Critiques Cinéma

VIENS JE T’EMMENE (Critique)

SYNOPSIS : A Clermont-Ferrand, Médéric tombe amoureux d’Isadora, une prostituée de 50 ans, mais elle est mariée. Alors que le centre-ville est le théâtre d’une attaque terroriste, Selim, un jeune sans-abri se réfugie dans l’immeuble de Médéric provoquant une paranoïa collective. Tout se complique dans la vie de Médéric, tiraillé entre son empathie pour Sélim et son désir de vivre une liaison avec Isadora. 

Alain Guiraudie, que l’on pourrait qualifier au risque d’une fatale réduction de radical et de libertaire, a confessé pour Viens je t’emmène vouloir «  revenir à la comédie tout en restant ancré dans la réalité et l’actualité sociale ». Il ajoutera également avoir en tête «  l’esprit du théâtre de Boulevard » pour ce film ». Incontestablement, il y a dans Viens je t’emmène  comme un vaudeville prolifique avec un foisonnement idéologique multiple. Le film recèle en effet tout ce que l’on sait de la pensée Guiraudienne, à l’aune d’un cinéma militant, provocateur et bousculant avec un plaisir non dissimulé les codes de la bienséance. Il peut dire qu’il cherche à « dégager des horizons pour la collectivité  ». Cette aspiration est très présente dans Viens je t’emmène, tant il semble vouloir déconstruire les clichés et stéréotypes, et se pose en défricheur anthropologue d’une utopie perdue… Il montre énormément en peu de temps. Le film aborde pêle-mêle la prostitution, le terrorisme, le racisme, l’exclusion, à travers une galerie de personnages et de situations hautes en couleurs, et en effet toute vaudevillesques. Il en ressort parfois un aspect foutraque total, mais l’ensemble se tient avec force, à travers notamment le personnage de Médéric, qui fait lien. Nous sommes ici dans une folie farandolesque, une exacerbation des névroses. C’est un film de superpositions permanentes et d’accumulation de bizarreries.


A cet égard, sa façon de filmer la sexualité est d’une immense singularité, aussi bien dans Viens je t’emmène que dans de précédents opus comme Rester vertical (2016), où il montre à l’écran un sexe féminin ou bien encore dans L’inconnu du lac (2013). Guiraudie semble vouloir aller chercher une forme de malaise chez ses spectateurs en déployant sur grand écran un sexe qui prend son temps, une forme de sexe-vérité. S’inscrivant à rebours de la furtivité de ce que nombre de cinéastes filment, dans un code cinématographique maintenant convenu et qui se veut pudique. Viens je t’emmène ne fait pas exception, car très rapidement, à l’aune de la relation entre Médéric et Isadora, vous avez l’impression d’assister un film pornographique avec des corps normaux, donc imparfaits, montrés longuement et sous toutes les coutures… La salle, elle aussi prise…. dans une intimité surprise retient son souffle et se sent comme « libérée-délivrée » à la séquence suivante… La veste rouge fourrure d’Isadora et les reflets jaune fluo du haut de jogging de Médéric nous pètent un peu les yeux parfois, mais viennent surajouter du contraste, et crée un récit, un attachement.


Viens je t’emmène évoque la volatilité des liens à travers la folie de la pensée des êtres. Clairement, au regard d’une discussion de voisinage sur un palier, le cinéaste offre à voir une France autant crasse que tendrement ordinaire. Pour chaque personnage, qui incarne un bout de notre pays, Guiraudie dissèque et lobotomise avec jouissance les neurones hexagonales. Il existe comme une parabole tragi-comique entre cette discussion de palier et une conception géopolitique dominante. Le film est un laboratoire labyrinthique avec ses effets de contrastes comiques, où quand même tous ne fonctionnent pas, tant l’art de la provocation est comme ici compulsif. Mais existent de véritables moments de grâce comme la stagiaire de troisième qui découvre avec passion le métier de tenancier d’hôtel de passe… Les personnages sont à la fois touchants et troublants, et exposent un certain nombre de nos médiocrités ordinaires, nos décadences idéologiques, et parfois même nos dénuements affectifs. La direction d’acteurs est aux petits oignons, car ils exécutent tous un numéro sans fausse notes et assez inoubliables pour certains d’entre eux. Incontestablement, l’écriture scénaristique de la psychologie de chaque personnage est dentelée et permet aux acteurs une forte imprégnation, qui est un régal à l’écran.


La fébrile humanité est ici montrée de près au travers des égarements de la pensée des un-e-s et des autres. Médéric accueille chez lui Sélim, qui dort dehors, donc forcément, pour ses voisins, il couche avec… Comme une analogie de ce qui se joue à un moment dans le remarquable Welcome (2009) de Philippe Lioret. A la différence qu’ici, et c’est là où le sérieux est tourné en cynisme dérisoire, le voisin trouverait normal que Médéric ait envie de Selim… C’est l’état d’esprit du film, des running-gags, qui ne sont sciemment pas burlesques. A l’image de la présence des chaînes d’info, suite à l’attentat, qui sont peut montrées en réalité, mais dont il est question en permanence dans les formatages et la décérébration des esprits, donnant à chaque personnage une ambiguïté parfois délirante. Jean-Charles Clichet (que Guiraudie jure ne pas avoir choisi pour son patronyme !!!) livre une prestation impressionnante en « moyennitude » et incarne ainsi pleinement le personnage de MédéricNoémie Lvovsky dans la générosité de jeu est une Isadora tellement attachante… Et tous les autres comme évoqué personnifient magnifiquement leurs rôles, et offrent une telle richesse au film qu’il est exclu de ne pas les nommer… Qu’il s’agisse de Iliès Kadri, Michel Masiero, Doria Tillier, Renaud Rutten, Philippe Fretun, Farida Rahouadj, Miveck Packa (Charlène, la stagiaire de 3ème, qui étonnement détient peut-être la clef de l’intrigue..), Yves-Robert Viala, Patrick Ligardes, Nathalie Boyer…. Sans oublier Clermont-Ferrand, membre à part entière du casting, que l’on devine notamment au travers des runnings de Médéric. On la découvre moderne, culturelle et écologique contrastant avec l’archaïsme de certains portraits qui sont dressés. Au final, Viens je t’emmène, à la sauce vitriolée nous parle tragi-comiquement de nous-mêmes… C’est parfois gracieux, parfois atrocement consternant, mais toujours pertinent dans son impertinence. Un type de cinéma émancipateur qu’il est bon de défendre et de soutenir en se rendant dans les salles obscures.

Titre Original: VIENS JE T’EMMÈNE
 

Réalisé par: Alain Guiraudie

Casting : Jean-Charles Clichet, Noémie Lvovsky, Iliès Kadri …

Genre: Comédie

Date de sortie : 02 mars 2022

Distribué par: Les Films du Losange

TRÈS BIEN

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