Critiques Cinéma

LE MONDE D’HIER (Critique)

SYNOPSIS: Elisabeth de Raincy, Présidente de la République, a choisi de se retirer de la vie politique. À trois jours du premier tour de l’élection présidentielle, elle apprend par son Secrétaire Général, Franck L’Herbier, qu’un scandale venant de l’étranger va éclabousser son successeur désigné et donner la victoire au candidat d’extrême-droite. Ils ont trois jours pour changer le cours de l’Histoire. 

Le monde d’hier doit son titre au roman éponyme (1943) de Stefan Zweig, sans qu’il ne s’agisse nullement d’une adaptation, mais disons d’un partage assez sombre d’une vision de l’écroulement d’un monde, au regard de la montée en puissance des idées nationalistes. Pour son quatrième long métrage, le réalisateur, Diastème, avait particulièrement à cœur que Le monde d’hier sorte sur les écrans quelques jours avant le scrutin présidentiel en France. S’il a senti, non pas une hostilité à ce sujet, il a en effet dû compter sur le fort soutien de ses producteurs pour répondre à cette aspiration. Le film est bien sur fictionnel, sorte de thriller politique d’anticipation mais comme de nombreux pairs avant et sûrement après lui, en matière politique, dans une forme de déliquescence institutionnelle, le réel dépasse de plus en plus allégrement la fiction, même quand celle-ci pousse déjà aux extrêmes scénaristiques. On le voit particulièrement avec les foisonnantes séries Baron noir (2016-2020), ou encore la plus glaçante et cynique House of Cards (2013-2018). Diastème est habitué à faire face à des contextes politiques singuliers. Il l’avait en effet éprouvé lors de la sortie de son film Un Français (2015), sur le parcours résilient et repentant d’un skinhead qui avait quelque peu « inquiété » les distributeurs et les exploitants, au regard de la haine et des menaces émanant de certains réseaux. Pour Le monde d’hier, l’on bascule ici des militants à l’intime du pouvoir, en poussant les portes du palais présidentiel Élyséen. Pour se faire aider dans le décryptage des codes existentiels des femmes et hommes politiques, le cinéaste s’est fait accompagner dans l’écriture par les journalistes bien connus Gérard Davet et Fabrice Lhomme (Un président ne devrait pas dire ça en 2016), rompus à l’envers du décor et aux coulisses du pouvoir.


Ce qui est frappant tout au long de Le monde d’hier, est certes la solitude que l’on sait, au regard des multiples tragédies publiques ou intimes, vécues par la Présidente De Raincy  mais surtout une certaine immaturité de la nature humaine, dans une exacerbation intense, dès lors que viennent exister des enjeux de pouvoir. En effet, sans tomber dans le dangereux et poujadiste « tous pourris », Diastème nous montre des jeux parfois assez affligeants de bac à sable, des chantages infantiles, dans ce qui est pourtant la cour des très grands et qui est censé incarnée l’élite de la nation. Le réalisateur joue en permanence sur ces contrastes avec subtilité, dans le non-dit. Il est également montré le dévouement, voire la dévotion immodérée des femmes ou hommes de l’ombre au service de celles et ceux qui exercent l’autorité. Cette relation fascinante est là aussi pleinement déployée dans le lien qui existe entre L’herbier et De Raincy (Denis Podalydès et Léa Drucker), respectivement secrétaire général de l’Élysée et Présidente de la République. Le premier peut tout se permettre auprès de la deuxième. « Je suis le seul qui peut encore te blairer » lui dit-il à un moment. En ellipse, on imagine volontiers l’ambigüité d’une relation qui a dû se construire dans un compagnonnage et une camaraderie militante antérieure, au travers de partages d’idéaux.


A l’aune de l’avènement présidentiel possible, probable et anxiogène du candidat d’extrême droite, L’herbier ose même dire à la présidente à quel point ils ont échoué. Confession passionnante dans l’intimité des dorures de l’état. Cette relation singulière a déjà été disséquée dans la passionnante A la Maison Blanche (1999-2006) entre Léo McGarry et le Président Bartlet ou plus récemment dans Les promesses  (2021) entre Réda Kateb et Isabelle Huppert. Mais dans Le monde d’hier, l’aspect « bouffon du roi » dans le rôle de l’unique qui peut tout dire, tout en prenant le risque de la colère du souverain est habilement sous tendu. Le secrétaire général de l’Élysée, Podalydès lit à plusieurs reprises Moby Dick (1851, de Herman Melville), où l’on peut deviner son drame à lui, à travers cette parabole d’une lutte toute manichéenne se terminant quand même sur un mode assez apocalyptique. Au-delà de ces finesses scénaristiques, de l’utilisation permanente de plans fixes, notamment sur la présidente, et d’une façon de filmer assez épurée, le problème de Le monde d’hier est qu’il n’apporte pas un récit finalement nouveau au sujet qu’il traite. Il y a la peur de la mise en mouvement planétaire d’une internationale fasciste, mais trop suggérée pour pouvoir en dire quelque chose de l’ordre d’un message vaste et universel. Il existe également bien sûr la passion très française de scruter les arcanes du pouvoir, mais là aussi, le film n’apporte pas grand-chose à l’existant. A l’heure d’une transparence de tous les instants, dans moult documentaires façon « les coulisses dévoilées », « les portes ouvertes » ou autre facilités rhétoriques, les secrets de la fabrication d’une décision politique n’existent plus réellement. L’excellent L’exercice de l’état (2011) va lui au fond du fonctionnement politique dans ses quelques gloires et surtout dans sa grande volatilité.


Léa Drucker livre une très belle prestation en Présidente rigoureuse et totalement crédible, en s’inspirant selon ce qu’elle-même en a dit, de femmes de pouvoir tel qu’Angela Merkel ou Simone Veil. Ses multiples drames transpirent sur elle, et l’actrice les portent avec convictions. Denis Podalydès est toujours aussi époustouflant de justesse. Son désespoir est comme ancré, et il est par moments assez bouleversant. Des mentions également pour Alban Lenoir et Benjamin Biolay, très efficaces entre ombres et lumières. Au final Le monde d’hier, s’il n’apporte pas grand-chose de plus à celles et ceux qui se passionnent pour le cinéma politique, tient largement son rang, et dissèque très précisément ce qui se joue, se noue et se trame dans les fameuses arrière-cuisines. Comme le pense Diastème, il tombe en effet à point nommé et c’est une excellente chose dans la période pour activer éventuellement un réflexe citoyen. Ou quand le cinéma peut devenir très utile à la vie de la cité…

Titre Original: LE MONDE D’HIER

Réalisé par: Diastème

Casting : Léa Drucker , Denis Podalydès , Alban Lenoir…

Genre: Drame

Sortie le: 30 mars 2022

Distribué par: Pyramide Distribution

BIEN

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s