

SYNOPSIS : L’histoire de quatre copains, restés de grands enfants à l’approche de la quarantaine. Étienne est heureux dans son couple, mais il est obsédé par l’image d’une jeune femme en robe rouge…
Il est des films qui traversent les décennies sans jamais perdre leur pouvoir de séduction. Non parce qu’ils accumulent les scènes cultes ou les répliques inoubliables, mais parce qu’ils racontent quelque chose d’universel. Près de cinquante ans après sa sortie, Un éléphant ça trompe énormément appartient à cette catégorie. Derrière son apparente légèreté, cette chronique de quatre amis quadragénaires confrontés aux petits mensonges du quotidien, aux affres du désir, aux doutes, à l’usure du couple et aux bouleversements de la quarantaine demeure l’une des plus belles célébrations de l’amitié jamais offertes par le cinéma français.
Sorti le 22 septembre 1976, le film marque l’apogée de la collaboration entre Yves Robert et Jean-Loup Dabadie. Tous deux se connaissent depuis la fin des années 1960, lorsqu’ils travaillent ensemble sur Clérambard, avant de poursuivre leur association avec Salut l’artiste. Mais Un éléphant ça trompe énormément représente bien davantage qu’une nouvelle collaboration : il est l’aboutissement d’une envie commune de raconter leur époque autrement. À travers Étienne, Simon, Daniel et Bouly, ils captent avec une justesse remarquable une France giscardienne en pleine mutation, où les certitudes masculines vacillent doucement tandis que les femmes prennent progressivement une place nouvelle dans la société, sans jamais sacrifier le rire ni la tendresse.

L’idée naît pourtant presque par hasard. Au début des années 1970, Yves Robert et Jean-Loup Dabadie traversent une période de doute. Tous deux ont déjà derrière eux plusieurs succès, mais partagent une même lassitude face à un système dominé par les grandes vedettes. Dabadie résumera plus tard leur état d’esprit avec une formule qui dit tout de leur ambition : » L’idéal serait qu’on puisse faire un film avec de bons acteurs qui ne se prennent pas la tête, des amis avec lesquels on aime manger et rigoler, pas des égoïstes fâcheux qui pinaillent pour grappiller des scènes et écrasent le budget par la folie de leurs cachets. » [1] De cette envie commune naît progressivement un projet construit autour d’une bande de copains plutôt que d’une seule vedette.
Dabadie expliquera également : » On était comme deux dégoûtés du système. On avait envie de faire un film où on ne serait pas soumis aux caprices des stars ou aux atermoiements des producteurs. Un film pour nous, entre amis, avec de bons acteurs dont nous aurions envie et qui auraient envie de nous. » [3]
À cette époque, leur complicité artistique est déjà solidement installée. Leur amitié est née à la fin des années 1960 avant de se renforcer au fil de leurs collaborations. Dans le même temps, Jean-Loup Dabadie enchaîne les scénarios pour Claude Sautet. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Un éléphant ça trompe énormément apparaît aujourd’hui comme le cousin lumineux de Vincent, François, Paul… et les autres. Les deux films observent la même génération d’hommes confrontés à leurs doutes, à leurs amours et au temps qui passe. Mais là où Sautet choisit une tonalité plus mélancolique, Yves Robert préfère faire naître l’émotion par le rire, sans jamais sacrifier la vérité de ses personnages.

Cette liberté créative tient aussi beaucoup à La Guéville, la société de production fondée quelques années plus tôt par Yves Robert et son épouse Danièle Delorme afin de produire La Guerre des boutons. Bien plus qu’une simple actrice, cette dernière joue un rôle essentiel dans l’aventure artistique du cinéaste. Coproductrice d’Un éléphant ça trompe énormément, elle accompagne toutes les étapes du projet. Jean-Loup Dabadie devra même convaincre Yves Robert de lui confier le rôle de l’épouse d’Étienne, Danièle Delorme refusant par principe d’être imposée dans les films de son mari. Une discrétion qui en dit long sur l’esprit dans lequel naît cette aventure collective. [1][3]
Reste à trouver ce qui unit ces quatre hommes. Les cartes ont déjà été vues, la maison de campagne aussi. Puis surgit l’idée du tennis. Dabadie se souviendra avoir cherché ce qui pouvait réunir quatre quadragénaires chaque semaine avant de trouver la réponse : « Quoi de mieux que quatre garçons en culottes courtes pour retrouver l’enfance telle qu’on l’aime chez les hommes ? » [1] Yves Robert comprend immédiatement que ce sport est bien davantage qu’un simple décor. Sur un court, les conventions sociales disparaissent, les chamailleries reprennent, les rivalités s’expriment et les adultes retrouvent, le temps d’un match, leur âme d’enfants. Le terrain devient naturellement le cœur battant du film, l’endroit où les masques tombent, où les confidences se font et où une amitié indéfectible résiste aux mensonges, aux rivalités et aux blessures de la vie.
