Critiques Cinéma

TU CHOISIRAS LA VIE (Critique)

Une famille juive ultra-orthodoxe d’Aix-les-Bains se rend chaque année dans une ferme du sud de l’Italie pour un bref séjour afin d’accomplir une mission sacrée : la récolte des cédrats. Esther, la fille du rabbin, en pleine remise en cause des contraintes imposées par sa religion fait la connaissance d’Elio, le propriétaire de la ferme. Et si le face à face entre ces mondes était la genèse d’une autre histoire ?

Pour cette première réalisation, l’acteur très populaire, Stéphane Freiss propose ici avec une très belle audace et un incontestable talent Tu choisiras la vie qu’il aura mis 10 ans à écrire, ce qui n’est guère étonnant au regard de la qualité et l’exigence de l’œuvre. Indéniablement un réalisateur est né. Sans y passer toutes ses journées, mais par des émergences, il aura fallu ce temps pour comprendre « ce qui était notre libre arbitre à pouvoir disposer de notre héritage« . Ce film était pour lui comme un besoin. C’est toute la difficulté d’être soi-même, de prendre les bonnes décisions, en sortant des prédestinations pour tendre vers ce qui constitue finalement le thème majeur du film de Stéphane Freiss, la liberté. « Vois j’ai placé face à toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l’éternel, ton dieu, car de cela dépend ta vie » tiré du Deutéronome 30.15-20. Il existe entre Esther et Elio comme une réciproque fascination, des fêlures qui ne demandent qu’à se croiser. Elle, écrasée par un carcan religieux, aspirant à la simple liberté de vivre. Lui, dans un empêchement plus mystérieux et nuancé entre son impossibilité à se désancrer de ses terres ancestrales et une précédente existence délaissée. « Elle, c’est le ciel, et lui c’est la terre« , dit le cinéaste.


Sauf que quand ces deux-là sont ensemble, le magnétisme est total. Tu choisiras la vie est un film absolu de rencontre et profondément bouleversant dans son intelligence, notamment d’atmosphère. Son chabbat à elle, c’est nos empêchements à nous tous, la religion, les codes sociaux et moraux, le cadre, ce qui se fait, ne se fait pas. C’est nous face à la vie. C’est nos envies, nos rêves face aux conventions, aux interdits, aux entraves. En cet endroit, Tu choisiras la vie, c’est l’universel. Ils s’épient et s’espionnent, ils se livrent et s’ouvrent, ils se découvrent… Il dissèque ses messages à elle sur un forum, elle regarde ses dessins et esquisses à lui où elle figure en belle place… Nous sommes dans leurs respectives intériorités, qui brûlent ensemble de faire tomber les impossibles. La façon de se regarder ne trompe pas. C’est le tourbillon de la rencontre, dont nous sommes délicieusement les silencieux et indiscrets spectateurs, les témoins tacites et impudiques de leurs échanges, entre silences, rires et colères. C’est un apprivoisement dans une forme de douce douleur, dans cette fureur du sentiment amoureux naissant.


Ils sont assignés, emprisonnés, et c’est ici tout l’interdit de leurs conditions qui va venir sublimer une histoire qu’ils ne peuvent réprimer, refuser. Sa rage à elle, ses pensées à lui. Elle lutte contre dieu, lui contre ses démons. Cette lutte à mort, cette lutte d’amour ne peut que s’écrire à deux, ensemble. Le poids de la religion pour elle, celui du passé pour lui. L’intime dramaturgie shakespearienne va littéralement nous captiver. La mise en scène est aussi une forme de petit bijou. Au-delà de capter la force inouïe insatiable des propositions de son ange Lou De Laâge, Stéphane Freiss nous invite à une pureté dans l’esthétisme aussi bien en intérieur que dans les décors naturels ensoleillés du sud de l’Italie, la Calabre, les Pouilles. C’est une oscillation, une variation entre pudeur et chaleur. Avec la récolte jamais très loin, la photographie et les décors respirent le vrai, l’élégance, la rareté de l’écorce du cédrat. La caméra de Stéphane Freiss sonde les corps, les âmes, le vent, les arbres avec la même force, l’identique souci du détail qui nous attache toujours plus à cette histoire poignante. Il existe dans Tu choisiras la vie comme une musicalité presque impalpable, mais qui nous ramène à l’essentiel. Le citron, c’est ce qui fait lien entre l’homme et dieu. Le film est aussi traversé par une prenante spiritualité. Citron qui pourrait être le fruit de la connaissance dans jardin d’Eden, et non la pomme… Esther et Elio c’est Adam et Eve.


Car Esther et Elio sont de ces inoubliables amants maudits. Ce débordement de désespoir dans l’impossibilité de simplement aimer, c’est en fait l’expression de toute l’humanité. Elle lit l’avenir dans les veines du citron : « Ce qui est important n’est pas ce qui est écrit mais l’histoire que l’on raconte ». Et dans cette confrontation entre deux mondes, ce matin du premier jour entre deux êtres qui se magnifient et se grandissent ensemble, l’histoire contée dans Tu choisiras la vie vous touchera en plein cœur. Lou de Laâge… Comme dans ses récentes apparitions, ne déroge ici pas à la règle. Elle pourrait bien être l’actrice la plus marquante et indispensable de cette année. Tant elle sait hypnotiser la caméra, le spectateur, son partenaire, son réalisateur. Elle est infiniment sensible, dans une authentique émotion, qu’elle va fatalement chercher au plus profond. Son lâcher-prise semble permanent. Ce jeu est une caresse. Ce n’est plus une incarnation ou une performance, c’est une façon d’être. Elle ne prend pas la lumière, elle est la lumière. Elle est renversante dans sa colère à vouloir sortir d’une assignation qui entrave toute velléité d’émancipation. Sa rage comme sa douceur sont splendeur, on en veut toujours plus. Face à l’ange Lou, Riccardo Scamarcio, dans le rôle d’Elio livre aussi une incroyable vérité. Il est tout à la fois puissant et tendre, et dans une tension ravageuse. Le duo, leur fonctionnement est à couper le cœur en rondelles. Il n’est pas de hasard, il est des rendez-vous… L’électricité amoureuse est partout quand tout deux sont dans le champ, les regards sont pénétrants, brulants, la sensualité totale. « Être différent, c’est peut-être avoir le courage d’être soi-même » disait Albert Camus, résume cette lutte permanente et pourrait être la devise de ce qui est pour votre serviteur le premier chef-d’œuvre cinématographique de l’année.

Titre Original: TU CHOISIRAS LA VIE

Réalisé par: Stéphane Freiss

Casting : Lou de Laâge, Riccardo Scamarcio, Pierre-Henry Salfati …

Genre: Drame

Sortie le:  25 Janvier 2023

Distribué par: JHR Films

CHEF-D’ŒUVRE

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