Critiques Cinéma

L’OMBRE DE GOYA (Critique)

SYNOPSIS: Amoureux des arts et fin connaisseur de Goya, Jean-Claude Carrière nous guide dans son œuvre incomparable. Pour en percer le mystère, il accomplit un dernier voyage en Espagne qui le ramène sur les traces du peintre. Des liens se tissent avec des artistes issus du monde du cinéma, de la littérature et de la musique montrant à quel point l’œuvre de Goya est influente.

Le réalisateur de L’Ombre de Goya, José Luis Lopez-Linares se souvient : «  Notre amour pour le vin nous a réunis Jean-Claude Carrière et moi. Il a participé à l’écriture du film puis je l’ai suivi avec ma caméra. Nous avons arpenté les lieux où Goya a vécu et peint.  »Le film, voulu comme un voyage par le cinéaste dans la présentation du travail de Goya, va faire le lien avec l’œuvre cinématographique de Buñuel tant les correspondances sont évidentes. Jean-Claude Carrière, scénariste prolifique, auteur, acteur, voix, est ce lien entre les deux génies. Admirateur de Goya et collaborateur, scénariste de Buñuel pendant 19 ans, avec notamment Belle de jour (1967) et Le charme discret de la bourgeoisie (1972). Alors, Jean-Claude Carrière sur les traces de Goya, c’est un peu Jean-Claude Carrière sur les traces de lui-même. Il est comme amoureux de la fantasmagorie de Goya. Il sait décrypter avec passion et précision, avec plaisir et enthousiasme les différentes œuvres et messages de l’artiste. Et en plus, il sait transmettre. Ce qui est particulièrement émouvant tout au long du documentaire est que Carrière a pleinement conscience que son voyage en Espagne est sans doute le dernier, ce qui donne à chaque moment sur place, davantage encore de grâce et de solennité. L’œuvre dense et intense de Goya selon Carrière, au-delà du caractère forcément subjectif de l’émotion devant l’art, c’est la puissance des contrastes, que Buñuel sacralisait tant lui aussi : la fragilité et la force, la souffrance et la joie. La précision des descriptions de Carrière sur son artiste phare est chirurgicale quand il nous parle par exemple de la façon qu’avait Goya de peindre les pieds des personnages féminins !!



La photographie, les images du doc, sont une peinture sur la peinture. Dans de nombreux véritables tableaux filmés, Jean-Claude Carrière est très beau, très touchant, dans des jeux de couleurs et des décors qui permettent comme une mise en abyme de la lumière artistique. A cet égard, c’est bien toute la mise en scène du documentaire qui est un régal. Un tableau de Goya nous est présenté ici comme un requiem de Mozart. Nous passons maintenant par la basilique de Nuestra Señora Del Pilar à Saragosse, avec les fresques de Goya. C’est une farandole folle de couleurs et d’émotions. Il existe dans L’Ombre de Goya comme une apaisante luminosité. On est au cœur de l’art, de la vie, mais tout en douceur, dans ce qu’elle a de plus réjouissant et qui vous porte aussi très haut. On se sent bien et on apprend. Au-delà de l’inventeur formel et du penseur, le documentaire démontre que lorsqu’on traite de Goya, on contemple en réalité toute l’histoire de l’art. Dessins, gravures, peintures, avec à chaque fois un véritable processus artistique qui rend vivante et anime une émotion. C’est aussi ce que dit Carrière : « C’est ça qui font les grands artistes, ceux qui voient en nous ce que nous ne voyons pas ». Goya en quelque sorte transcende la vision. Très régulièrement, Carrière fera le lien avec son rapport à Buñuel, dans un naturel profond, spontané mais très assuré. Carrière nous dit que Buñuel est toujours là, et qu’à sa façon il le consulte pour des choix de scénarios, comme dans la vie. C’est donc la peinture avec Goya, mais aussi la musique avec Mozart, et encore la poésie : « Je peindrai les chauves-souris de la haine, et les chiens qui souillent de noirceur et de sang les pages de l’histoire. Je peindrai les bouffons et les discordes. Parce que le mal commis par une seule personne est d’une couleur qui nous accuse tous ». Poème de José Matéos nommé Goya. C’est donc la puissance de l’image, du son, et des mots. Triptyque artistique atypique, pour une émotion qui se démultiplie à mesure que le documentaire avance.



C’est aussi la générosité et la liberté qui semblent la commune structure intellectuelle et émotionnelle entre Goya, Buñuel et Carrière. Ce dernier va disséquer à nouveau les contrastes au travers d’une succession d’œuvres de l’artiste entre humour et morbidité. Entre d’une part le défricheur d’innovation et l’avant-gardiste, ne serait-ce que par ses fameuses peintures noires et d’autre part un sage classicisme, mais aussi les monstruosités ordinaires ou très ésotériques face à la joie d’une simple journée de labeur. Le foisonnement est intense et c’est passionnant. C’est aussi l’importance du taureau dans l’œuvre de Goya. Les corridas au 18ème siècle étaient bien plus meurtrières qu’aujourd’hui, d’où les nombreuses peintures de piétinement et parfois du triomphe du taureau. Goya a peint l’angoisse, il a peint la cruauté, il a peint son époque. Une autre saisissante dichotomie assumée résulte dans sa fréquentation des grands de ce monde, notamment en Espagne d’une monarchie au pouvoir finissant, mais aussi son sens du peuple, avec tout l’amour qu’il mettait à peindre les un-e-s et les autres. Devenu sourd, Goya va en quelque sorte encore plus développer l’acerbité de son œil. Il va voir le silence. Il en souffre bien sûr mais va apprendre à magnifier son art dans une forme d’exploitation de la quintessence avec cette différence. Goya, c’est aussi l’exaltation du grotesque des couronnements éphémères, la mutilante absurdité des guerres, les terribles traumas quotidiens des miséreux. Goya peint comme on filme, ce n’est jamais statique.


A ce sujet, le surréalisme de Goya est à mettre en lien avec celui de Buñuel. Une vision du monde que Jean-Claude Carrière semble faire résonner par l’affirmation suivante : «  Le contraire de de la vérité n’est pas l’erreur. Le contraire de la vérité n’est pas le mensonge. Le contraire de la vérité est la raison ». Vouloir trop rationaliser serait une aberration. Il faut ressentir, faire feu de ses émotions en somme pour être dans le vrai. C’est aussi tout ça L’Ombre de Goya, comme une invitation à l’incendie des sens. Carrière définira Goya « comme le grand témoin de l’Espagne« . Celui qui a peint la grande histoire, et celle plus anonyme, les perfidies, les vanités. Finalement, Carrière aura rejoint Goya. Quand on meurt d’amour, on ne meurt pas vraiment. Ils ont sûrement tant à se dire. Sûrement qu’il écrit, que Goya peint, un peu plus loin Buñuel filme et Mozart joue… Et sûrement qu’avec eux, tout est d’une furieuse et sublime beauté.

Titre Original:  L’OMBRE DE GOYA

Réalisé par: José Luis Lopez-Linares

Casting: Jean-Claude Carrière, Cristina Otero Roth …

Genre: Documentaire

Sortie le: 21 Septembre 2022

Distribué par: Épicentre Films

EXCELLENT

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