi, prĂšs dâun demi-siĂšcle plus tard, ces deux films forment toujours un diptyque indissociable plutĂŽt quâune Ćuvre originale accompagnĂ©e dâune suite opportuniste.
Si Nous irons tous au paradis Ă©chappe Ă la rĂ©pĂ©tition, câest aussi parce que Jean-Loup Dabadie et Yves Robert ne construisent jamais leurs scĂ©narios autour dâune simple succession de gags. Leur mĂ©thode consiste au contraire Ă partir de souvenirs, dâobservations ou dâanecdotes glanĂ©es dans la vie quotidienne avant de les transformer en situations de cinĂ©ma. Cette Ă©criture profondĂ©ment ancrĂ©e dans le rĂ©el explique sans doute pourquoi les personnages paraissent aussi proches de nous prĂšs de cinquante ans aprĂšs la sortie du film.
Yves Robert rĂ©sume lui-mĂȘme cette maniĂšre de travailler avec une grande simplicitĂ© : « On se sert de tout cela en Ă©crivant un scĂ©nario, dâanecdotes quâon raconte sans y penser et qui trouvent tout Ă coup leur place dans le rĂ©cit. » [3] DerriĂšre cette phrase se cache lâune des grandes forces du duo Robert-Dabadie : donner lâimpression que tout ce qui arrive Ă Ătienne, Simon, Daniel ou Bouly pourrait tout aussi bien ĂȘtre arrivĂ© Ă un voisin, Ă un collĂšgue ou Ă un ami.

Lâexemple le plus cĂ©lĂšbre reste celui de la maison acquise par les quatre compĂšres Ă proximitĂ© de lâaĂ©roport. Dans le film, ils visitent une demeure paisible lors dâune journĂ©e oĂč aucun avion ne dĂ©colle, avant de dĂ©couvrir, une fois la vente conclue, un vacarme incessant qui transforme leur rĂȘve en cauchemar. Jean-Loup Dabadie expliquait avoir adaptĂ© une histoire entendue Ă propos dâun terrain situĂ© sur lâĂźle de RĂ©, dont le propriĂ©taire avait oubliĂ© de prĂ©ciser quâil se retrouvait sous les eaux Ă marĂ©e haute. Yves Robert Ă©voquera quant Ă lui le souvenir dâune maison proche dâOrly dont les occupants ne dĂ©couvrent les nuisances sonores quâaprĂšs un changement de direction du vent. Deux rĂ©cits diffĂ©rents, mais une mĂȘme philosophie : partir dâun fait authentique pour construire une situation Ă la fois crĂ©dible et irrĂ©sistiblement drĂŽle.
Cette façon dâĂ©crire se retrouve Ă©galement dans la dynamique qui unit les quatre amis. Le tennis, omniprĂ©sent dans les deux films, nâa jamais Ă©tĂ© choisi au hasard. Yves Robert raconte avoir accompagnĂ© Jean-Loup Dabadie lors de parties disputĂ©es avec Pierre Bouteiller, Bertrand Poirot-Delpech ou encore Gilles Jacob. Il y dĂ©couvre une complicitĂ© masculine faite de plaisanteries, de rivalitĂ©s sans consĂ©quence et dâune fidĂ©litĂ© presque instinctive. « Nos âĂ©lĂ©phantsâ sont amis parce quâils jouent au tennis, câest ça qui les a rĂ©unis« , explique-t-il [3]. Le court devient ainsi bien plus quâun dĂ©cor : il est le lieu oĂč se nouent les amitiĂ©s, oĂč Ă©clatent les tensions et oĂč les personnalitĂ©s se rĂ©vĂšlent.
Cette authenticitĂ© tient Ă©galement au regard que le rĂ©alisateur porte sur ses personnages. Yves Robert ne cherche jamais Ă en faire des hĂ©ros idĂ©alisĂ©s. Au contraire, il voit en eux quatre hommes issus dâunivers trĂšs diffĂ©rents, rĂ©unis davantage par leurs failles que par leur condition sociale. Bouly reprĂ©sente lâhomme populaire, Simon le mĂ©decin protecteur et volontiers anxieux, Daniel le bourgeois Ă©lĂ©gant, tandis quâĂtienne incarne le haut fonctionnaire installĂ© dans une existence confortable. Cette diversitĂ© sociale donne au quatuor une richesse qui Ă©vite toute caricature et permet Ă chacun des spectateurs de reconnaĂźtre un peu de lui-mĂȘme dans lâun ou lâautre de ces amis.
Cette volontĂ© dâancrer la fiction dans une vĂ©ritĂ© humaine explique aussi pourquoi le film dĂ©passe largement le simple registre de la comĂ©die. Les dialogues restent ciselĂ©s, les situations souvent irrĂ©sistibles, mais chaque Ă©clat de rire naĂźt dâun comportement crĂ©dible, dâune Ă©motion sincĂšre ou dâune faiblesse universelle. Câest prĂ©cisĂ©ment cet Ă©quilibre, extrĂȘmement difficile Ă atteindre, qui donne encore aujourdâhui Ă Nous irons tous au paradis une saveur particuliĂšre au sein de la comĂ©die française.
