ENTRETIENS

ENTRETIEN AVEC SEAN BAKER ET SIMON REX : « C’était important pour moi de fixer le film dans un contexte bien précis »

Dans le cadre de la sortie française ce mercredi 2 février du nouveau long-métrage du réalisateur américain Sean S. Baker, nous avons pu le rencontrer ainsi que Simon Rex, son comédien principal, au cours d’une table ronde en compagnie de l’équipe de Fucking Cinephiles.

Red Rocket raconte le retour de Mikey Saber, ancienne star du porno, auprès de son ex-femme au Texas, et de sa rencontre avec la jeune Strawberry au détour d’un arrêt dans une boutique de donuts.

D’où vient l’idée du film ?

Sean Baker : J’ai découvert pendant des recherches pour mon film Starlet qu’il y avait dans l’industrie pour adultes un archétype précis d’acteur masculin. J’ai rencontré une poignée d’hommes comme Mikey Saber et je savais dès lors, il y a à peu près 10 ans maintenant, que je voulais raconter l’histoire de l’un de ces gars. Entre temps, j’ai un autre projet qui n’a pas pu se faire, donc on est revenu sur cette idée qui était restée en stand-by jusque-là.

Red Rocket évoque la fin d’une ère, notamment par la situation du film au moment des élections présidentielles de 2016. A quel niveau ce propos politique était-il important pour vous au sein de votre histoire ?

SB : C’était important pour moi de fixer le film dans un contexte bien précis. Ce n’est pas tellement pour porter un propos, mais plutôt pour replonger le public dans un espace et dans un temps familiers. Je n’ai pas essayé de construire une analogie politique, j’ai voulu être assez ambigu sur la question. Je laisse le spectateur faire sa propre interprétation.

Vous êtes devenu un réalisateur connu pour filmer les Etats-Unis. C’était votre ambition au départ de votre carrière ?

SB : Non, c’est plutôt une voie qui s’est présentée à moi. Je suis devenu un réalisateur simplement parce que j’étais fasciné par les films. C’est avec mon deuxième long-métrage (NDLR: Starlet en 2012) que j’ai commencé à traiter de sujets sous-représentés en fiction. Certains voient ça comme une « mission », mais je considère plus ça comme une réponse à ce que je ne vois pas au cinéma ou à la télévision.

Simon, qu’est-ce que ça fait en tant qu’acteur d’être amené à interpréter un archétype de personnage qu’on n’a pas l’habitude de voir au cinéma ?

Simon Rex : C’était fun. J’ai vu très peu de films qui avaient comme protagoniste un antihéros comme celui-là. Et puis comme personne n’avait jamais incarné un tel personnage, j’avais comme challenge de le rendre attachant tout en en faisant un mauvais gars. En tant qu’acteur, tu as envie de jouer des choses différentes, inhabituelles. Avec ce film, j’avais l’opportunité de faire quelque chose de nuancé, à la fois comique et dramatique. Bien sûr, tu as toujours envie de travailler avec de bons réalisateurs, quelqu’un qui t’envoie hors de ta zone de confort, qui te rend vulnérable.


A votre niveau, comment vous positionnez-vous face à ce personnage principal à la fois attachant et antipathique ?

SR : Mon intention était de rendre Mikey sympathique. Sur le papier, tu ne ressens rien pour ce gars, mais c’était à moi de faire hésiter le public à son sujet. Peut-être qu’il ne sait pas ce qu’il fait, que ses intentions ne sont pas si mauvaises ? Peut-être qu’il a eu une enfance horrible ? Il y a tellement de choses qu’on peut interpréter dans ce personnage. C’était très intéressant à jouer. Et à regarder, aussi.

SB : La dernière chose que je voulais faire, c’était de raconter une histoire toute noire ou toute blanche moralement. Ça aurait été facile de raconter l’histoire d’un agneau, Strawberry, et du Grand Méchant Loup, Mikey. Mais cette histoire a été racontée déjà plein de fois, et elle n’a pas de nuances. J’ai voulu faire un portrait honnête de ce personnage. Le spectateur doit ressentir plusieurs émotions, plusieurs sentiments envers ce gars.

Les personnages du film ont tous des personnalités, des rythmes et des énergies très différentes. Comment avez-vous construit cette synergie entre les membres du casting sur le plateau ?

SB : Presque tous les comédiens, à l’exception des trois principaux, sont des débutants qui viennent de l’endroit où on a tourné. Ce ne sont pas des acteurs professionnels, bien que beaucoup aient le potentiel de continuer dans cette voie après. C’était leur premier film, donc je n’ai pas voulu être trop durs avec eux. Je les ai presque laissé jouer des versions d’eux-mêmes en apportant des parts de leurs vraies vies. Je voulais un arc-en-ciel de différentes couleurs, de différents personnages et de différents archétypes. J’aime ce genre de casting parce qu’on laisse chacun briller indépendamment en apportant quelque chose à l’ensemble du film.

Comment s’est passé le casting de Simon ?

