Critiques

LA NUIT OÙ LAURIER GAUDREAULT S’EST RÉVEILLÉ (Critique Mini-Série) Sidérant et sensoriel…


SYNOPSIS : Au début des années 1990, Mireille, son frère Julien et leur meilleur ami Laurier forment un trio inséparable. Les garçons viennent de remporter le championnat provincial de baseball et Mireille rêve de brûler les planches. Qui sait ce que l’avenir leur réserve ? Pourtant, une nuit d’octobre, en 1991, leurs destins sont à jamais bouleversés par un terrible incident et leurs routes se séparent.

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est une adaptation de la pièce de théâtre éponyme de Michel Marc Bouchard. La sortie de cette série est forcément un événement, ne serait-ce qu’au regard du nom de son réalisateur : Xavier Dolan. Le cinéaste prodige, à l’œuvre si prolifique en émotions fortes, avec toujours cette tension sociale qu’il filme à nul autre pareil, s’attaque ici au genre sériel. Comment ne pas en être curieux et gourmand à l’avance? L’artiste de 33 ans dit d’ailleurs vouloir faire une pause dans la réalisation pour le cinéma et parle ainsi de son travail sur le projet qui nous intéresse aujourd’hui : « En fait, je crois que j’ai tout simplement plus de références télévisuelles que cinématographiques. Je dirais presque que l’écriture sérielle est plus naturelle pour moi. C’était très simple et agréable de construire un scénario sur la durée. Si ça se trouve, je suis moins un réalisateur de films qu’un showrunner. » (1)  Le réalisateur entre autres de Mommy (2014) ou juste la fin du monde (2016) a écrit et réalisé les 5 épisodes d’un peu plus d’une heure chacun et autant le dire tout de suite, sa patte est omniprésente. La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est incontestablement une réalisation digne du cinéma. Sa signature est partout, dans l’habileté de la mise en scène, dans le rythme, les effets, et cette sensation de surprise à chaque scène. C’est inventif avec un génie foisonnant dans la succession de vignettes qui défilent dans une image sombre et une narration angoissante. Un véritable thriller familial, le psychodrame de l’intime, la rage du cœur en gros plan, on est chez Dolan, c’est fort et puissant. La musique est juste signée de David Flemming et un certain… Hans Zimmer !! qui a composé d’inoubliables mélodies pour des films à petit budget d’auteur tels que Gladiator (2000), Interstellar (2014) ou encore Top Gun : Maverick (2022). Là aussi, on est encore au cinéma devant sa télé, avec une musique très présente, mais qui contribue à l’extraordinaire intensité qui émane de l’entreprise. Une redoutable intensité et une force tellement prenante dans à peu près toutes les scènes. Les souffrances se lisent sur les visages, les ressentis exacerbés, le poids du passé, l’impossibilité du pardon, la douleur des regrets, tout y passe. D’un point de vue sensoriel, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est bluffante, mystérieuse et somme toute assez sidérante.

Une ombre au tableau cependant, il existe une telle opulence, tant d’idées à la minute, avec presque une prédominance de la forme sur le fond, de la réalisation sur le récit, avec des personnages à peu près tous détestables (ça fait partie du jeu certes) mais dont finalement les atypismes et les névroses sont presque trop survolées. L’empathie ne fonctionne guère et il faut parfois un peu s’accrocher pour ne pas s’y perdre tant ça ruisselle. Pour autant, on ne décroche évidemment pas, tant les crises se succèdent, par exemple dans un épisode 2 complètement névrotique, fiévreux. Avec les membres de la famille Larouche, on a peur, on a mal, on est parfois tentés de fermer les yeux. Cette famille nous ferait aimer la nôtre !! Cette famille, c’est un peu comme le pire de nos cauchemars… Chez eux, à un moment, chaque phrase devient comme une agression. Xavier Dolan continue à disséquer la violence intra-familiale avec la même grâce et un sens inouï de la mise en abyme des sentiments les plus vils mais quand même authentiques, ce qui rend l’ensemble délicieusement glaçant.

Autour du décès de la matriarche, c’est le culte des passions morbides, qui entraîne chaque membre de la fratrie vers un interminable gouffre, une éternelle descente aux enfers. C’est la tyrannique et diabolique résurgence des tabous de l’enfance à travers des flashbacks distillés au compte-goutte de notamment une nuit horrifique en 1991. Mais nous n’en dirons pas d’avantage. Entre tous ses talents, la direction d’acteurs ne déroge pas à la règle pour Xavier Dolan et c’est une évidence pour cette série. D’autant que les comédiens principaux ont joué la série préalablement sur scène. L’implication et l’imprégnation sont totales. Patrick Hivon, dans le rôle de Patrick tout en tension, est impressionnant dans l’expression de ses angoisses, tout autant quand il les déploie que quand il les intériorise. Il est hypnotique et saisissant, il incarne à merveille la série dans son ensemble. Tout autant, dans le rôle de Mireille, Julie Le Breton est renversante de complexité et de souffrances. Une mention aussi à Xavier Dolan himself. Déjà, dans le génial Illusions perdues (2021), il avait démontré un indéniable talent mais ici, à voir comment il s’est lui-même dirigé… Dans son rôle d’Elliot, il est bouleversant de vérité et de folie. Et c’est aussi tous les autres, Magalie Lépine Blondeau, Eric Bruneau, Anne Dorval qui participent tout en lâcher-prise au drame familial. Tous ensemble, ils crédibilisent le récit, ils font famille. Première série pour Xavier Dolan et bien sûr première réussite pour un thriller familial, dont on ne sort pas complètement indemne, tant il est certes dur mais justement vrai.

(1) Interview sur le site de Première le 20/01/2023.

Crédits: Canal+

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