Sâil est une dĂ©cision qui rĂ©sume Ă elle seule lâambition de Nous irons tous au paradis, câest bien celle de faire basculer, pendant quelques instants, cette comĂ©die vers un territoire beaucoup plus grave. Yves Robert et Jean-Loup Dabadie savent quâils ne peuvent pas se contenter dâenchaĂźner les quiproquos sentimentaux. Pour retrouver leurs personnages, encore faut-il leur faire traverser une Ă©preuve capable de les transformer.
Cette Ă©volution commence par un constat trĂšs simple. Dans le premier film, la relation entre Simon et sa mĂšre, lâinoubliable Mouchy, avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© largement explorĂ©e. Revenir aux mĂȘmes ressorts aurait inĂ©vitablement donnĂ© un sentiment de rĂ©pĂ©tition. Jean-Loup Dabadie en Ă©tait parfaitement conscient : « On avait bien essorĂ© la relation Simon-Mouchy dans le premier, il fallait quâelle Ă©volue sinon ça aurait eu lâeffet du chewing-gum remĂąchĂ© qui finit par ne plus avoir de goĂ»t. » [1]
Cette rĂ©flexion conduit les auteurs vers un choix particuliĂšrement audacieux pour une comĂ©die populaire de la fin des annĂ©es 1970 : faire disparaĂźtre lâun des personnages les plus attachants de lâunivers des ĂlĂ©phants. Dabadie assume pleinement ce changement de ton : « Pendant un quart dâheure de film, on a injectĂ© une dimension carrĂ©ment dramatique. Ces personnages que lâon aime, qui sont lĂ pour nous divertir, tout Ă coup sont confrontĂ©s Ă la mort, cette dimension de la vie Ă laquelle on ne veut pas penser. » [1]
LâidĂ©e est loin de faire lâunanimitĂ©. Le producteur Alain PoirĂ© redoute que cette parenthĂšse dramatique rompe lâĂ©quilibre du film. « La mort, ça ne marche jamais en comĂ©die. Surtout la mort dâun personnage qui nous a fait rire. Vous allez plomber le film. » [1] Avec le recul, cette inquiĂ©tude apparaĂźt pourtant comme la preuve que Robert et Dabadie Ă©taient prĂȘts Ă prendre un vĂ©ritable risque artistique plutĂŽt quâĂ reproduire une formule qui avait dĂ©jĂ triomphĂ©.

Yves Robert dĂ©fendra toujours cette dĂ©cision avec beaucoup de simplicitĂ©. « Pourquoi la mort, qui fait partie de la vie, ne serait-elle pas dans une comĂ©die ? » [3] Pour lui, il ne sâagit pas de provoquer artificiellement lâĂ©motion, mais dâaccepter que le rire et les larmes cohabitent naturellement. AprĂšs tout, ces quatre amis ne sont plus tout Ă fait les mĂȘmes. Ils vieillissent, leurs certitudes sâeffritent et le monde autour dâeux change. La disparition de Mouchy vient brutalement leur rappeler quâaucune existence nâĂ©chappe au temps.
Cette disparition possĂšde Ă©galement une fonction dramatique essentielle. Peu auparavant, les quatre amis se sont profondĂ©ment dĂ©chirĂ©s. Les rancĆurs Ă©clatent, les reproches fusent et, pour la premiĂšre fois, leur amitiĂ© semble rĂ©ellement menacĂ©e. Ătienne (Jean Rochefort) rĂ©sumera cette rupture dâune formule particuliĂšrement forte : « Pour la premiĂšre fois de la vie, nous ne nous aimions plus.«
Comment les rĂ©unir sans trahir la vĂ©ritĂ© des personnages ? Yves Robert raconte que la rĂ©ponse sâest imposĂ©e presque naturellement : « Comment les rĂ©concilier ? De lĂ est venue lâidĂ©e de faire mourir la mĂšre de Bedos. Quelque chose dâirrĂ©sistible, qui les rassemble. » [3] En quelques minutes, le film cesse dâĂȘtre seulement une chronique sentimentale pour devenir une magnifique rĂ©flexion sur lâamitiĂ©. Face au deuil, les querelles perdent soudain toute leur importance. Ce qui semblait les sĂ©parer sâefface devant ce qui les unit depuis toujours.
Cette Ă©motion se retrouve Ă©galement sur le plateau. Guy Bedos gardera un souvenir trĂšs fort de la scĂšne oĂč Simon apprend la mort de sa mĂšre. Il raconte avoir Ă©tĂ© particuliĂšrement soutenu par Victor Lanoux pendant le tournage : « Il mâavait senti un peu perdu. Je devais le frapper sur la poitrine. Il Ă©tait plus concernĂ© que les autres et, du coup, câĂ©tait notre scĂšne. » [4] Une confidence qui Ă©claire autrement lâintensitĂ© de cette sĂ©quence, portĂ©e autant par la qualitĂ© de lâĂ©criture que par la complicitĂ© sincĂšre qui unissait les comĂ©diens.