Une fois le principe posé, encore fallait-il trouver les quatre hommes capables d’incarner cette amitié. En réalité, Yves Robert et Jean-Loup Dabadie n’ont pas à chercher bien longtemps. Les personnages sont écrits pour des acteurs qu’ils connaissent, fréquentent et apprécient. Dabadie façonne les rôles en pensant à leurs personnalités, à leurs qualités comme à leurs petites manies. » J’ai exagéré le côté petit bonhomme de Guy, le côté hautain de Jean, le côté populaire de Lanoux… « [1], expliquera-t-il plus tard. Quant à Claude Brasseur, sa présence lui inspire une idée inattendue : faire de Daniel un homosexuel. ‘ Évidemment, savoir que mon personnage d’homosexuel serait joué par Brasseur, le plus baraqué de tous, m’a beaucoup aidé. ‘ [1] Une intuition particulièrement audacieuse pour l’époque.
Cette confiance accordée aux interprètes est l’une des grandes forces du film. Dabadie n’écrit pas seulement des dialogues ; il écrit pour des voix, des regards, des tempéraments. Claude Brasseur le dira avec beaucoup de justesse : » Jean-Loup écrivait pour les acteurs. Il nous faisait parler notre propre langage. » [2]
Refusant toute caricature, Claude Brasseur affiche immédiatement ses intentions : « Je ne voulais pas faire de Daniel une folle tordue. » [3] À une époque où les personnages homosexuels sont encore le plus souvent réduits à des clichés, il entend composer un homme avant de définir une orientation sexuelle. « Mon personnage est homo mais il a le sens de l’honneur. « [3], expliquera-t-il plus tard. Il demande même à participer à la grande bagarre entre amis afin de montrer que Daniel partage les mêmes colères, les mêmes élans et les mêmes failles que les autres. Une évidence aujourd’hui, mais un véritable parti pris en 1976.
Autour de Jean Rochefort, Guy Bedos, Claude Brasseur et Victor Lanoux gravite une distribution de tout premier ordre. Danièle Delorme accepte, à la demande de Dabadie, d’interpréter l’épouse d’Étienne, tandis que Marthe Villalonga compose une inoubliable Mouchy. Les seconds rôles ne sont jamais en reste, à commencer par Christophe Bourseiller, dont le fameux « J’aime vos seins… enfin surtout le gauche. » appartient aujourd’hui aux répliques les plus célèbres du film. Lorsque Marthe Villalonga se présente au casting, Yves Robert hésite : elle n’a que deux ans de plus que Guy Bedos. Mais dès les premières répliques, le doute s’envole. Quant à Anny Duperey, elle devient cette mystérieuse « femme en rouge » qui fait vaciller toutes les certitudes d’Étienne. Apparition presque irréelle, elle n’est pas tant un personnage qu’un fantasme, celui d’un homme qui croit pouvoir réinventer sa vie en courant après un rêve. La comédienne en avait parfaitement conscience. « C’est un film de garçons, et même la plus belle fille du monde n’est là que pour les réveiller « , dira-t-elle avec le recul. [3]
Servi par un quatuor d’interprètes absolument exceptionnel, Un éléphant ça trompe énormément trouve d’abord sa force dans l’alchimie qui unit ses quatre personnages. Étienne, Simon, Daniel et Bouly ne sont pas seulement des amis de cinéma ; ils donnent véritablement le sentiment d’avoir partagé une partie de leur vie bien avant le début du film. Cette évidence, qui semble aujourd’hui naturelle, est pourtant le fruit d’un travail d’écriture d’une rare précision. Les dialogues de Jean-Loup Dabadie donnent à chacun une identité immédiatement reconnaissable, tandis que la mise en scène d’Yves Robert laisse constamment respirer les acteurs. Les répliques fusent, les silences disent parfois davantage que les mots, et les scènes de groupe dégagent une spontanéité qui donne l’impression d’assister à de véritables instants de vie.
Racontant les travers de ces hommes pour qui l’amitié n’est pas un vain mot, leurs petits et grands mensonges, leurs hésitations sentimentales, leurs peurs, leurs fanfaronnades et leurs fragilités, Yves Robert et Jean-Loup Dabadie signent une comédie qui ne juge jamais ses personnages. Derrière les situations les plus cocasses se cache toujours une profonde tendresse. Le rire ne sert jamais à ridiculiser, mais à révéler les failles de chacun. C’est sans doute là que réside toute la modernité du film. À travers ces quadragénaires qui refusent encore de grandir tout à fait, les deux auteurs parlent finalement de chacun d’entre nous.