SB : Je suis Simon depuis des années, en me demandant quand il aura ce rôle qui lui permettra d’exprimer tout ce qu’il est capable de faire, autant dans la comédie que dans le drame. J’ai su qu’il était fait pour ce personnage il y a 5 ans. Je l’ai appelé pendant la pandémie, et je lui ai dit « viens au Texas, on tourne » !

SR : Oui, c’est comme ça que ça s’est passé.

SB : Il m’a envoyé une selftape (NDLR : une audition vidéo) juste avant, il avait déjà 95% du personnage. J’ai tout de suite vu qu’il avait compris le rôle.

Et en ce qui concerne le casting de Strawberry ?

SB : C’est une histoire très cinématographique, puisqu’on s’est rencontré (NDLR: avec Suzanna Son) il y a deux ans dans le hall du cinéma Arclight à Hollywood ; la salle avec le dôme qu’on voit dans Once Upon a Time in Hollywood. Au moment où je l’ai vue passer la porte à 5 mètres de moi, je me suis dit qu’elle avait quelque chose de spécial. On a échangé nos coordonnées, je lui ai dit que je n’avais pas de projet pour le moment mais qu’on garderait contact. Plus tard, j’ai vu qu’elle était déjà présente sur Instagram et qu’elle était venue à Los Angeles pour devenir actrice. 2 ans plus tard, quand on a lancé la production de Red Rocket, on avait déjà notre Strawberry. On a appelé Suzie et elle nous a dit « Enfin ! Ça fait deux ans ! ». J’attendais beaucoup d’elle parce que j’avais déjà ressenti quelque chose chez elle, mais elle a vraiment excellé à tous les niveaux. Même en ce qui concerne la musique : j’ai appris qu’elle avait une belle voix et qu’elle jouait du piano, donc on a placé cette scène de chant pour elle. Ce qui a amené la chanson à devenir récurrente dans le film (NDLR: Bye bye bye de NSYNC). C’était l’un des miracles qui se sont produits sur ce tournage.

Comment avez-vous écrit le personnage de Strawberry qui est un symbole, presque une Lolita… ?

SB : Oui en un sens, elle a certaines des caractéristiques d’une Lolita. J’ai surtout été chercher du côté des sex-comedies et des drames érotiques italiens des années 70 comme les films d’Ornella Muti et de Gloria Guida. Et on avait également les consultants pendant le tournage, parce que je voulais être sûr que la représentation qu’on faisait du personnage était correcte et respectueuse. C’est une jeune femme qui envisage de rejoindre l’industrie pour adultes, donc il fallait être délicat. Et il y a aussi l’idée qu’elle utilise peut-être Mikey exactement comme lui l’utilise. On a beaucoup parlé en avance avec Suzie de cette profondeur et de cette complexité, de faire un personnage intelligent, conscient et presque plus mature que Mikey dans un sens. Et elle a assuré !

Comment avez-vous préparé la relation entre Mikey et Strawberry sur le plateau ?

SR : On n’a pas eu beaucoup de temps pour préparer et pour répéter en amont du tournage. Suzie m’a invité à dîner un soir pour qu’on discute. Mais techniquement, nos personnages se rencontrent pendant le film. Ce n’est pas comme s’ils avaient une backstory entre eux. On nous voit développer une relation en temps réel, au fur et à mesure qu’on apprend à se connaître sur le plateau.

SB : Vous avez quand même commencé par tourner vos scènes de sexe.

SR : C’est vrai, ce qui a aussi beaucoup aidé. Comme on ne tourne pas dans l’ordre chronologique, on a dû filmer les scènes d’intimité en premier. Quand tu as été nu avec quelqu’un, le reste devient plus simple. Tout s’est bien passé pour que ça paraisse crédible à la caméra. Leur relation est effectivement un sujet délicat puisqu’il a deux fois son âge. Peut-être même plus ? Donc je voulais faire attention à ça en n’étant pas trop creepy avec elle. J’ai essayé de rendre ça plus innocent et mignon – ce qui est peut-être encore plus creepy d’ailleurs (Rires). Une alchimie entre deux comédiens, on l’a ou on ne l’a pas. Heureusement pour nous, ça a fonctionné.

Sean, dans vos films les personnages sont constamment en mouvement. Pourquoi ce choix ?

SB : Dans mes films, je veux du momentum, du mouvement. Je veux que mes personnages avancent, que l’intrigue avance aussi. Même quand il s’agit de personnages dans une seule pièce, ils ne peuvent pas être immobiles. Simon et Bree Elrod, qui joue Lexi, pouvaient faire vivre un petit espace rien qu’avec leurs physicalités. Mais je pense que ça a surtout à voir avec le médium. On a 24 images par seconde. Si on n’a pas ce mouvement constant, autant prendre des photographies (Rires).

En parlant de mouvement, pouvez-vous nous parler de la scène de la montagne russe qui apparaît vers la fin du film ?

