La fidélité

LA FIDELITÉ JEAN-PIERRE MARIELLE / JOEL SERIA

JEAN-PIERRE MARIELLE / JOËL SERIA : NOM DE DIEU D’BORDEL DE MERDE !



S’il n’est pas besoin de présenter Jean-Pierre Marielle, le nom de Joël Séria évoque souvent Les galettes de Pont-Aven mais rarement le reste de sa filmographie dans laquelle se trouvent pourtant d’autres pépites. Cinéaste au ton singulier, Séria a merveilleusement senti, respiré, filmé les années 70. Portraitiste irrévérencieux d’une certaine connerie masculine, le réalisateur a toujours enveloppé ses personnages d’une infinie tendresse qui donne à ses films un goût sucré-salé délectable. Si l’association Séria-Marielle fut à ce point réussie, c’est que le comédien a parfaitement su incarner ce subtil mélange. Chez Séria, Marielle est au sommet de son art. Poète, pathétique, séducteur, macho, fourbe, passionné, beauf, amoureux, con comme la lune, génial comme personne, Marielle est grand. Impérial. Et chacun de leur film mérite d’être (re)découvert.

CHARLIE ET SES DEUX NENETTES (1973)


Pour cette première collaboration avec Joël Séria, Jean-Pierre Marielle ne fait qu’apparaître dans un rôle secondaire mais ô combien formidable. Séria avait rencontré l’acteur quatre ans auparavant lors d’une pièce que jouait Marielle au théâtre La Bruyère. De l’aveu du cinéaste, il avait tout de suite trouvé le comédien prodigieux et avait découvert un être humain succulent. Après un premier film remarqué (et remarquable), Ne nous délivrez pas du mal, qui avait attiré les foudres de l’église catholique, Joël Séria retrouve sa muse et compagne Jeanne Goupil dans un tout autre univers. A l’opposé de la perversité et la provocation de leur précédente collaboration, Charlie et ses deux nénettes se révèle rempli de tendresse. On retrouve le côté transgressif du cinéaste par la volonté de nous conter la rencontre puis le parcours de deux jeunes filles assoiffées de liberté et d’un homme approchant la quarantaine. Si, comme les personnages féminins, le spectateur se demande quelles sont les intentions du bonhomme, on comprend progressivement que le Charlie (joué par Serge Sauvion) est un bon gars, bienveillant, sans arrière-pensées. Sur leur route, ils vont croiser un Jean-Pierre Marielle embobineur de première qui, sous ses allures charmeuses, se révèle être un vrai macho bien salaud. Un rôle dans lequel le comédien excelle. Un très joli film.

LES GALETTES DE PONT-AVEN (1975)


Deux ans après leur première collaboration, Séria décide d’écrire sur mesure un premier rôle à celui qui devient son comédien fétiche et son ami. Marielle tourne depuis la fin des années 50 mais n’a jamais occupé le haut de l’affiche. Second rôle d’exception, les producteurs ne misent pourtant pas sur lui pour porter un film. Aussi, Les galettes de Pont-Aven a du mal à trouver son financement. Il faudra l’intervention de l’ami Jean-Paul Belmondo pour que le film se fasse. Et Marielle est prodigieux dans ce rôle de vendeur de parapluies qui va, au fil de ses rencontres, décider de changer de vie. On retrouve l’esprit libertaire de Séria, un ton gentiment grivois très « années 70 » dans la lignée des Valseuses de Blier, donc tout autant gentiment subversif que tendre. Marielle joue les mâles protecteurs tombant éperdument amoureux. Séria dessine des portraits d’hommes machos, de femmes tenues mais qui au final se révèlent plus libres que l’on croit. Dans Les galettes de Pont-Aven, on trouve un humour paillard qui fait le sel de plusieurs séquences aujourd’hui cultes. Voir Marielle s’extasier devant un cul féminin (en l’occurrence celui de Jeanne Goupil) est un pur moment d’anthologie, qui serait vite vulgaire si le comédien n’était pas aussi exalté, sincère et même émouvant. Dans ce film, Séria saisit parfaitement la place du mâle dominant qui devient, au fil du récit, fébrile, défaillante. L’homme tombe de son piédestal. Derrière ce qui peut passer pour de la misogynie se cache une déclaration d’amour à la gente féminine capable de mettre leurs bonhommes à terre. Le film sera un joli succès à sa sortie, surtout à Paris (la Province ayant pris au premier degré le portrait peu reluisant fait d’elle-même). Il gagnera au fil des multiples rediffusions son statut de film culte. Aujourd’hui il est un incontournable du cinéma français des années 70 et des carrières respectives de Séria et Marielle.

