Critiques Cinéma

UN HOMME ET UNE FEMME (Critique)

SYNOPSIS : Une script-girl inconsolable depuis la mort de son mari cascadeur, rencontre à Deauville un coureur automobile dont la femme s’est suicidée par désespoir. Ils s’aiment, se repoussent, se retrouvent et s’aiment encore

Lorsqu’il réalise Un homme et une femme, Claude Lelouch est encore loin de l’image de cinéaste populaire installé qui accompagnera ensuite sa carrière. Après plusieurs échecs commerciaux et la débâcle des Grands Moments au Festival de Cannes, le réalisateur traverse une période de doute profond. Il confiera d’ailleurs avoir eu, à cette époque, “très honnêtement, sans se l’avouer, envie de mourir”. Rien ne laisse alors présager que ce mélodrame intimiste deviendra quelques mois plus tard l’un des plus grands succès internationaux du cinéma français. La naissance même du film semble tenir du miracle. Épuisé après une nuit passée à rouler vers Deauville sous la pluie, Lelouch aperçoit au petit matin une femme marchant sur la plage avec un enfant et un chien. “À cet instant, l’idée d’Un homme et une femme m’est venue”, expliquera-t-il plus tard, avant d’ajouter : “En deux heures j’ai écrit le scénario d’Un homme et une femme.” Cette origine presque instinctive irrigue d’ailleurs l’ensemble du long métrage, qui donne constamment l’impression d’avoir été construit sur la sensation, l’émotion immédiate et l’intuition davantage que sur une mécanique scénaristique traditionnelle.

Sur le papier pourtant, l’histoire paraît d’une simplicité désarmante : un pilote automobile veuf et une jeune femme marquée par la disparition de son mari se rencontrent, hésitent, se rapprochent, avant de tenter de croire à nouveau à l’amour. Mais là où d’autres cinéastes auraient privilégié le romanesque classique, Lelouch cherche autre chose. Il résumera lui-même parfaitement sa démarche : “Filmer ce que tout le monde peut voir, n’importe quel imbécile peut le faire. Je crois qu’un grand cinéaste sait filmer ce qui est invisible.” Toute la mise en scène repose précisément sur cette volonté de capter l’insaisissable. Les regards comptent davantage que les dialogues, les silences deviennent plus importants que les explications psychologiques et les hésitations des personnages disent souvent davantage que les mots eux-mêmes. Plus qu’une simple histoire d’amour, Un homme et une femme tente constamment de filmer les mouvements intérieurs de ses personnages, leurs blessures invisibles et cette difficulté presque douloureuse à recommencer à vivre après le deuil. Cette fragilité émotionnelle doit évidemment énormément au duo formé par Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée. Lelouch décrivait ses personnages comme des êtres “seuls, brisés” vivant “une histoire d’amour entre deux personnes qui ne croient plus à l’amour”. Cette retenue permanente donne au film sa tonalité mélancolique si particulière. Le cinéaste dira également de Trintignant qu’il était “l’un des deux ou trois plus grands acteurs français de tous les temps”, saluant notamment sa capacité à exprimer énormément sans jamais surjouer.

Cette impression de naturel quasi documentaire traverse d’ailleurs tout le film. Lelouch expliquait vouloir montrer que l’on pouvait “faire un film sans s’amuser à jouer la comédie”. Cette approche donne parfois au long métrage une sensation presque flottante, comme si la caméra attrapait des fragments de vie au moment même où ils surgissent. La célèbre alternance entre noir et blanc et couleur participe largement à cette singularité esthétique. Souvent perçue comme un geste purement artistique, elle trouve pourtant son origine dans des contraintes économiques extrêmement concrètes. Lelouch reconnaîtra avoir tourné certaines scènes en noir et blanc faute de moyens suffisants pour éclairer correctement les séquences en couleurs. Mais cette limitation deviendra paradoxalement l’une des grandes forces visuelles du film : “Le fait de revenir au noir et blanc rehausse la présence de la couleur.” Cette alternance finit par créer une texture émotionnelle unique, presque irréelle, qui contribue largement au charme du film. Même logique du côté de la musique de Francis Lai, devenue depuis indissociable du long métrage. Lelouch expliquait lui-même que “le film repose sur l’inconscient” et qu’il avait pour cette raison “mis le paquet sur la musique”. Bien plus qu’un simple accompagnement sonore, la partition devient alors une voix intérieure, une manière de traduire ce que les personnages ne parviennent pas à verbaliser frontalement.