Cette délicatesse se retrouve jusque dans la construction du récit. Loin de suivre une intrigue unique, Un éléphant ça trompe énormément préfère multiplier les situations, passant avec une remarquable fluidité des déboires conjugaux de Bouly à l’obsession d’Étienne pour cette mystérieuse femme en rouge, des affrontements incessants entre Simon et son envahissante mère aux blessures plus secrètes de Daniel. Derrière les disputes homériques, les reproches et les éclats de voix qui opposent Simon à Mouchy, admirablement incarnée par Marthe Villalonga, affleure pourtant une tendresse infinie. Leur relation, à la fois étouffante, drôle et profondément touchante, offre au film quelques-uns de ses plus beaux moments d’humanité. Dès sa sortie, Jean de Baroncelli soulignait dans Le Monde que le film racontait moins une histoire que « des histoires« , [4] avançant avec bonheur d’un personnage à l’autre sans jamais rompre son équilibre. [4] C’est précisément cette construction chorale qui donne au film sa richesse et permet à chacun des quatre amis d’exister pleinement.
Et puis il y a les dialogues. Drôles, ciselés, élégants, ils comptent parmi les plus savoureux qu’ait produits la comédie française. Jean-Loup Dabadie possède ce talent rare de faire naître le rire sans jamais forcer l’effet comique. Ses personnages parlent comme des êtres cultivés sans jamais paraître précieux, avec cette musicalité et cette précision qui rendent leurs échanges immédiatement reconnaissables. La voix off de Jean Rochefort, qui accompagne une partie du récit avec une ironie délicieusement distanciée, participe largement à cette identité si particulière. Elle installe une complicité avec le spectateur tout en donnant au film une tonalité douce-amère qui ne cessera de s’affirmer au fil du récit.

Ce qui frappe surtout, près d’un demi-siècle après sa sortie, c’est l’extraordinaire modernité du regard porté par Yves Robert et Jean-Loup Dabadie sur leurs personnages. Sous des allures de comédie légère, Un éléphant ça trompe énormément accompagne en réalité une génération d’hommes qui voit peu à peu vaciller ses certitudes. La société française évolue, les rapports entre les hommes et les femmes changent, les modèles traditionnels commencent à se fissurer et ces quatre amis tentent, tant bien que mal, de trouver leur place dans un monde qui n’est déjà plus tout à fait celui de leur jeunesse. Sans jamais délivrer le moindre discours, le film capte avec une remarquable acuité cet instant charnière.
C’est sans doute ce qui explique qu’il ait si bien résisté au temps. Bien sûr, certains comportements appartiennent aujourd’hui à une autre époque et certaines situations seraient probablement écrites différemment. Mais l’essentiel est ailleurs. Les doutes d’Étienne, les fanfaronnades de Bouly, les inquiétudes de Simon ou les blessures plus secrètes de Daniel continuent de parler au spectateur parce qu’ils relèvent de sentiments universels. L’envie d’être aimé, la peur de vieillir, le besoin de séduire, la fidélité en amitié, le mensonge, la jalousie ou la difficulté à assumer qui l’on est n’ont, eux, pas pris une ride.
Cette justesse est constamment portée par une mise en scène d’une remarquable élégance. Yves Robert ne cherche jamais l’esbroufe. Chaque mouvement de caméra, chaque gag, chaque respiration semblent trouver naturellement leur place. Plusieurs séquences sont d’ailleurs devenues de véritables morceaux d’anthologie : l’apparition d’Anny Duperey dans sa robe rouge, le faux aveugle semant la panique dans une brasserie, les parties de tennis où les éclats de rire succèdent aux engueulades, la maison achetée sous les couloirs aériens ou encore l’incroyable final sur la corniche. Autant de scènes qui appartiennent désormais à la mémoire collective sans avoir rien perdu de leur efficacité. La scène du faux aveugle, devenue l’une des plus célèbres du film, trouve d’ailleurs son origine dans un souvenir de jeunesse d’Yves Robert. Avec quelques amis, le futur cinéaste s’amusait à jouer les faux aveugles dans les cafés parisiens, renversant tables et chaises sous le regard médusé des serveurs. Jean-Loup Dabadie reprend cette anecdote, mais lui donne une véritable fonction dramatique : les trois amis improvisent cette farce pour tenter d’arracher Bouly à son immense chagrin après le départ de sa femme. Une manière exemplaire de transformer un simple gag en véritable moment de cinéma. [1][3]
Cette réussite doit également beaucoup à Vladimir Cosma. Sa partition accompagne le récit avec une légèreté apparente qui cache une profonde mélancolie. Le compositeur expliquera avoir imaginé un thème immédiatement identifiable, presque espiègle, capable de traduire la fantaisie des situations sans jamais écraser les émotions. Une approche qui contribue largement à l’identité du film et dont les premières notes suffisent encore aujourd’hui à faire surgir le souvenir de ces quatre amis.