… COMME LA LUNE (1977)


Après le succès des Galettes, le réalisateur et le comédien remettent le couvert et poussent les curseurs un peu plus loin avec ce … Comme la lune, pleinement réussi. Moins reconnu que son prédécesseur, le film est pourtant un nouveau sommet de la collaboration Séria-Marielle. Ici, le comédien joue Roger Pouplard, un con (comme l’indique le titre par ses points de suspension), véritable beauf prétentieux, amateur de femmes, qui mène une double vie assumée avec une arrogance qui touche à la cruauté. Mais Séria décrit tout ça avec son humour provocateur et son esprit libertaire habituels, puis l’interprétation de Marielle a vite fait de rendre son personnage aussi pathétique qu’attachant. Il faut voir l’acteur arborer avec enthousiasme une robe de chambre mauve pétant kitchissime sur les dialogues inspirés de Séria. Ou encore la scène de repas où Marielle présente sa maitresse (jouée par une formidable Sophie Daumier) à sa famille (épouse, enfant, parents). Un sommet de joyeuse cruauté. Là encore, le mâle dominant va tomber à terre au fil de l’histoire. Pouplard appartient à ces bons hommes ne supportant pas d’être quittés. Toutes leurs failles ressortent et, avec elles, leur humanité. Truculent, virulent, touchant, … Comme la lune est à savourer sans modération.

LES DEUX CROCODILES (1987)


Il s’est passé dix ans depuis leur dernière collaboration. Séria a, entre temps, adapté Frédéric Dard au cinéma (San-Antonio ne pense qu’à ça) et œuvré pour la télé. C’est donc un retour au grand écran que le réalisateur fait ici avec son complice Marielle. Il l’associe au formidable Jean Carmet pour ses Deux crocodiles où l’on retrouve la patte du cinéaste, des dialogues bien sentis et des personnages toujours truculents. Mais pour autant, le film n’a pas la force des précédents. Ici, Séria perd beaucoup de son côté corrosif et provocateur. Il ne livre qu’une histoire sympathique, avec quelques scènes très réussies, mais le récit n’atteint jamais une certaine jubilation qui caractérisait les œuvres passées. Marielle est un patron de cabaret de strip-tease, prêt à arnaquer le naïf Jean Carmet. L’acteur est une fois de plus parfait dans un rôle moins expansif que les précédents. L’époque a changé et si les années 70 étaient en adéquation avec le cinéma de Séria, c’est moins le cas de la décennie 80. Cependant, le film mérite d’être redécouvert pour la tendresse et l’émotion qu’il déploie, quelques moments de comédie savoureux et son duo d’acteurs complice.

Cinéaste phare des années 70, Joël Séria a donné à Marielle sans doute ses personnages les plus marquants. Le comédien montre un talent extraordinaire à jouer les cons attachants, incarnation parfaite du mâle français populaire arrogant de ces années-là. On pourrait croire les œuvres misogynes et machistes mais il convient ici de ne pas se fier aux apparences. Plus ambigus et subtils qu’ils ne paraissent, les films élèvent les tares des personnages masculins au rang du sublime pour mieux les retourner contre ces mêmes protagonistes. Les femmes sont toujours au cœur des récits et Séria, là aussi, en fait un portrait caractéristique d’une époque où, tout en restant un symbole sexuel fort, elles déstabilisent la gente masculine et affirment leur liberté. Il faut découvrir ou redécouvrir l’œuvre de ce cinéaste. Des quatre films faits par le tandem Séria-Marielle, deux sont particulièrement savoureux et représentatifs du ton Séria : le cultissime Les galettes de Pont-Aven et le formidable …Comme la lune. Une sorte de diptyque absolument incontournable où Jean-Pierre Marielle brille de mille feux. Deux preuves indiscutables du talent de cet acteur unique qui manque cruellement à notre cinéma.

Les Galettes de Pont-Aven est disponible en Blu-Ray à partir du 7 décembre 2022 chez StudioCanal dans la collection  » Nos années 70 « .

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