Critiques Cinéma

SOUDAIN (Critique)

SYNOPSIS : À la tête d’un EHPAD en banlieue parisienne, Marie-Lou tente d’y introduire une méthode de soins innovante et très humaine, malgré les résistances. Sa rencontre inattendue avec Mari, une metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer, bouleverse sa trajectoire. Liées par une vision commune et l’attachement de chacune à la langue de l’autre, les deux femmes entament une amitié profonde qui transformera leur regard sur la vie — et celui de tout un établissement.

Le réalisateur Ryūsuke Hamaguchi a laissé en 2021 son empreinte sur la Croisette avec Drive My Car qui remportera le Prix du Scénario, puis le Prix du jury Œcuménique et le Prix Fipresci de la presse internationale. Il fut ensuite lauréat du BAFTA et du Golden Globe du meilleur film étranger et décroche quatre nominations aux Oscars : meilleur film étranger, meilleur film, meilleur réalisateur et meilleur scénario adapté. Il est souvent comparé à Eric Rohmer, pour notamment sa façon quasi chirurgicale de décrire et donner vie à l’écran aux sentiments. Ici, avec Soudain, il s’agit d’une adaptation qui s’inspire librement d’un livre de Makiko Miyano et Maho Isono, intitulé en anglais You and I The Illness Suddenly Get Worse. Et plus précisément encore d’une adaptation d’une correspondance entre deux femmes sur la question du hasard et du risque. Leur relation épistolaire va prendre un tour plus personnel lorsque la santé de l’une d’elle va se dégrader brutalement. « La mort devient un sujet central dans leurs échanges, et peu à peu, il s’agit d’une rencontre entre deux âmes« , précise le cinéaste.

Évidemment un profond film de rencontre autour de « l’humanitude » avec cette envie de défendre la liberté, la singularité et de s’occuper de l’individu, de la personne, plus que du trauma, de la maladie. Une approche qui « dépathologise ». Un cinéma de la résilience, et au-delà, de la guérison. Et surtout ce film qui est une miraculeuse caresse. Marie-Lou et Mari, elles deux, c’est mieux que l’amour, c’est une rencontre hypnotique, quasi sensuelle. Le film, dans une douce poésie nous souffle à l’oreille qu’il faut toujours tenir la main de ceux qu’on aime. Et toujours aussi leur masser la voûte plantaire !! Soudain, c’est encore plus que Polisse (2011) ou Pupille (2018) à l’EPHAD, tellement la profondeur est partout, celle des sentiments, celle de la conscience politique, celle de nos rapports trop souvent addictifs au travail. Chaque sujet traité l’est aussi bien avec didactisme que grâce, où chaque scène est un film bouleversant de poésie. On est comme pétrifiés d’amour et portés malgré les grands drames vers un éternel espoir. Dans Soudain, on prend le temps de la rencontre. Alors oui le film dure 3H16, mais il passe en un battement de cil car rencontrer c’est long, complexe et mérite une intensité constante. Surtout la rencontre de deux obstinées qui ont tant à se dire, à nous dire. Marie-Lou et Mari se font tellement de bien et nous avec. Les émotions sont décomplexées et démultipliées. Soudain n’a jamais peur d’aller au bout de sa démonstration. Il le fait avec une telle sincérité et talent d’écriture que le film en devient passionnant et addictif.

Il fera penser à Les esprits libres (2025) de Bertrand Hagenmüller, où la bienveillance comme Graal du quotidien, la douceur comme outil et l’art comme support sont autant de biais au service des résidents. Des résidents qui ont eu des vies, qui sont toutes et tous des romans, des fleurs, des fées. Soudain, c’est aussi le décryptage de la position intenable des cadres intermédiaires entre la déconnexion institutionnelle des dirigeants. Alors Marie-Lou fume beaucoup, et on sent la cigarette dans toute la salle, tant ce cinéma là est vivant et d’une puissance inouïe. Ici tout fait vibration, tout fait sens, tout fait intensité. Et nous, on retient véritablement notre souffle devant tant d’humanité, tant de grâce. Soudain parie sur la faillite du capitalisme en développant notamment Le phénomène de Karōshi et toute sa pollution sociale. Ce qui est fou dans Soudain, c’est cette intelligence à défendre une position philosophique, en poussant bien sûr les curseurs du Marxisme, adapté à nos vies d’aujourd’hui. Tout en demeurant un film puissamment romantique, sentimental et lyrique. Nos cœurs et nos cerveaux sont rassasiés, c’est de l’immense cinéma.

La mise en scène est folle, celle d’un conte et d’une alchimie douce et tendre entre musique, créations sonores et une photographie d’une pure splendeur formelle. Une juxtaposition d’arts entre des tableaux, de la littérature et des compositions musicales. Le casting est évidemment au diapason. Virginie Efira est parfaite dans ce rôle de celle qui vide l’océan avec une cuillère à thé, dans sa soif permanente d’humanité, dans la justesse de ses postures de cadre. Une super héroïne comme on en rêve, et l’icône magnifie ce personnage déjà si attachant. Et alors en face, Tao Okamoto est bouleversante, dans tout ce qu’elle dit, ou ne dit pas. Les émotions à vif qui nous transpercent le cœur. Elle nous communique une urgence de vie que l’on n’oubliera jamais. Et puis plein d’autres, avec notamment un très beau numéro toute en humilité et profondeur, comme à chaque fois qu’on le voit quelque part, de Jean-Charles Clichet. La vie c’est Soudain. Soudain c’est la vie. Palmarès inconnu à l’heure de l’écriture de ses lignes, mais Soudain, c’est la palme du cœur ! Lumineux, somptueux, magistral, qu’elle que soit la suite de la vie de ce chef-d’œuvre, c’est à voir d’urgence !

Titre Original: ALL OF A SUDDEN

Réalisé par: Ryūsuke Hamaguchi

Casting : Virginie Efira, Tao Okamoto, Gabriel Dahmani…

Genre: Drame

Sortie le: 12 août 2026

Distribué par: Diaphana Distribution

CHEF-D’ŒUVRE

Laisser un commentaire