Mais réduire Un éléphant ça trompe énormément à une succession de scènes cultes ou de dialogues brillants serait profondément injuste. Ce qui distingue avant tout Yves Robert, c’est le regard qu’il porte sur ses personnages. Jamais il ne les juge. Il observe leurs contradictions, leurs mensonges, leurs maladresses et leurs ridicules avec une infinie bienveillance. Même lorsqu’ils se trompent, ils demeurent profondément attachants. Cette tendresse irrigue tout le film et explique sans doute pourquoi il continue de toucher autant de générations de spectateurs. Yves Robert ne filme pas des héros, mais des hommes ordinaires avec leurs failles, leurs élans et leurs rêves parfois dérisoires. C’est précisément dans cette profonde humanité que réside la véritable force du film.
Le succès est immédiat. À sa sortie, le 22 septembre 1976, Un éléphant ça trompe énormément séduit près de trois millions de spectateurs et s’impose rapidement comme l’un des grands succès populaires de l’année. La critique salue elle aussi l’équilibre trouvé par Yves Robert et Jean-Loup Dabadie entre fantaisie et émotion. Dans les colonnes du Monde, Jean de Baroncelli évoque ainsi « ce joli film qui ne cherche qu’à parler gaiement de ces choses sérieuses que sont le tennis, l’amour des femmes et le mensonge « .[4] Une formule qui résume parfaitement ce qui fait encore aujourd’hui le charme du film : sa capacité à aborder les sujets les plus universels sans jamais perdre sa légèreté.
Les décennies suivantes ne feront que confirmer cette place à part dans le patrimoine du cinéma français. Guy Bedos résumera avec émotion ce que représentait encore cette aventure plusieurs décennies plus tard : » Quarante ans après, l’amitié perdure mais on ne se voit pas assez. » [3] Souvent cité parmi les plus grandes comédies populaires des années 1970, Un éléphant ça trompe énormément inspirera de nombreux films consacrés à l’amitié masculine, sans que beaucoup ne retrouvent cette même alchimie entre écriture, interprétation et émotion. Son influence dépasse même les frontières françaises. En 1984, Gene Wilder en réalise un remake américain, La Fille en rouge (The Woman in Red), dont il tient également le rôle principal. Si le film emprunte la trame imaginée par Yves Robert et Jean-Loup Dabadie, il connaît surtout un immense retentissement grâce à sa bande originale composée et interprétée par Stevie Wonder, dont I Just Called to Say I Love You remportera l’Oscar de la meilleure chanson originale.[5]
Souvent copié, jamais égalé, Un éléphant ça trompe énormément demeure l’un des plus beaux films d’amitié du cinéma français. Derrière ses gags hilarants, intemporels et réjouissants, Yves Robert et Jean-Loup Dabadie trouvent constamment le juste équilibre entre humour et sensibilité, laissant affleurer une émotion d’autant plus forte qu’elle ne cherche jamais à s’imposer. Près d’un demi-siècle après sa sortie, le film continue ainsi de toucher tous ceux pour qui les films de copains sont des morceaux de cinéma d’anthologie qui laissent passer la vie des autres pour raconter un peu la leur. L’année suivante, Nous irons tous au paradis retrouvera ces quatre amis avec un regard plus mélancolique encore, comme si le rire n’avait jamais été, depuis le début, qu’une autre façon de parler du temps qui passe.
Sources et documentation
[1] Nicolas Schaller, « Quand Jean-Loup Dabadie nous racontait Un éléphant ça trompe énormément », TéléObs / Le Nouvel Observateur, article publié le 22 décembre 2016, remis en ligne le 25 mai 2020.
[2] Claude Brasseur avec Jeff Domenech, Merci !, Flammarion, 2014.
[3] Claude Askolovitch, « Un éléphant ça trompe énormément : l’histoire d’une comédie romantique qui a marqué son époque », Vanity Fair France, n° 49 (août 2017), repris en ligne le 28 mai 2020.
[4] Jean de Baroncelli, « Un éléphant ça trompe énormément », Le Monde, 24 septembre 1976.
[5] Laurent Schenck, « Décès Claude Brasseur : connaissez-vous le remake américain d’Un éléphant ça trompe énormément ? », AlloCiné, 23 décembre 2020.

Titre Original: UN ÉLÉPHANT CA TROMPE ÉNORMÉMENT
Réalisé par: Yves Robert
Casting : Jean Rochefort, Victor Lanoux, Guy Bedos,
Claude Brasseur, Marthe Villalonga, Danièle Delorme…
Genre: Comédie
Sortie le: 22 septembre 1976
Distribué par: Gaumont Distribution

CHEF-D’ŒUVRE
Catégories :Critiques Cinéma









































































































































