Critiques Cinéma

ESPACE DÉTENTE (Critique)

SYNOPSIS: C’est entre espoir et crainte que six employés de la société Geugène se rendent à Paris pour participer à un séminaire de motivation. Parmi eux, Hervé, délégué syndical duplice, et Jean-Claude, qui se décrit lui-même comme le roi de la vente. Pour Jean-Claude, ce séjour est l’occasion inespérée de reconquérir sa femme, qui l’a quitté avec enfants et bagages quand il a incendié leur pavillon pour toucher de l’argent des assurances. Flanqué d’Hervé, qui a tout de suite vu en l’assistante de leur coach une candidate à l’écart conjugal, Jean-Claude va quadriller la capitale à sa recherche et fera la preuve que les innocents peuvent parfois trouver une épingle dans une botte de foin. Tout irait presque normalement si Hervé ne faisait une découverte alarmante : le séminaire n’est qu’un prétexte à une évaluation masquée du personnel en vue d’un redéploiement. Ce que tous traduisent par « plan social ». Ils passent de la docilité à la révolte, retournant les acquis du séminaire contre leurs employeurs indélicats… 

Quel que soit le jugement positif ou négatif que l’on puisse poser sur elle a posteriori, la série Caméra Café reposait sur un concept franchement bien trouvé. A partir d’un dispositif de filmage en plan fixe via une caméra planquée dans la machine à café d’une PME de province, le tandem formé par Yvan Le Bolloc’h et Bruno Solo trouvait le meilleur moyen de croquer le monde de l’entreprise sous un angle à la fois caustique et satirique. En à peine trois minutes, tout ce qui relevait des rancœurs, des rivalités, des ambitions et des frustrations de tout un chacun offrait une radioscopie franche de ce vivier tantôt harcelé tantôt hargneux, vidant son sac et révélant son vrai visage autour de cette machine à café dont le statut de point névralgique des salariés en entreprise n’est désormais plus à démontrer. Autorisons-nous à penser néanmoins que la gaffe à laquelle la série n’a jamais pu échapper tenait au ton qu’elle avait choisi et revendiqué, à savoir celui de la caricature outrancière. Déjà considérablement déformés par le choix du grand angle, tous les personnages de Caméra Café chutaient tête la première dans la caractérisation forcée, exagérant le moindre geste ou tic de langage jusqu’à paraître pathétiques (au mieux) ou antipathiques (au pire). Un défaut – ou une qualité aux yeux de certains – qui a logiquement gardé sa place pour la transposition attendue sur grand écran.



Le grand écran n’obéissant pas aux mêmes impératifs que la petite lucarne, la caricature – ici couplée à une hystérie carabinée qui chatouille la limite du supportable – a le chic pour rendre le spectacle bien plus triste qu’il ne l’était au départ. C’est d’autant plus regrettable qu’en choisissant de passer au format ciné et d’empoigner eux-mêmes la caméra, Bolloc’h et Solo ont mis un point d’honneur à mettre l’ambition et l’adaptation sur un pied d’égalité. Oublié le plan fixe conceptuel de la série (à part le temps de deux plans intelligemment positionnés aux extrémités du récit), bye-bye les sous-intrigues compressées en trois minutes au profit d’un vrai scénario avec une vraie progression, et surtout, bonjour à une mise en scène repensée qui relie le fait de passer derrière la caméra à celui de passer derrière le miroir – on met à nu les thèmes personnels que l’on souhaite explorer au lieu de s’en tenir à la répétition d’une mécanique étriquée. Le désir de cinéma s’élargit d’ailleurs ici vers de nouveaux horizons bien plus concrets, en l’occurrence celui d’un capitalisme sauvage qui, une fois introduit dans un contexte débrouillard à la française, va provoquer remise en question et regain de rapports de force entre les employés. En somme, après avoir servi un expresso tiède sous forme de pastille télévisuelle pour le prime-time de M6, les deux trublions optent pour un moka Mocky sucré au Groland.



Le vrai coup de force d’Espace détente est à dénicher dans son panorama général du monde de l’entreprise, si cru et si agressif qu’il permet à Bolloc’h et Solo d’exhiber frontalement la fibre anar que l’on sentait bouillir depuis trop longtemps en eux. Sans prétendre à une vraie radioscopie sociale, c’est peu dire que leur première réalisation montre les dents en titillant la fibre du pamphlet, déjà au travers d’une entreprise au titre évocateur (on lit « Geugène », on entend « gégène »), ensuite par cette insistance à puiser dans chaque scène de comédie un rapport de force vérolé, perpétuellement destiné à aliéner le salarié plus qu’à le faire s’épanouir. En équilibre adéquat entre le rêve mouillé d’un adhérent du MEDEF et le puits d’indignations rebelles pour une horde de syndicalistes vénères, Espace détente troque donc assez vite ses habits de gaudriole à la sauce populaire contre ceux d’un brûlot social incroyablement virulent, n’épargnant rien ni personne à force de tout mettre dans le même panier (libéralisme, mondialisation, délocalisation, objetisation…). On voit d’ici le tableau, prometteur en l’état, peut-être propice à un vrai missile scud déguisé pour mieux mettre à sac les canons réacs et conformistes de la comédie hexagonale.



Où est-ce que ça cloche, du coup ? D’abord dans la réalisation elle-même, en l’état très conventionnelle et souvent assez molle en matière de rythme, donnant à chaque personnage la sensation de faire un peu du surplace au gré de leurs mouvements là où la série les rendait paradoxalement plus vivants en les condamnant à l’immobilisme. Ensuite – on y revient – dans ce mur de la caricature forcée sur lequel les deux acteurs-réalisateurs finissent par exploser leurs canines acérées. Avec pas un personnage pour rattraper l’autre, il n’y a ici plus d’attachement possible pour qui que ce soit dans ce cocon de lâches en tous genres, d’ambitieux grotesques, de magouilleurs hypocrites, de frimeurs incultes, de pervers polymorphes et de cruches débiles. Le tableau n’a tellement rien de reluisant qu’on en viendrait presque à éprouver de la sympathie pour le « salaud » de l’histoire, en l’occurrence un costard-cravate aux dents longues, autrefois injustement viré pour faute grave dans une boîte corrompue, et désormais sauvé de la clochardisation par une cadre ambitieuse de Geugène, d’où son inespérée position de sauveur dans une entreprise dont il tire profit pour se venger. Mais là aussi, c’est impossible au vu de l’acteur choisi pour l’incarner – un Thierry Frémont qui-ne-parle-pas-QUI-HURLE ! – et d’une caractérisation toute aussi forcée. Le cri d’effroi qui clôt le film n’aura ainsi donc pas valeur de libération collective mais d’hystérie abusive, signant par le pathétique le sort d’un film ayant fini par gâcher ses promesses de violence satirique. C’est dommage. Vraiment.

Titre Original: ESPACE DETENTE

Réalisé par: Bruno Solo, Yvan Le Bolloc’h

Casting : Bruno Solo, Yvan Le Bolloc’h, Marie Vincent …

Genre: Comédie

Sortie le: 02 Février 2005

Distribué par : ARP Sélection

MOYEN

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