Critiques Cinéma

LA MIF (Critique)

SYNOPSIS: Au cœur d’un foyer d’accueil, une bande d’adolescentes vie avec leurs éducateurs. Comme une famille, elles ne se sont pas choisies et elles vivent sous le même toit. Lorsqu’un fait divers met le feu aux poudres, c’est tout un système sclérosé et rétrograde qui se révèle au grand jour.

Le foyer concerné, Frédéric Baillif y était passé comme stagiaire éducateur spécialisé, sa formation initiale. Foyer d’accueil d’urgence pour adolescentes. Presque toutes les filles du film étaient déjà sur place. D’où cette frontière entre le documentaire et le film de cinéma. C’est en fait le meilleur des deux, entre l’authenticité absolue dans la narration et des codes cinématographiques habituels, qui en font en tous les cas un magistral objet de vérité. « C’est elles qui savent », comme dit Frédéric Baillif. Il est à noter, qu’au sens étymologique, le foyer nous ramène à la maison familiale, voir même le pays natal, ce qui au regard de l’histoire qui se déroule ici est tout sauf anodin. A écouter Frédéric Baillif quand il parle de La Mif, le film est presque co-réalisé avec lui et les filles du foyer, tant il n’a eu de cesse de vouloir coller à leur réalité et s’approprier leurs codes, leurs mots, à commencer par le titre…. La Mif, la famille… pour les moins câblés d’entre vous.  Il a en effet demandé aux actrices d’improviser, à savoir sans un texte écrit du début à la fin, mais en racontant simplement ce qu’elles connaissent, sans qu’il s’agisse de leurs histoires, afin de préserver les intimités respectives. D’emblée, le spectateur est saisi par un effet de contraste entre une forme de violence vue à l’écran, jalonnant le quotidien d’un foyer d’accueil d’urgence et la musique tout en douceur et en chorale des Swingle Singers. Dans cette même idée, Jean-Sébastien Bach viendra nourrir les passages entre les différents tableaux, car il s’agit en effet d‘un film chapitré. Ce qui par ailleurs donne de la force au récit, et permet d’individualiser la problématique de chacune des jeunes, tout en inscrivant l’œuvre dans la force du collectif. Un clair-obscur que l’on retrouve également dans les transitions des confidences du drame de l’intime vécu par ces jeunes filles et les nombreux moments de violence entre elles ou avec les adultes. Des tranches de vie que l’on pourrait doublement illustrer par : « Les compagnons d’infortunes » dans le livre L’Eloge de la faiblesse  d’Alexandre Jollien avec cette solidarité qui s’installe entres des « résidents » qui n’ont pas choisis d’être là. Ce qui se dit à voix basse entre elles, ce partage de l’indicible à travers des parcours brisés, des viols, des incestes, des violences de tout ordre est parfois plus puissant que n’importe quel discours éducatif. Elle se sentent moins seules, moins en marge. Et dans le pire, elles sondent, elles soudent, elles font famille. Et c’est terriblement doux et fort.


Mais aussi « on s’en bat les couilles des éducs », qui fait penser à la rage des premiers albums de la rappeuse Kenny Arkana qui évoque sa violence institutionnelle à elle, en criant notamment « ciao ciao les éducs, j’me barre ». Et c’est terriblement dur et vrai. S’il est ici question d’une agression sexuelle et de tout ce qui va en découler… Le film nous parle de carences extrêmes, d’abandons œdipiens. Alors, les filles n’ont pas d’autre choix que d’éprouver le lien aux substituts parentaux face à eux, à savoir «  les éducs ». Au-delà d’aller vérifier la certitude de sa propre existence, elles ne peuvent souvent pas faire autrement que de passer par une forme de sauvagerie animale pour tester la solidité de ce lien. Des déviances pour combler un vide. La violence contre les autres est bien souvent une instinctive atteinte à soi… Comment s’aimer quand on a été abandonnée… « Je suis les liens que je tisse avec les autres  » disait Albert Jacquard. Tout est question pour tout le monde de quête affective, mais encore plus marquée chez elles. Alors dans cette attente, on remplit, et des fois n’importe comment… On le voit notamment dans le regard perçant et glaçant de ces adolescentes qui dans La Mif grandissent trop vite… Des yeux d’adultes dans des corps d’enfants.


Salutairement, l’approche est non manichéenne, ni simplificatrice façon tarte à la crème de l’alliance des contraires, vu chaque semaine dans un cinéma hautement rébarbatif et un peu débilitant. Non, dans La Mif, les éducateurs ne sont pas érigés en héros quotidien. Non car dans cette maison, ce logis qui fait foyer, les adultes aussi ont des brisures, des failles narcissiques béantes et des fêlures parfois indélébiles. Ils essayent tant que bien que mal de se mettre non à la bonne distance, pour ne pas marginaliser davantage la marge… Mais plutôt à la bonne présence, avec le « don contre don » et les risques qu’engage celui-ci. Ce contrat éducatif émane du constat, établi avec un talent fou dans le film, qu’il faut distinguer la notion de ce qui s’excuse, de ce qui s’explique. Avant de parfois devenir coupables, les jeunes filles dans La Mif sont victimes… Alors, les educs médiatisent le difficile paradoxe entre des comportements parfois inadaptés et des attendus sociétaux. Le film déconstruit aussi les stéréotypes sur la justice des mineurs, pour laquelle la part du pénal est en fait infime. Là aussi, et là encore, il y a cinéma vérité dans La Mif. Ce qui est affreusement constant dans le film est que le désespoir est partout. La souffrance s’invite dans chaque recoin du foyer. Si celui-ci accueille, il incarne aussi. Et il représente aux yeux des filles leur propre condition, celle de l’abandon. Pas étonnant qu’elles aient envie de crier à la face de tous «  Pourquoi moi » ???? » En ce sens, le foyer, la famille, La Mif vient compenser comme elle peut… Avec ses miracles quotidiens, mais aussi ses amères défaites…


Il n’y a aucune actrice sur le plateau… Mais il y a en fait partout… Toutes son fabuleuses de vie, et d’authenticité, elles s’amusent de tout et nous bouleversent considérablement. Il est impossible d’en extraire ne serait-ce qu’une seule, y compris car précisément c’est une famille. Subjectivement, la directrice, avec ses rides, sa fatigue, son troublant passager noir, mais aussi son humanisme dans sa détermination à transmettre la résilience, est fascinante… La magnificence dans la véridicité de La Mif fait penser sur la même thématique au formidable 3 X Manon (2014) de Jean-Xavier De Lestrade, dans la compréhension des nuances dans leur complexité. C’est un cinéma dénué de dimension cosmétique qui évite les détours caricaturaux. Ça vous prend aux tripes et au cœur, sans fioriture, mais sans âpreté non plus. Dans son projet et dans sa construction scénaristique puis filmique, c’est un éloge du cinéma vérité, qui contourne avec talent les clichés. Courrez-y, on en sort grandit, et on se sent nous aussi faire partie de cette incroyable Mif

Titre Original: LA MIF

Réalisé par: Frédéric Baillif

Casting : Claudia Grob, Anaïs Uldry, Kassia da Costa…

Genre: Drame

Sortie le: 09 mars 2022

Distribué par: L’Atelier Distribution

EXCELLENT

 

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