Le caractère profondément artisanal du projet contribue également à sa puissance. Le tournage semble constamment au bord de l’improvisation et parfois même de l’effondrement. Lelouch filme le rallye de Monte-Carlo presque clandestinement, sans assurances, en se faisant passer pour journaliste : “J’ai filmé tout le rallye depuis la voiture.” Cette énergie brute donne aux séquences automobiles une sensation de vitesse et de vérité qui impressionne encore aujourd’hui. La fameuse scène finale à la gare Saint-Lazare fut elle aussi tournée sans autorisation de la SNCF, caméra cachée derrière Trintignant parmi de vrais voyageurs. “Tout était vrai, nous étions dans la vérité”, expliquera Lelouch. Et lorsqu’Anouk Aimée aperçoit enfin Trintignant sur le quai, le réalisateur dira : “Le moment où elle aperçoit Jean-Louis est magique, on n’est pas au cinéma.” Cette recherche constante d’instantanéité contribue largement à l’impression que le film cherche moins à raconter une histoire qu’à saisir la vie elle-même. Rien pourtant n’était gagné. Lelouch se souvient avoir pensé à plusieurs reprises que le film ne pourrait jamais être terminé : “À moins d’un miracle nous ne pourrons pas finir le film.” Mais comme il le dira lui-même, “les miracles se sont succédé les uns aux autres”. Après sa projection cannoise, le cinéaste voit soudain sa vie basculer : “En un quart d’heure, ma vie a changé !” Palme d’or au Festival de Cannes puis doublement oscarisé, Un homme et une femme devient alors un phénomène mondial. Lelouch reviendra pourtant à plusieurs reprises vers ces personnages. D’abord avec Un homme et une femme : vingt ans déjà, suite souvent oubliée dans laquelle il prolongeait le destin de ses protagonistes, avant d’affirmer plus tard considérer que ce film “n’existe plus”. Puis surtout avec Les plus belles années d’une vie, œuvre profondément émouvante dans laquelle Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant reprenaient une dernière fois leurs rôles plus de cinquante ans après le film original. Porté par la fragilité bouleversante de Trintignant, le long métrage apparaissait alors comme un adieu mélancolique et profondément touchant à ces personnages devenus mythiques. Bien sûr, certains aspects du film pourront aujourd’hui sembler marqués par leur époque. Certains effets de style, certaines envolées sentimentales ou certaines ruptures de ton pourront laisser une partie du public contemporain à distance. Mais derrière ces traces du temps demeure une sincérité émotionnelle rare, presque désarmante. Peut-être parce qu’au fond, Un homme et une femme n’a jamais été pensé comme un produit calibré mais comme une tentative profondément instinctive de mettre “l’inconscient en images”. Et c’est probablement cette fragilité, cette liberté permanente et cette impression de miracle improvisé qui expliquent pourquoi, près de soixante ans après sa sortie, le film continue encore de toucher quelque chose d’universel.

Propos de Claude Lelouch recueillis par Jean-Ollé Laprune et Yves Alion in Le cinéma c’est mieux que la vie, Éditions Les Presses de la cité.

Titre Original: LES PLUS BELLES ANNÉES D’UNE VIE

Réalisé par: Claude Lelouch

Casting : Jean-Louis Trintignant, Anouk Aimée, Pierre Barouh…

Genre: Comédie dramatique, Romance

Sortie le: 27 mai 1966

Distribué par: Metropolitan FilmExport

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