Critiques Cinéma

LA TROISIÈME NUIT (Critique)

Août 1942. En pleine occupation, le gouvernement de Vichy organise une rafle massive de Juifs étrangers. Gilbert Lesage, jeune fonctionnaire au Service Social des Étrangers, est chargé d’organiser une commission de criblage pour statuer sur le sort des Juifs arrêtés, tandis que l’abbé Alexandre Glasberg, humanitaire engagé, manœuvre pour les sauver. Pris entre la bureaucratie de Vichy et les réseaux d’entraide, ils vont devoir s’allier pour défier la machine d’État et risquer l’impensable pour arracher des vies au destin funeste qui leur est promis.

Présenté à Cannes Première, Daniel Auteuil est donc sur la Croisette deux ans après y avoir proposé Le Fil, qui avait connu ensuite un beau succès autant public que critique. Il y retrouve d’ailleurs l’excellent Grégory Gadebois, déjà présent précisément dans Le fil, qui d’assez loin s’est imposé comme la meilleure création de l’acteur/cinéaste. Cette fois-ci, le réalisateur s’intéresse comme d’autres récemment à la période la plus sombre de notre histoire et de comment les justes vont lutter pour éviter les barbaries organisées. Alexandre Glasberg qui recevra d’ailleurs la médaille des justes. Forcément vertigineux et bouleversant sur le papier, d’autant plus qu’inspiré d’une histoire terriblement vraie. Daniel Auteuil y voit un écho aujourd’hui avec la situation des migrants. Avec des fonctionnaires qui heureusement vont désobéir et d’autres qui on le sait vont faire du zèle.

On sort de la salle gorge serrée et larmes aux yeux. A hauteur d’enfants, c’est l’abandon ou la mort. Les justes ou les salauds. Un film à la couleur de ténèbres. A voir, à montrer partout et tout le temps. Se séparer de son enfant pour le sauver c’est mourir, c’est lui ou nous. C’est le dernier geste de l’amour absolu. Le choix de l’abomination. C’est l’enfer dans toute sa brulure. Les cris et pleurs des enfants et de leurs parents, c’est forcément déchirant. Se succèdent les nôtres, dans la salle obscure autant que sur l’écran. Après les cris, c’est le silence assourdissant. Au-delà d’une émotion si palpable et vivace pour le spectateur, La troisième nuit c’est aussi le décryptage sans grande manifestation ou démonstration, d’une machine étatique. Heureusement qu’il y eut de la désobéissance. C’est l’homme face au monde. Jamais l’expression exécuter les ordres n’aura aussi bien porté son nom.

Au-delà même de l’idéologie hitlérienne de l’extermination, il est question pour l’état Français, qui n’en était pas un, d’une efficacité. Celle de l’implacable et abjecte logique de chiffres. Car si on n’exécute pas, soi-disant ça sera pire après. Ça sera pire quand même. Justification honteuse, souillure de l’histoire. C’est au final le masque de la même saloperie qu’on le fasse par conviction ou opportunisme.

Toute proportion gardée, mais quand même la référence est en droit de se poser là, c’est comme une revisite du chef-d’œuvre qu’est L’Armée des ombres (1969). Des hommes et des femmes qui ont accompli des gestes immenses, sans armes, sans gloire, simplement parce qu’ils refusaient l’inacceptable. Des héros anonymes, à l’heure où dans ce même Festival de Cannes, on célèbre légitimement Moulin et De Gaulle, ici c’est le fonctionnaire courageux, l’associatif humaniste. Plus on avance dans le film, plus le parallèle soulevé par Auteuil avec les migrants aujourd’hui est saisissant, car évident.

La mise en scène est fatalement très sombre. A vivre au cinéma, car immersion dans les ténèbres. On décide la journée, on exécute la nuit. Dans cette dégueulasserie sans nom, Daniel Auteuil le cinéaste fait œuvre de sobriété, tant on sent l’envie de montrer plus que de démontrer. Une sincérité de la démarche que l’on vit à l’écran. Un sens de la vérité qui vient bouleverser encore plus.

Au casting, point de héros, car finalement l’histoire écrase tout, et pas de flamboyance, car l’héroïsme des anonymes n’a d’égal que leur simplicité. Simplement, donc, Antoine Reinartz est ce fonctionnaire qui désobéit. Il le fait dans l’émotion et l’intelligence. Encore un rôle marquant pour l’acteur, de plus en plus indispensable et c’est très bien ainsi. Daniel Auteuil, aussi convaincu et convaincant dans le rôle d’Alexandre Glasberg que dans celui qui le met en scène. Et Grégory Gadebois en miroir inversé de Reinartz, est un très bon salaud, cynique à souhait. Il peut évidemment être autre chose que bonhommie. Son registre est puissant. Et décidément, après Le fil, Daniel Auteuil ne se lasse pas de lui confier des rôles de salopard !! C’est 108 enfants qui auront été sauvés par cette liste. 108 destins, 108 lignées. De la vie, de l’espoir. ‘Cette liste, c’est le bien absolu, cette liste c’est la vie‘ comme le disait son illustre pair La liste de Schindler (1993). Au final, La troisième nuit nous saisit, nous prend. C’est autant un très bon film de cinéma qu’un témoignage qui doit se transmettre, sans fin.

Titre original : LA TROISIÈME NUIT

Réalisé par: Daniel Auteuil

Casting: Antoine Reinartz, Daniel Auteuil, Luàna Bajrami…

Genre: Drame, Historique

Sortie le: Prochainement

Distribué par : SND

EXCELLENT

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