Si Nous irons tous au paradis continue de sĂ©duire prĂšs dâun demi-siĂšcle aprĂšs sa sortie, câest aussi parce quâil refuse les facilitĂ©s. Yves Robert et Jean-Loup Dabadie ne cherchent jamais Ă multiplier les effets comiques au dĂ©triment de leurs personnages. Lâhumour naĂźt des situations, des regards, des hĂ©sitations et de ces petits riens du quotidien dans lesquels chacun peut se reconnaĂźtre. DerriĂšre la lĂ©gĂšretĂ© apparente affleure en permanence une Ă©motion sincĂšre, qui donne au film une profondeur inattendue sans jamais verser dans le pathos.
Le rĂ©alisateur accorde Ă©galement une place essentielle Ă ses comĂ©diens. Claude Brasseur, Jean Rochefort, Guy Bedos et Victor Lanoux forment un quatuor dâune remarquable justesse, chacun trouvant naturellement sa place sans chercher Ă prendre le dessus sur les autres. Cette alchimie, dĂ©jĂ exceptionnelle, gagne encore en maturitĂ©. Les personnages ont mĂ»ris, leurs certitudes se sont fissurĂ©es, mais leur amitiĂ© demeure le vĂ©ritable moteur du rĂ©cit. Câest elle qui donne au film son ton si particulier, Ă la fois drĂŽle, tendre et mĂ©lancolique.
LâidĂ©e dâun troisiĂšme volet sera pourtant sĂ©rieusement envisagĂ©e au dĂ©but des annĂ©es 1980. Jean-Loup Dabadie imagine alors une nouvelle aventure dans laquelle Simon, bloquĂ© Ă lâĂ©tranger, serait secouru par ses trois amis avant que le quatuor ne poursuive son voyage Ă bord de lâOrient-Express mais le projet ne verra jamais le jour. Jean Rochefort estime que leur histoire est arrivĂ©e Ă son terme et prĂ©fĂšre ne pas reprendre le personnage. Son refus met dĂ©finitivement fin Ă cette nouvelle aventure, au grand regret dâYves Robert et de Dabadie.
Les admirateurs de ce quatuor auront pourtant le plaisir de retrouver les quatre interprĂštes sous la direction dâYves Robert une quinzaine dâannĂ©es plus tard dans Le Bal des casse-pieds (1992). Jean Rochefort y tient le rĂŽle principal, tandis que Claude Brasseur, Guy Bedos et Victor Lanoux apparaissent dans des personnages diffĂ©rents, au fil de cette galerie de portraits imaginĂ©e par Jean-Loup Dabadie et Yves Robert. Sans reformer le groupe de Nous irons tous au paradis, ces retrouvailles offrent un discret clin dâĆil Ă lâune des collaborations les plus marquantes du cinĂ©ma populaire français.
Avec seulement deux films, ils auront finalement construit lâun des plus beaux diptyques du cinĂ©ma français. Sans nostalgie forcĂ©e ni effets de manche, Nous irons tous au paradis prolonge les destins de ses personnages avec une infinie dĂ©licatesse. Câest peut-ĂȘtre cette pudeur, plus encore que ses rĂ©pliques devenues cultes ou ses Ă©clats de rire, qui explique pourquoi le film continue aujourdâhui de toucher des gĂ©nĂ©rations de spectateurs.
Sources et documentation
[1] Nicolas Schaller, « Quand Jean-Loup Dabadie nous racontait Un éléphant ça trompe énormément », TéléObs / Le Nouvel Observateur, article publié le 22 décembre 2016, remis en ligne le 25 mai 2020.
[2] Philippe Lombard Un Ă©lĂ©phant au paradis : secrets de tournages – CinĂ© ComĂ©dies 10 octobre 2017
[3] Un homme de joie dialogue avec JérÎme Tonnerre, Yves Robert, Flammarion 1996.
[4] Claude Askolovitch, « Un Ă©lĂ©phant ça trompe Ă©normĂ©ment : lâhistoire dâune comĂ©die romantique qui a marquĂ© son Ă©poque », Vanity Fair France, n° 49 (aoĂ»t 2017), repris en ligne le 28 mai 2020.

Titre Original: NOUS IRONS TOUS AU PARADIS
Réalisé par: Yves Robert
Casting : Jean Rochefort, Victor Lanoux, Guy Bedos,
Claude Brasseur, Marthe Villalonga, DaniĂšle DelormeâŠ
Genre: Comédie
Sortie le: 9 novembre 1977
Distribué par: Gaumont Distribution

CHEF-DâĆUVRE
Catégories :Critiques Cinéma, Les années 70









































































































































