Critiques Cinéma

SERIE NOIRE (Critique)

SYNOPSIS: La vie de Franck Poupart est terriblement minable et ennuyeuse. Petit représentant de commerce sans envergure, englué dans une vie sentimentale sans relief, Franck Poupart a des envies d’ailleurs. Et d’argent. Un jour, il rencontre Mona, pour le meilleur et surtout pour le pire. Franck et Mona décident de voler la fortune de la tante de Mona, mais ils iront jusqu’à la tuer. Et c’est l’escalade de la violence. Sans le moindre scrupule, le couple dépouille et tue avec la même facilité qu’un citoyen lambda allumerait sa télévision.

Avec Série noire, Alain Corneau adapte un roman de Jim Thompson, Hell of a woman (1954) paru dans la fameuse Collection Série noire, sous le titre Des cliques et des cloaques. C’est ici le quatrième long métrage du cinéaste, qui dit avoir voulu notamment s’inspirer de Martin Scorsese et son iconique Mean Streets (1973). Le réalisateur voulait Patrick Dewaere ou rien. Il avait parfaitement intégré ce qu’était l’icône du cinéma français de l’époque, cet enfant chéri, enfant terrible, qui serait un inoubliable Franck Poupart. Il avait raison. L’accueil immédiat par la critique de l’époque sera relativement tiède. Avec le temps, Le film est caractérisé comme culte, du fait de son sens de la noirceur, et de la prestation d’ampleur inoubliable de son acteur principal. Série noire  est violent, aussi car le tournage était à sa façon violent, minimaliste, tourné à vif dans le froid et le gris. Marie Trintignant, qui joue Mona dira même « On se jetait dans chaque scène comme des animaux« . La recherche du réalisme était intense, ce qui existe avec force dès les premiers instants de Série noire . Étonnante et magnétique première longue scène où Franck Poupart (Patrick Dewaere), sur un terrain vague boueux se lance dans une chorégraphie clownesque entre flic, cow-boy et jazzman, avec en fond Moonlight Fiesta de Duke Ellington. Une scène lunaire, sans doute très annonciatrice et qui sent déjà un peu le souffre, le glauque, et qui incarne l’immaturité crasse de Poupart. Une première scène presque inquiétante alors qu’il ne s’y passe rien de spécial. C’est d’emblée toute la finesse et justesse d’une mise en scène. On est chez Corneau, il filme Dewaere, c’est beau et puissant.



La grisaille ne semble jamais devoir quitter l’écran, comme la métaphore perpétuelle de la médiocrité du personnage de Poupart, des rapports entre les êtres et d’une absence de perspectives réjouissante pour tout un chacun. Les couleurs sont volontairement hideuses, délavées, c’est sale et c’est finalement profondément triste. A l’image du taudis glauque, du cloaque, pour reprendre l’éponymie du roman originel où vit, et plutôt même survit Poupart. C’est comme s’il rendait tout minable, comme une fée à l’envers. La déchéance est totale. Corneau joue sur de sacrés contrastes dans sa mise en scène. Dans le taudis, dans un bar miteux, dans le bureau de son patron (Bernard Blier), on entend un coup Claude François avec Magnolias for Ever (1977), un coup Dieu est amoureux (1978) de Gérard Lenorman, ou encore Sheila en sourdine. Comme pour nous dire qu’il existe un plus loin meilleur, une fête qui se déroule ailleurs. C’est d’autant plus déchirant que sans trop en dire, vers la fin, il semble que Poupart a envie d’y croire, même si le mal est déjà fait. L’appartement est d’ailleurs rangé par sa femme Jeanne (Myriam Boyer), à qui il promet que ça va s’arranger. Série noire, c’est aussi une variation sur le refus du bonheur.



Dewaere après avoir pris connaissance du scénario a contacté Alain Corneau à deux heures du matin pour un grand oui, tant c’était pour lui un rôle idéal, dans un croisement entre le polar et le cinéma d’auteur, avec un personnage principal cassé, fêlé, et qui venait peut-être, sans psychanalyse de comptoir, parler de ce qui pouvait s’apparenter à une forme d’aspiration à la décadence de Dewaere. C’est aussi en cet endroit que Série noire est renversant et vertigineux. Il parle du désespoir de l’acteur, qui de fait, dans ce processus identificatoire est bouleversant et glaçant à l’écran. Comme de rares grands, nous nous situons déjà dans ce moment où chaque film devient comme un documentaire sur l’acteur Il aura perdu 10 kilos en quelques semaines pour physiquement encore plus « être » Poupart. La scène ou Dewaere se fracassa la tête contre le capot et la portière de la voiture, que l’acteur tenait absolument à jouer sans doublage ou autre simulation, est une automutilation terriblement sidérante dans ce qui pourrait ressembler à une envie de se faire du mal… Son investissement a été tel, façon extrême incarnation sauce Daniel Day Lewis, que les proches de Patrick ont pu témoigner qu’il semblait parfois dans une confusion entre le tournage et la réalité, entre Poupart et Dewaere. Profondément habité par son rôle, Dewaere était dans une véritable obsession de ce rôle. Ses différentes addictions à différents produits venant sans doute parachever cette rage de vivre, cette rage de jouer. Trois jours avant son geste fatal, Patrick Dewaere lors de sa dernière interview dira que c’est lors de ce rôle de Poupart, qu’il connut « le plus de plaisir à jouer « 



D’autres acteurs sont quand même présents et bien présents, malgré l’écrasante prestation de Dewaere, en non des moindres. Bernard Blier, dans le rôle de Staplin, le patron de Poupart. Toujours aussi massif et impressionnant de vérité dans son jeu. Il est jubilatoire dans sa cruauté avec le sourire. Grande émotion de revoir à l’écran Marie Trintignant dans le rôle de Mona. L’actrice alors âgée de 16 ans pendant le tournage sera prise sous l’aile bienveillante de Dewaere. Elle livre une prestation que l‘on peut caractériser d’’esthétiquement énigmatique, elle est ici presque comme un spectre, elle est glaçante et montre déjà l’ampleur d’un potentiel. Myriam Boyer joue une Jeanne, femme de Poupart, soumise à la folie ordinaire de son mari, poignante dans son envie d’y croire mais aussi dans l’ancrage d’une souffrance ineffaçable. Série noire est devenu avec le temps le modèle culte du polar à la Française. Dewaere y est incandescent, et à lui seul rend l’ensemble de l’entreprise bouleversante. C’est une anthropologie du cinéma français, et par appétence historique comme cinématographique, Série noire se regarde et même se vit avec force et intensité.

Titre Original: SÉRIE NOIRE

Réalisé par: Alain Corneau

Casting : Patrick Dewaere, Myriam Boyer, Marie Trintignant

Genre: Drame, Policier

Sortie le: 25 Avril 1979

Distribué par: –

EXCELLENT

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