SB : C’est probablement la réponse que j’aurais dû donner à la question précédente ! En fait, j’essaie de garder le public à bord de cette montagne russe pendant tout le temps du film. Qu’il se balance entre les tons, qu’il fasse douter les spectateurs ou qu’il lui fasse peur… C’est mon objectif. Cette scène de la montagne russe est une métaphore du film entier. C’est ce mouvement que je voulais en termes de style. On l’a filmée deux fois : une fois de face et une fois de dos. Ils (NDLR: Simon et Suzanna) ont répété le timing du dialogue en regardant sur YouTube une vidéo GoPro du trajet de l’attraction. D’ailleurs, c’était la première fois de Suzie dans une montagne russe.

SR : Elle était très nerveuse mais elle a très bien réussi la scène.

Comment avez-vous construit le background de Mikey ?

SR : A vrai dire, on n’a pas tellement discuté de son background. Je suis arrivé quelques jours à peine avant le début du tournage, donc on n’a pas eu trop de temps pour. Je sais que Bree a construit l’histoire de son personnage, on a rapidement discuté d’éléments qui leur étaient arrivés, mais je mentirais si je disais que j’avais beaucoup de détails sur le passé de Mikey. J’ai utilisé mon imagination et mon instinct. J’avais surtout beaucoup de dialogues à retenir très rapidement, donc j’ai dû utiliser quasiment tout mon temps pour mémoriser ces longs monologues.

SB : Dans mon scénario, je ne dis pas grand-chose non plus des backstories, bien qu’il y ait des éléments de son passé qui ne font aucun doute. Par exemple, il parle de sa mère, mais ne cherche pas à la voir. Il s’est passé quelque chose chez lui, quelque chose l’a rendu comme ça, mais je pense qu’il n’y a pas besoin de dire plus. J’ai plus pensé aux débuts de la relation entre Lexi et Mikey. Elle était probablement au lycée, il lui a fait quelque chose de similaire à ce qu’il fait à Strawberry en s’immisçant dans son monde et en la convaincant d’aller à Los Angeles avec lui. J’aimerais presque voir un film sur les jeunes Lexi et Mikey parce qu’ils auraient des aventures amusantes. Par exemple, Lonnie parle dans le film de la fois où Mikey a sauté nu de la fenêtre parce que Lexi était censé faire du babysitting.

Red Rocket parle de l’industrie du film sans montrer un seul plateau de tournage ni images ni flashbacks. Était-ce un choix dès le début du projet ?

SB : Oui, parce qu’on sait tout ça. On a déjà vu la thématique traitée dans d’autres films. On regarde tous du porno. On n’a pas à revenir dessus. Et j’ai déjà parlé de ça dans mon précédent film Starlet que j’ai fait avant Tangerine. Il y a d’ailleurs trois bons documentaires sur le sujet, qui s’appellent After Porn. Tous ces acteurs et actrices ont leurs propres vies après les films pour adultes, positives comme négatives. Mais la chose qui est claire, c’est que leurs vies ont été affectées par les stigmates de cette industrie.

Le film est triste et violent, mais aussi très drôle et plein de vie. Comment avez-vous imaginé ça ?

SB : Je savais que je voulais aller vers la comédie. Quand j’ai rencontré ces hommes pendant mes recherches, je me suis rendu compte qu’ils étaient drôles et divertissants. Éviter cet aspect-là aurait été malhonnête de ma part. Donc j’étais persuadé que j’allais faire un film qui mélange comédie et drame. Tu dois parfois prévenir le public américain, parce qu’il n’est pas habitué à ce genre de proposition. Je leur dis que c’est une dramédie, que c’est à moitié une comédie. Qu’ils ont droit de rire si ils veulent (Rires). Il s’agissait surtout de trouver l’équilibre pendant l’écriture, de travailler avec les acteurs et de finaliser ça au montage.

Vos décors sont des vrais personnages au sein de vos films. Comment les choisissez-vous ?

SB : On prend notre temps pendant les repérages, à vrai dire. On va rouler en voiture pendant une journée complète pour apprendre à connaître la ville. Pour The Florida Project, ça devait se passer à Orlando parce que le film parle d’enfants qui habitent à côté de Disneyworld. Mais pour Red Rocket, c’était différent, il fallait trouver la bonne raffinerie. On a pris la route en Juin-Juillet dernier le long de la côte texane, et puis on est tombé amoureux de Texas City. Et pour moi, en tant que réalisateur, c’est important d’être investi dans le processus de recherche des décors. Je m’assure d’être présent pendant ces repérages.

Un mot pour décrire le film ?

SR : Une montagne russe ?

SB : Il vient de prendre le mien (Rires)

SR : Ou American Dream. American Nightmare, plutôt.

SB : Lequel tu choisis ? (Rires) Je choisis Montagne Russe.

SR : Et moi Americain Dream/Nightmare.

Merci à Manon Franken du site Fucking Cinéphiles pour avoir partagé la tenue de cet entretien.
Merci à Marie-Charlotte Juszczak et Léa Ribeyreix de l’Agence Cartel

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